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26/05/2026

La grande méthode de Louisa Yousfi, la jdanoviste décoloniale, par Christophe Scotto d'Apollonia

Photographie (détail) de Juan Asensio.

LA GRANDE METHODE 2.jpegLa grande méthode de Louisa Yousfi (1) est une œuvre étonnante dans la littérature francophone contemporaine, non seulement par sa qualité, ce roman s’appuyant sur une narration originale et un certain lyrisme, mais par ce qu’il révèle du malaise psychique des descendants d’immigrés maghrébins, malaise dû à l’acculturation, dans la civilisation occidentale et la langue française, de la culture arabe et de la religion islamique transmises par les parents. Ce roman est pourtant un immense gâchis par son jdanovisme décolonial dont les nombreux tabous l’engoncent dans des niaiseries puériles.

La quête des origines

L’intrigue du roman semble a priori éculée. Une femme, dans les années 2020, fille d’Algériens immigrés en France, née et éduquée en France, se rend avec sa fratrie en Algérie pour y enterrer son père décédé. Se succèdent les questions sur la légitimité de ce retour, les rapports avec la famille demeurée au pays, la découverte de la terre et de la religion des aïeux.
L’intrigue principale n’est cependant pas tant la mise en terre du père, laquelle s’avère prétexte à narration, que l’occasion d’une reconquête de l’âme par la grâce de l’héritage religieux, linguistique et culturel des aïeux, algériens et musulmans. Et cette culture, cette religiosité se confrontent à un monde étranger : la France, hostile car matérialiste, athée, déracinée, laïque, assimilatrice.
Dans La grande méthode, la France, composée de «cités grises», est en effet décrite comme une terre d’exil «mécréante», «un sol empoisonné, hostile, et sous surveillance», «un cachot» situé «dans les limbes modernes de la marchandise, du spectacle et de ces lanternes trompeuses que l’on nomme les réseaux sociaux».
Y vivotent les «Blancs» ou «civilisés», masse de petits-bourgeois dénués d’âme, amnésiques de leur propre culture, nervis anhistoriques du capitalisme néo-libéral néo-colonisateur, et dont la langue française est devenue conformiste, irréelle et déshumanisée puisque soumise aux impératifs impérialistes de la «modernité». Par «modernité», Yousfi désigne la révolution bourgeoise puis industrielle propre à la civilisation européenne, dont résultent, selon elle, capitalisme, scientisme et racisme.
Face à eux se dressent les descendants d’immigrés musulmans, «indigènes», «décoloniaux», l’âme soutenue par la famille, les rites emmêlés des traditions maghrébines et islamiques que les «civilisés» méprisent. Cette culture exaltée, décrite saine, généreuse, sacrificielle, surhumaine, est un héritage, «un pacte invisible» antérieur à la colonisation européenne et à la modernité LES DERACINES 2.jpegcoercitive. Et il s’agit d’en conserver l’esprit, à défaut de la lettre, au sein de la modernité.
Louisa Yousfi fait donc l’apologie des mœurs blédardes. Car ces mœurs tant admirées sont simplement les mœurs rurales des villageois de l’ère préindustrielle, jadis en France des «gueux» et des «culs terreux», en Algérie des blédards, des fellahs, suscitées par les nécessités d’entraide d’une existence rude, parfois tribale, souvent isolée, au sein d’une société par nécessité patriarcale, aristocratique et cléricale, et que seule l’existence urbaine industrielle a modifié, engendrant le féminisme, la démocratie et l’athéisme, mais aussi l’individualisme. Yousfi se garde bien de relever cette contradiction. C’est chez elle un tabou culturel.
Pour décrire l’acculturation destructrice des mœurs médiévales, Louisa Yousfi forge un beau néologisme : elle et les autres enfants d’immigrés sont «occidentés», c’est-à-dire accidentés par l’occidentalisation.

