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21/07/2004

Stalker de Tarkovski


Voici un texte poético-analytique, si je puis dire, consacré au film Stalker de Tarkovski, cinéaste auquel je voue une admiration qu’il n’est pas exagéré de prétendre sans bornes… Je dois préciser qu’il s’agit d’un extrait, une fois de plus, de mon long article paru dans le numéro 1 de la revue La Sœur de l’Ange.
Pour les curieux, le meilleur site consacré (en anglais) à l’œuvre du cinéaste russe demeure Nostalghia.com et celui-ci, en espagnol.
Ces derniers jours, j’ai lu ou relu plusieurs livres dont La Voie royale de Malraux, qui me paraît, à l’exclusion de ses toutes dernières lignes crânement blasphématoires, s’enfoncer moins profondément, avec bien des fioritures stylistiques (et de trop banales considérations sur l’érotisme et la mort…) dans cette région explorée par le génial Conrad dans son Cœur des ténèbres, nouvelle et personnage maudit, Kurtz, desquels Malraux s’est à l’évidence inspiré pour son personnage de Grabot.
Lecture également du Sentiment de la langue de Richard Millet dans sa version parue en 1993 je crois et dans celle, revue et augmentée en 2003 et, pour les besoins d’un questionnaire, de L’Enquête sur l’évolution littéraire (datant de 1891) menée par Jules Huret auprès des écrivains de son époque : on y remarque une ou deux choses intéressantes, notamment que Léon Bloy n’est jamais mentionné, que Lautréamont ne l’est qu’une fois et Rimbaud, dont nos Modernes se réclament presque tous jusqu’au ridicule, quatre fois…
Quatre petites fois seulement Alain Borer, heureusement que pour vos affaires touristiques, Rimbaud le Voyou, depuis cette époque, paraît avoir acquis quelque réputation… !
Le livre de Millet, écrivain que je découvre tardivement, comme d’ailleurs beaucoup d’autres, à dû déchaîner la colère des imbéciles lorsqu’ils ont lu, par exemple, telle ou telle analyse sur la «francité», telle attaque, terrible, contre Tel quel («Le sentimentde la langue, lui, m’est venu lorsque je me suis trouvé confronté aux écrits de Tel quel, par exemple, dont les menées contre la langue m’ont semblé, si j’ose dire, un Auschwitz de l’esprit : moment où la langue s’est trouvée niée en tant que telle, mise à mort, ruinée dans sa syntaxe et son esprit»), enfin tel constat parfaitement valable expliquant la stupidité mielleuse contemporaine : «Car il me paraît que ce contre quoi nous avons à lutter, c’est moins le sabir anglo-saxon qui gangrénise toutes langues, y compris l’anglais, que cet usage abusif des «droits de l’homme», que cette commune mauvaise conscience post-soixante-huitarde à s’affirmer français […]».
Quoi d’autre ? Le deuxième tome (qui s’étend des années 1846 à 1849) de l’extraordinaire Journal de Kierkegaard, aussi éloigné des insignifiances qui semblent actuellement à la mode sur l’Internet (tous ces journaux intimes qui ne sont qu’orbites pathétiques autour d’un nombril de lilliputien) que Heidegger l’est de Marcel Conche ou Bach de Benjamin Biolay.
Le philosophe hanté par sa mélancolie et son hermétisme, moqué, raillé – puisqu’il était alors en proie aux attaques du Corsaire –, définitivement seul depuis la mort de son père et l’abandon de sa fiancée, Régine Olsen, a écrit des phrases définitives contre la presse, la foule, l’argent, la vulgarité (et leur inextricable mélange) mais aussi contre le communisme, réduisant à un grotesque pathétique, par avance, les égarements des prêtres rouges : «Ce dont le communisme fait tant d’éclat, le christianisme le tient pour allant de soi, à savoir que tous les hommes sont égaux devant Dieu, donc par essence égaux. Mais alors le christianisme a horreur de cette abomination qui consiste à vouloir supprimer Dieu et y substituer la crainte de la foule des hommes, de la majorité, du peuple, du public» (VIII A 598).
Quel adversaire de la porcherie communiste, quel moderne contempteur de l’idéologie la plus meurtrière du XXe siècle est allé plus loin que le solitaire et génial Kierkegaard dans sa défense de l’homme face à la barbarie ? J'allais oublier : un bonheur n'arrivant jamais seul, je viens d'apprendre que le plus grand critique de France, ai-je besoin de le nommer, Arnaud Viviant, publiera à la rentrée, chez Gallimard, un livre opportunément intitulé Le Génie du communisme; ce hideux petit Staline de rédaction veut sans doute signifier, par ce titre superbe, l'extraordinaire aptitude communiste à transformer des hommes et des femmes en chiens de Pavlov délateurs ou, pour les plus réticents, sa non moins étonnante capacité à faire de ces mêmes femmes et hommes des statues étiques de glace, drôles de silhouettes de Giacometti dressées sur les steppes du Goulag pour la stupéfaction des bêtes sauvages...


Exorde

Parce que, de nouveau, pour gagner sa vie, il doit la risquer dans la Zone mystérieuse, interdite à toute présence humaine, le Stalker va servir de guide à deux hommes, le Professeur et l’Écrivain, désireux de se rendre dans cette Chambre qui, comme l’affirme la rumeur, peut exaucer n’importe quel désir. Nous suivons pas à pas la progression des trois compagnons, avancée lente, prudente, car la Zone est pleine de dangers inconnus, foudroyants. On raconte, mais nul n’est sûr de la véracité de cette légende, que la Zone a été contaminée à la suite d’un accident nucléaire, ou bien qu’une chute de météorite en a interdit à quiconque l’entrée, d’ailleurs solidement défendue par l’armée, ou encore, hypothèse la plus folle, qu’il s’agit en fait des restes d’une expédition d’origine extraterrestre. En quittant notre terre, de mystérieux explorateurs auraient abandonné derrière eux des objets inconnus, à la fois cadeaux et pièges. Mais le Stalker, homme misérable et simple, n’a que faire des explications, surtout lorsqu’elles sont rationnelles, car dans la Zone, la logique des hommes n’a plus aucun cours, elle rouille comme une vieille pièce de monnaie abandonnée dans une flaque d’eau. La Zone est en effet l’anti-logique absolue, le territoire de la ligne qui ne peut jamais être droite. Le but du Stalker n’est donc pas de démontrer une vérité, de prouver une thèse (par exemple : la Zone est ceci plutôt que cela) ou d’apporter des preuves, comme celles que recherche le Professeur. Encore moins désire-t-il jouer la comédie aigre du cynisme, comme le fait l’Écrivain, revenu de tout et qui, pour tenter d’exorciser l’impuissance qui le guette à présent qu’il paraît dégoûté de s’être ausculté sans relâche, pénètre dans la Zone par effraction, sans crainte ni respect, sans jamais prêter attention, comme le Stalker a appris à le faire depuis qu’il a assisté à d’inexplicables accidents, à l’immense silence d’une nature totalement vierge, parfaitement banale et pourtant d’une force édénique dans sa perpétuelle nouveauté.
Les trois hommes avancent donc en silence, prudemment, explorant les méandres de leur pensée : autour d’eux, bizarrement, la nature semble s’adapter à leur humeur, mimer leurs hésitations, leurs joies ou leurs peines. C’est leur âme qui modèle la Zone. La Zone est comme un immense miroir où l’homme ne peut s’empêcher de voir la lumière ou la noirceur de son propre cœur. Pénétrer dans la Zone, c’est accepter de s’aventurer dans le territoire le plus secret de notre âme. Dans le silence résonnent pourtant quelques paroles énigmatiques, chuchotées craintivement par le Stalker :
«Je ne sais pas… je ne suis pas sûr. Je crois qu’elle laisse entrer ceux qui n’ont plus aucun espoir… Non pas les mauvais ou les bons, mais les malheureux…» et puis : «La Zone, c’est un système très complexe… de pièges, si on veut, qui tous sont mortels. J’ignore ce qui se passe ici hors de notre présence… mais il suffit qu’on se montre pour que tout entre en mouvement». Mais chacun, je l’ai dit, est plongé dans ses pensées, attentivement scrutées par ce qui semble être une miraculeuse intelligence qui jamais n’entrera par effraction dans le cœur faible des hommes. Le Stalker songe ainsi à sa femme, laissée derrière lui avec sa petite fille, douée d’étranges facultés depuis que, avant qu’elle ne naisse, il a pénétré pour la première fois dans la Zone. Ainsi le Stalker a-t-il transmis, bien involontairement, des pouvoirs singuliers à sa propre fille. Il pense aussi à tous les hommes qu’il a menés dans le territoire proscrit de la Zone. Tous, loin de là, ne sont pas revenus. Certains, qui ont pourtant eu la chance et le privilège de pouvoir pénétrer dans la Chambre – mais que s’est-il alors passé à l’intérieur de cette pièce ? – ont ensuite, sans explications, disparu