Un art poétique bancal

Les influences de Louisa Yousfi sont évidentes côté «oriental».
L’Islam, d’abord. Ce n’est pas une frériste, une littéraliste, une islamiste, au contraire. Elle interprète le Coran selon certaines écoles soufies, se réclame du plus grand mystique de l’Islam : l’Iranien Sohrawardi (1155-1191), scribe illuminé de l’Archange empourpré, mais qui, surtout, a iranisé l’Islam, y a intégré l’héritage zoroastrien, et se révèle ainsi un des fondateurs du Chiisme, ce soufisme cristallisé.
La couverture du roman représente d’ailleurs la mort de l’Imam Ali (600-661), le Premier Imam, dont se réclament nombre de mouvements soufis.
À l’évidence, elle a lu En Islam iranien d’Henry Corbin, traducteur de Sohrawardi, en reprend le superbe adjectif «imaginal» pour désigner un état suprasensible, subtil, qui n’est ni le monde terrestre matériel, ni le spirituel post-mortem, mais un entre-deux.
Elle a aussi lu La Conférence des oiseaux d’Attar, autre soufi iranien, et lui emprunte le thème du Simorgh, oiseau-guérisseur fabuleux des légendes iraniennes préislamiques.
Il est donc difficile de comprendre de quelles branche (chiite ou sunnite) et école islamique se réclame Louisa Yousfi, ou si elle présente son Islam comme un œcuménisme, voire un syncrétisme à la mode «occidentale». Elle ne précise pas non plus les raisons de ses références culturelles persanes plutôt qu’arabe : soutien politique à certain régime ? Préférence marquée par les cultures indo-européennes ? Ce silence pèse sur le livre comme un double tabou : un tabou religieux, et un second tabou culturel.
Cependant, quel est son rapport à la littérature française ?
MEMOIRE DE LA CHAIR 3.jpegYousfi, écrivain de langue française, se réclame de la langue arabe comme d’une musique divine qu’elle porte en elle : «Mais pourquoi ne pas avoir appris ces prières [coraniques] en français ? – Ah, mon cher ! Parce que l’arabe n’est pas une langue comme les autres. Elle est matrice et demeure, elle est à la foi ce que l’eau est au corps. On peut la traduire, bien sûr – pour comprendre, pour transmettre –, mais le sacré qu’elle contient ne se laisse pas transvaser. Surtout pas dans le français, cette langue splendide mais orgueilleuse, qui a trop souvent voulu courber l’arabe pour le faire taire.»
Cruel hommage ! Car dans ce contexte : l’entretien d’un sage soufi et de son mâle disciple, l’orgueil s’avère un vice satanique. La langue française serait donc satanique ! N’a-t-elle d’ailleurs pas voulu imposer le silence à la langue humanisée de Dieu : l’arabe ? Il faut admirer la poétesse chantant Ses louanges, tentant d’accoucher de l’Esprit divin à travers une langue satanique. Car la langue poétique est selon Yousfi «vertu du verbe», un vecteur de spiritualité qui sanctifiera la langue luciférienne. Et c’est la langue arabe, «langue inouïe» et «sacrée», langue d’initié, acquise avec ardeur et difficulté, qui servira d’inspiration.
Louisa Yousfi est un véritable écrivain, un écrivain de vocation, un écrivain de race, qui a compris les secrets de la littérature et expose dans son roman un véritable art poétique.
Il y a pourtant, dans cet art poétique, une certaine incertitude, un déséquilibre, voire une imprécision. Les mots utilisés manquent parfois de variété ou de maîtrise. On dirait qu’elle les cherche, mais ne parvient pas à placer ceux qui lui permettraient d’exprimer le «trou» de l’âme, due à la mort du père, de la Mémoire – qui n’est pas sans rappeler le «vide en forme de Dieu dans le cœur de l’homme» (Pascal). Le style de Yousfi reste hélas toujours en-deçà du sublime. Il le sent, l’approche, le frôle, mais n’y atteint pas : la forme ne suit plus le fond. Malgré la variété des voix, le style tourne vite autour des mêmes termes, la syntaxe autour du même mode. Il manque, dans ce roman, un morceau de bravoure stylistique qui porterait le sens. D’autres fois, l’imprécision gâche même le sens. Yousfi utilise, par exemple, le mot «prodige» pour désigner les actes de la puissance divine, ignorant semble-t-il qu’en français, langue forgée par le catholicisme, le miracle est de Dieu, mais le prodige de Satan.