sans laisser de traces. Porc-épic lui-même, le maître du Stalker, celui qui lui a appris à éviter les pièges diaboliques, s’est suicidé. Le Stalker aimerait que les hommes soient heureux, car, s’étant fait sa petite opinion sur la Zone, il pense qu’elle est comme une espèce de cadeau, un don qui aurait été fait à l’humanité, qui bien sûr l’ignore ou feint de l’ignorer. Ainsi souhaiterait-il le bonheur pour tous, lui-même n’ayant jamais songé à demander quoi que ce soit, pas même que sa fille soit guérie de l’infirmité qui la ronge. L’Écrivain, lui, n’en finit pas de démêler l’écheveau complexe de ses pensées. Il parle seul, il monologue et rumine la gloire, sa propre célébrité, acquise après tellement de compromissions et de combines louches qu’il ne prend désormais garde de retourner contre lui-même l’arme acérée de son ironie. Il moque la vanité des femmes, celle, plus grande encore, de son écriture qui jamais n’a rien pu faire pour atténuer la souffrance d’un seul homme. Cependant l’Écrivain n’est pas un homme veule. Il est inconsolable de vivre dans un monde qui n’est plus, comme avant, enchanté, qui n’est plus le monde de l’enfance mais celui, tragiquement plat, des vérités scientifiques, celui du triangle ABC, absolument identique à n’importe quel autre triangle, fût-il celui des Bermudes. Il se rend compte qu’il se déteste : il a envie de frapper ce ridicule Stalker qui leur affirme – comment cela serait-il possible ? – ne chercher qu’à les rendre heureux. Le Professeur enfin paraît très concentré et veille à protéger des nombreux obstacles son lourd sac à dos qui contient… Il ne croit pas aux pouvoirs prétendument miraculeux de la Zone ou plutôt, il est terrifié à l’idée que son expédition lui prouve qu’il s’est trompé et que, réellement, la Chambre soit capable de réaliser ses désirs les plus secrets. Peu importe car, dans ce sac à dos si bizarrement pesant, se trouve cachée une… La Zone, après, n’existera plus, de même que la Chambre de laquelle ils approchent prudemment car le Professeur a décidé de détruire cet endroit dans lequel il marche maintenant depuis de longues heures harassantes. Maintenant ils ont pénétré dans la Chambre, qui par aucun détail particulier ne se distingue du bâtiment délabré où les trois hommes se sont glissés avec mille précautions. Ils n’échangent pas un mot mais le Stalker et L’Écrivain ont bien vite compris quelle était l’intention criminelle du Professeur. Que va-t-il se passer ? Que vont faire les trois hommes ?

Dans la Chambre, l’immense silence qui plane sur la Zone et la protège n’en finit pas de faire résonner douloureusement le cœur des hommes.

Stalker, avec Le Miroir et Le Sacrifice, est l’une des œuvres les plus abouties de Tarkovski. Il n’est pas anodin de rappeler que le film, tourné une première fois dès 1977 sur une pellicule occidentale (inadaptée pour le matériel des laboratoires russes) qui, une fois développée, se révéla inutilisable, dut être de nouveau entièrement tourné par Tarkovski, qui termina le second montage du film en 1979. La richesse de cette œuvre autorise bien des interprétations symboliques qui, on s’en doute, invalident quelque peu la monosémie de la parabole : en effet, à la différence de cette dernière, dont l’explication unique est livrée aux apôtres par le Christ en personne, l’interprétation symbolique est polysémique. Toutefois, on ne peut dire n’importe quoi sur Stalker car l’horizon d’attente de ce film en tout point remarquable est éminemment et à l’évidence religieux, pour ne pas dire chrétien, ce terme étant encore imprécis si l’on songe à la longue tradition orthodoxe dans laquelle Tarkovski, après Dostoïevski (à l’œuvre duquel il songea consacrer un film), s’est inscrit profondément. Il serait ainsi ridicule de proposer une lecture psychanalytique (puisque c’est la mode), voire matérialiste de cette œuvre d’un ardent mysticisme. Il serait tout simplement impardonnable d’en tenter (cela a peut-être déjà été fait, je ne sais) une lecture déconstructrice qui essaierait de prouver que Stalker, parce qu’il s’interroge sur l’existence même de la foi dans un monde occidental qui ne fiche de Dieu, affirme la radicale inexistence de l’une et de l’autre. Dans Stalker, les deux thèmes qui nous occupent, la parole et l’art, occupent une place essentielle qui nous autorise, je crois, à livrer de ce film une interprétation non pas limitée mais volontairement réduite à une seule interrogation : dans un monde privé de Dieu, l’Art est-il encore possible ? Dans un monde incapable d’écouter le Verbe, les hommes peuvent-ils encore s’écouter les uns les autres et dialoguer ou ne sont-ils pas condamnés, à perpétuité, à creuser en se bouchant les oreilles la fosse de Babel ?