Cependant, le Sage soufi et son disciple visent à la poésie pure : «Tout le monde parle, crie, publie, témoigne – le vrai acte de résistance est peut-être de parler comme on prie. Non pour convaincre, mais pour rendre compte d’une vérité plus grande que soi. – Si la parole doit être prière, alors peut-être l’écriture et l’art aussi. […] – Il n’y a pas de paix possible sans justice [qui est le nom et la définition même de Dieu]. La création devrait être l’ouverture d’un imaginaire à même de réenchanter le monde […].»
La romancière poursuit cette logique, à l’occasion de la veillée funèbre, par un refus de la mise en boîte policée, par le mépris de la tentation qui l’assaille du «récit poli comme un galet» de la veillée mortuaire, rédigé à seule fin d’être admirée ou estimée. Elle clame au contraire le vertige, l’âme sauvage «comme un trou», appelle à saisir le Verbe dans un état second, un état onirique où le génie esseulé assassine le talent mondain.
Et c’est l’enracinement qui va assurer son écriture. L’Algérie se présente comme un retour aux sources, une patrie où la narratrice retrouve l’esprit purifié de ses racines culturelles, jusqu’à prétendre à une filiation depuis Dieu (la Justice) par le père.
L’Algérie elle-même, allégorie imaginale, s’exprime dans un style propre à la religiosité : «Me voici, chère Occidentale [i.e. la narratrice occidentée], tes prières m’ont émue, moi mère et père de ce que tu es, mère et père de ce que tu n’es plus, je suis l’origine et la souche de ta fierté, moi la première, avant la rivale [i.e. la France] qui t’a arrachée, moi la première, je suis le pouls de ton poignet, le veine de ton front, la brûlure de ton sang, je suis ton nez. Me voici, j’ai pitié de tes chagrins, je suis là pour t’aider. Infinis sont les noms par lesquels je suis vénérée et je les brûle après usage. […] On me nomme La Mecque des libérés, l’étoile des combattants, le rêve des exilés. Mes couleurs drapent les liesses du monde entier. Partout on brandit mon drapeau sous les regards désapprobateurs des puissants, et mes enfants persistent à me transmettre à leurs enfants, qui sont les miens comme tu es mienne, gaouria, car marquée de cette blessure indélébile dont on peut s’enorgueillir. Je suis le rêve emporté, SOHRAWARDI 2.jpegla révolution volée, je suis ce qui reste intact quand tout est abîmé. Je brille dans les yeux des chibanis, des voyous et des enfants de cité. Je suis leur percée dans l’horizon bouché et c’est aujourd’hui de mon nom vrai qu’ils m’appellent Algérie.»
Puis, l’homme du peuple surenchérit, qui mène la smala endeuillée d’Alger à Blida : «L’Algérie, je ne dis pas qu’elle vous aime. Elle n’aime même pas les Algériens. Par contre nous, on l’aime. Sans retour. Un amour pur comme t’as jamais connu. L’Algérie, c’est comme une étoile qui te nargues par la fenêtre. Tu la suis, mais elle te nargue toujours un peu plus. On l’aime, mais elle ne veut pas descendre sur Terre pour qu’on la serre dans nos bras. On dirait qu’on ne la mérite pas. Même après un million de martyrs, on ne la mérite pas. […] T’es sûre de qui tu es, toi ? Si tu ne sais pas, je vais t’aider : tu es la fille de ton père. Ça, c’est pas rien du tout. Et ton père, c’est le fils de l’Algérie. Et l’Algérie, c’est la fille de la révolution. Et la révolution, c’est la fille de la justice. Et la justice, c’est la fille de Dieu. […] Pour comprendre les choses, il suffit de remonter la filiation.»