Un premier indice de cette double prééminence accordée à la parole et à l’art nous est donné (faux paradoxe) par l’importance du silence (la Zone est ainsi décrite par le stalker comme étant l’endroit le plus silencieux du monde) ou par la lecture d’un passage de l’Apocalypse par une voix off de jeune femme (celle du stalker ?). Il n’est pas même jusqu’à la musique envoûtante d’Artemyev qui ne contribue à faire de ce film un long poème chanté. L’image ne peut tout suggérer, malgré son extraordinaire puissance d’évocation, médiate, instantanée : le langage nous permet alors de gonfler la texture du film, de le douer d’une parole qui, médiate au contraire de l’image immédiate, exigera du spectateur un travail réflexif, second. Dans les films de Tarkovski, la parole constitue ainsi l’horizon de l’image plutôt que son support ou son commentaire, y compris lorsque le réalisateur filme longuement des œuvres picturales (comme tel tableau de Breughel dans Solaris), davantage et a fortiori lorsqu’il s’agit d’icônes (dans Stalker, celle abandonnée dans l’eau), dont la dimension verbale, je crois, n’a pas besoin d’être trop lourdement soulignée. La parole n’est plus seulement commentaire mais question posée par les personnages, vibrante de trouver une réponse qui parfois arrivera, mais toujours sous la forme la plus inattendue, qu’elle soit diégétique (lorsque tel ou tel héros du film apporte à ses compagnons une réponse ou bien lorsque c’est le réalisateur lui-même qui le fait, comme s’il était un deus ex machina ironique) ou extra-diégétique (question à laquelle nous pouvons répondre en silence). De plus, par l’intermédiaire de l’Écrivain, certains des conflits propres à toute démarche artistique sont soulignés : notamment, comme d’ailleurs chez un Bernanos, la vanité ridicule de l’homme de lettres qui s’est détourné de la voie périlleuse de l’art pour emprunter le sentier fleuri de la renommée. Ainsi, la personnalité de cet écrivain au bout du rouleau me semble bien plus complexe que celle du scientifique. L’Écrivain, en effet, est un homme blasé, un sceptique qui n’hésitera pas à parodier le sacrifice du Christ en posant sur sa tête une couronne d’épines. Il ne croit plus à la puissance démiurgique de son art, qui l’a vidé, et c’est par ennui tout autant que par un ultime geste de défi qu’il va désirer pénétrer dans la Zone, afin de se prouver sans doute que le miracle ne peut exister que dans la cervelle de quelques pauvres diables macérant dans les hallucinations. Car, et c’est là ce qui fait de ce personnage un être tragique, l’Écrivain ne cesse de pleurer sur son idéal saccagé, la pureté d’un monde à présent profané qui, jadis, ouvrait les yeux étonnés de l’enfant devant la beauté de la création. Ne lui reste ainsi plus aucune consolation, l’écriture n’étant à ses yeux qu’un tremplin social, autre synonyme de lente dévoration de sa propre substance. Pour lui, rentrer dans la Zone représente donc une chance inespérée, sans doute miraculeuse (je suis certain qu’il le sait pertinemment) que, par son comportement, il va refuser de saisir. Le Professeur, qui a désiré détruire la Zone au moyen d’une bombe atomique, avait toutefois la certitude qu’elle était parfaitement réelle, qu’elle avait le pouvoir divin d’exaucer les vœux des hommes. C’est donc l’homme de science qui, par peur des conséquences terribles pouvant découler de l’existence même de la Zone (qu’adviendrait-il si un fou ou un homme pervers parvenait à accomplir l’un de ses désirs grâce à la Chambre ?), légitime en somme son pouvoir infini, là où l’homme de l’art a refusé d’écouter ce que lui murmurait la Zone, qui eût pu dissiper ses ténèbres.
La leçon paraît claire si nous affirmons donc que la Zone, tout comme, d’ailleurs, le fut la planète Solaris, représente pour Tarkovski le scandale absolu de la liberté dans un monde cassé, esclave des valeurs de l’argent et de la matière. Entendons-nous sur ce mot de liberté, qui ne renvoie pas dans mon esprit à une quelconque dimension existentielle, voire existentialiste, ou alors qui n’y renvoie que de façon seconde, consécutive. Car la Zone est moins l’espace des possibles que celui de la reconnaissance (au sens où l’entendait Aristote à propos de la catharsis propre à la tragédie) ou plutôt de la reprise (au sens religieux où Kierkegaard l’entendait), acceptation du miracle à portée de main (dans Solaris, le retour de la femme perdue et, dans Stalker, la présence de la jeune fille douée de pouvoirs paranormaux), sacrifice consenti et sacrifice d’abord de ses plus solides assurances, ce masque de toutes les vanités et de toutes les prétentions de l’esprit. Plonger dans la Zone, c’est donc être au plus près de notre âme débarrassée de tous ses oripeaux, de toutes ses peaux mortes, de tous ses miroirs déformants, et ce parcours vers les profondeurs les plus intimes ne peut avoir comme accomplissement que la découverte de notre visage le plus secret, ce visage invisible qui, une fois de plus selon Bernanos, affleure sous nos traits fatigués. C’est d’ailleurs l’échec de cette initiation au véritable dénuement spirituel qui explique le désespoir final du Stalker, cet homme simple et sans apprêts : les deux personnages qui l’ont accompagné sont revenus de la Zone comme si rien n’avait changé dans leur âme, avec la même aigreur, le même scepticisme, un aveuglement qui plus que jamais s’est mué en refus exacerbé du miracle. Bref, ils n’ont rien appris de la Zone ou si peu, ils ne l’ont pas vue et, de même, ils n’ont pas écouté son mystérieux langage.
Affirmer ex abrupto que la Zone est le lieu privilégié où l’art, la parole, l’âme ou même la foi (elle représenterait plutôt leur inextricable et paradoxale identité commune) vont se livrer à nu aux trois explorateurs, est évidemment une explication bien maigre. L’enseignement du film de Tarkovski n’en demeure pas moins d’une simplicité et d’une richesse bouleversantes, à l’instar de celles que nous livrent les paraboles évangéliques : dans un monde sans Dieu, la Zone représente la dernière et éphémère, ardue et sans doute terriblement fragile voie du salut mais c’est aussi ce même monde et sa prosternation ridicule devant toutes les idoles, c’est ce monde cassé qui nous a fait oublier le chemin, qui nous a même presque entièrement enlevé le désir de nous y engager, qui nous empêche de comprendre cette évidence, de voir que la Zone est le lieu banal de la grâce donnée, mais refusée par les hommes, de voir et de comprendre que la Zone est cet homme intérieur que le Christ nous a demandé de faire triompher. La parole est cette grâce, l’art est cette grâce, Dieu est cette grâce, langage, corps et esprit pourrions-nous dire, que nos petits dissecteurs sans entrailles refusent de considérer dans leurs liens évidents, insécables, ainsi que leur identité symbolique qui, celle-ci maintenant brisée, ceux-là maintenant coupés, nous mènent tout droit vers un Graal d’insignifiance. C’est sur cette assurance et ce socle – l’art et le langage ne sont que futilité s’ils ne questionnent pas le divin – que l’œuvre de Tarkovski, singulièrement Stalker, a bâti son arche de beauté. Saurons-nous encore la voir ?

Remarque:
Je me suis servi, pour la rédaction de cet article, de plusieurs sources, dont, bien sûr, le film lui-même, datant de 1979 (disponible chez Artificial Eye ou R.U.S.C.I.C.O.). Tarkovski eut l’idée de ce film après avoir lu un des classiques de la science-fiction russe, Pique-nique au bord du chemin des frères Arcadie et Boris Strougatski, ouvrage ultérieurement traduit par Stalker (Paris, Denoël, coll. Présence du futur, 1994). D’Andreï Tarkovski, on consultera très utilement : les Œuvres cinématographiques complètes, tome 2 (Exils, 2001), le Journal 1970-1986 (éditions des Cahiers du Cinéma, 1993) et enfin Le Temps scellé (éditions des Cahiers du Cinéma, 1995).