Alors le père défunt leur révèle d’outre-tombe leur filiation aristocratique : «Ne me ravalez pas au rang qui m’était ici indûment attribué. Ne rapetissez pas ma mémoire pour l’ajuster aux récits d’ici-bas. Moi, l’immigré, je suis de haute lignée, moi l’ouvrier, de haute lignée ! Que nul n’usurpe votre héritage.» Parce que resté fidèle à sa patrie : l’Islam et l’Algérie, à son âme ancestrale, le père se révèle un prince exilé qui anoblit sa famille, un prince oint de Dieu.
Il y a une sorte de niaiserie juvénile, de mièvrerie de petite fille adulant ses parents, dans cette vision purifiée de la patrie et – alors même que l’amnésie est tant reprochée à la France – dans cette amnésie de ses crimes millénaires : traite des Blancs, traite des Noirs, prostitution institutionnalisée des femmes esclaves, castration des hommes asservis (ce qui a évité au Maghreb l’existence d’une communauté noire), colonisation de l’Espagne chrétienne, islamisation forcée de la société berbère chrétienne, piraterie sans foi ni loi, guerre d’indépendance terroriste, défaite militaire totale des fellaghas face à l’armée française, indépendance accordée gracieusement par De Gaulle, FLN terrorisant son peuple, édifiant des fortunes sur sa misère, réécrivant l’Histoire (par exemple, le prétendu million de morts de la guerre d’indépendance, répété ici), la France servant de bouc émissaire jeté comme un os à la populace. On aurait aimé les nuances de l’amour éprouvé, méfiant, lucide, déçu et pourtant écrasant, séparé de corps et de biens, mais refusant le divorce, des Mémoires de la chair d’Ahlam Mosteghanemi, cet hymne d’amour à l’Algérie, tragique superbe jusque dans la chair. Or, la naïveté juvénile de Louisa Yousfi, sa mièvrerie de petite fille, fière de son papa et de sa maman, s’en situent très loin. Ce ridicule en diminue la puissance. Il manque le tragique à ce patriotisme. Car le romantisme patriotique s’élève sur la splendeur des balafres, non en niaisant le lecteur : «Les fils des grandes races se bâtissent des renommées sur les ruines de leur propre corps !» (Henri le Balafré).
La romancière a affirmé ailleurs que les complexes d’infériorité des enfants d’immigrés face à la puissance civilisationnelle de la «blanchité» (autre synonyme de «modernité» dans le patois décolonial) justifient selon elle ce type de nationalisme exacerbé – car ce lyrisme huileux, sucré n’est que du chauvinisme. Les personnages du roman présentent d’ailleurs le même défaut : ce sont des caricatures, des allégories, des symboles, sans dimension, dénués de clair-obscur. Or, ce n’est pas le rôle d’un écrivain que d’exprimer les humeurs d’une personne ou communauté, algérienne, islamique ou autre. L’écrivain doit au contraire se surplomber, surplomber ses contemporains avec une lucidité de glace, montrer que la grandeur naît arrachée au Mal intime, se fertilise sur le Mal. L’Enfer, ce n’est pas les autres, mais soi-même.
On relèvera ainsi que la définition de la «Justice», nom véritable de Dieu dans ce roman, exposée par «le Mauvais Œil» ou par l’art qui ne doit pas «faire oublier la douleur et la peine des opprimés, ni se taire sur la suffisance de leurs oppresseurs», se résume à une volonté d’équilibre et d’évitement de l’hybris, c’est-à-dire à une définition classique depuis Platon, mais ici très manichéenne, et d’un manichéisme puéril : les gentils, les méchants, l’Islam, le néant, le fidèle, le félon, l’Indigène, le Français, l’immigré, la blanchité, les pauvres, et les riches, les révolutionnaires, et les racistes, la Tradition, ou l’Occident, le halal, le haram.

Un art de l'esquive

Le manichéisme est donc le talon d’Achille de ce roman, son gâchis. Il n’y a décidément pas de tragique dans ce livre, aucun nœud gordien à défaire. Il eût pourtant été fascinant de montrer les déchirures schizophrénique entre :

- d’une part, la destinée culturelle irrépressible : l’âme arabe forgée pour l’Algérie, modelée par l’Islam, forcée en français au silence ou frelatée, faute de mots, de concepts adéquats,
- d’autre part, la culture occidentale adoptée : le goût de la liberté féminine, de la puissance technologique, de l’ascension sociale, de la langue française, qui pénètrent, modèlent, modifient la vision.

C’est l’histoire de ce nœud gordien cause d’une douleur psychosomatique qu’il eût fallu exposer.
Mais ce serait violer le dogme décolonial, la soumission aux alliances socio-politiques que de reconnaître la «blanchité» fascinante, adoptée, secrètement adorée. Le jdanovisme, cette soumission de l’artiste aux impératifs du pouvoir, écrase l’esprit de ce roman : Yousfi, c’est le clergé (l’intellectuelle) qui se contente de sanctifier l’aristocratie (le politique) quels que soient ses actes, ses ambitions. La religion islamique y est d’ailleurs domestiquée et instrumentalisée, appréciée surtout comme Oumma : l’Oumma-Simorgh, c’est-à-dire communauté prétendument spiritualisée, mais toujours agglutinée dans les objectifs politiques. Yousfi, c’est «l’écrivain de service» des décoloniaux.
UN PRETRE MARIE 2.jpegOr, la littérature est le contraire de cet asservissement. Barbey d’Aurevilly, Gobineau, Barrès, Bernanos, Drieu la Rochelle, Gadenne auraient exposé les tourments de la haine de soi ravageant, dévorant l’héroïne que ses contradictions psychiques, ou leur négation, auraient mené à la ruine de l’âme, ou au suicide, ou alors à la rédemption, mais par une spiritualité détachée de la chair, du Monde (au sens théologique). Sous le blason de provinces quasi sécessioniste, colonisées par le néant parisianiste – au sens où le déplore Simone Weil dans L’Enracinement –, provinces viscéralement anti-parisiennes et parfois médiévales, du moins anti»-modernes», sous le blason de ces provinces donc, des romans comme Un Prêtre marié, Les Déracinés, Gilles, Sous le Soleil de Satan – ou bien une nouvelle comme La Danseuse de Shamakha (Caucase), dont les héros musulmans combattent le colonialisme, méprisent l’assimilation à la culture européenne colonisatrice, – explorent les thématiques chères à Yousfi, mais avec une profondeur et un style qui lui manquent cruellement !
C’est cette déchirure, cette trahison malgré soi, qui fait le sel et la misère de cette existence, et la grandeur de la littérature.
Ainsi, on eût aimé dans La grande méthode, plutôt que ces niaiseries puériles et pseudo-imaginales sur la Palestine «libérée», que la narratrice s’écorche dans des failles : à la fois soutenir la résistance palestinienne anti-colonisatrice et condamner son terrorisme criminel (puisqu’elle affirme condamner le terrorisme islamiste), à la fois soutenir la révolution des Iraniens contre la République Islamique d’Iran (puisque la justice révolutionnaire est Dieu) et s’inquiéter de ce que l’effondrement de ce régime ruinera la résistance palestinienne et apportera, par exemple avec la restauration Pahlavi, un allié puissant à Israël. Mais Yousfi est aux antipodes du Bernanos des Grands Cimetières sous la lune, royaliste qui condamne les exactions terroristes et proto-génocidaires de la Reconquista franquiste bien que celle-ci défende les civils victimes du terrorisme communiste d’une République espagnole fort complaisante; elle est aux antipodes de Simone Weil, qui salue le précédant en lui écrivant : «Les humiliations infligées par mon pays [et mon parti] me sont plus douloureuses que celles qu’il peut subir», et dénonce à son tour les crimes anarcho-communistes des Brigades Internationales au sein desquelles elle est volontaire; aux antipodes encore d’un Sohrawardi, dont la théologie visionnaire était contraire aux intérêts séculaires, prosaïques du Dar al-Islam, et que Saladin, le sultan qui avait vaincu les Croisés et reconquis Jérusalem, exécuta avec l’assentiment des mollahs-pharisiens. Weil, Bernanos, Sohrawardi, esseulés, sauvaient la liberté d’esprit, l’honneur des clercs, la grandeur de la littérature.
Mais cela exigerait de Louisa Yousfi un esprit tragique, prompt aux ruptures, même avec les amis, même avec les alliés, même avec la famille. Louisa Yousfi n’en a guère le courage. Or, il faut que le style se trempe dans le tragique pour sublimer ! Sur le plan politique, le seul qui obsède réellement Yousfi, c’est Chateaubriand qui, dans ses Mémoires d’outre-tombe, royaliste fidèle à Louis XVIII, entend les canons de la bataille de Waterloo, et s’en tourmente : il souhaite à la fois la défaite de Napoléon pour assurer la Restauration, et la victoire des Français pour l’honneur de sa patrie; et la défaite militaire meurtrit à jamais en son âme sa victoire politique. Mais Yousfi, elle, se contente du lyrisme huilé et sucré des courtisans, et des applaudissements de la foule.
On l’aura compris, Yousfi fuit sans cesse, élude les contradictions, esquive et manichéise pour mieux se soumettre à l’ordre socio-politique décolonial, à ses alliances et nécessités électorales. C’est son tabou politique qui explique qu’elle ne trouve pas ses mots, bute aux portes du lyrisme. Car Yousfi est moins proche de Vallès que de Barrès, et le lecteur, face à son deuil du père enterré au pays pour que surgisse le «pacte invisible» dans l’esprit de sa géniture, s’attend, à chaque page, à la voir proclamer : «Une patrie, c’est de la terre et des morts !» (Les Déracinés) Et en effet, patriotisme onirique, aristocratie d’esprit, religiosité ressuscitée, fracture socioculturelle, refus de l’acculturation, maintien des traditions (réaction) ou, à défaut de leur lettre, de leur esprit (conservation), sont des thèmes de la littérature réactionnaire, immaîtrisée par Yousfi faute, à l’évidence, d’en avoir lu les écrivains, faute de les avoir compris, aimés, estimés, pour les avoir, avec arrogance, considérés comme du néant, alors qu’il eût fallu les pratiquer pour assurer le nouvel ordre socio-politique dont elle rêve : c’eût été cela, le génie, et c’est ce qui aurait touché, et conquis, «les Blancs» (pour user ici encore du patois décolonial), disons plutôt les Français.

Cette ignorance volontaire, endurcie, est son tabou littéraire, dont découle son tabou linguistique.
Tabous littéraires, tabous linguistiques, tabous politiques, tabous culturels, tabous religieux. Que de tabous dans ce roman qui se prétend libérateur ! C’est ce qui explique que ce livre se situe toujours en-deçà du sublime. Il expose la flétrissure d’un écrivain de race dont le style, encore capable de lyrisme, ne sublime plus. Et cette flétrissure est toujours la conséquence du désespoir. Yousfi a peur d’être seule, seule avec Dieu (la littérature) contre le Monde (la politique). Alors, elle a choisi le Monde : La grande méthode est son serment, récompensé par le mécénat étatique de la Villa Médicis, subventionné par le Centre National du Livre (CNL), accueilli par une ribambelle de librairies soi-disant indépendantes, applaudi par l’ensemble des factions décoloniales et gauchistes qui s’y repaissent d’ordre moral et de bonnes mœurs, entendre du respect de leurs totems, de leurs tabous. Et l’écrivain avorté arbore fièrement ses médailles mondaines sur les réseaux sociaux.

Note
(1) Louisa Yousfi, La grande méthode (Éditions La Fabrique), 2026.

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