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06/04/2005
Le signe secret entre Carl Schmitt et Jacob Taubes

Crédits photographiques : Bryan Mulder.
«En effet, même si elle n’est ni nécessité, ni caprice, l’histoire, pour le réactionnaire, n’est pourtant pas une dialectique de la volonté immanente, mais une aventure temporelle entre l’homme et ce qui le transcende. Ses œuvres sont des vestiges, sur le sable labouré par la lutte, du corps de l’homme et du corps de l’ange. L’histoire selon le réactionnaire est un haillon, déchiré par la liberté de l’homme, et qui flotte au vent du destin.»
Nicolás Gómez Dávila, Le Réactionnaire authentique.
Commençons par nous amuser chers lecteurs et arpenteurs de la Zone.
Attendons ainsi le texte de Joseph Vebret, sur son blog redivivus, qui expliquera je l’espère les errements d’une certaine Anne Asada, amie à laquelle il avait confié la modération de son forum (depuis lors fermé) et qui est parvenue, en quelques heures, à casser ce sympathique petit jouet, il est vrai aidée d’un imbécile patenté, petit lâche décérébré tenant un blog immonde et m’accusant, après l’âne universitaire Rastier mais sans développer le moindre argument, d’antisémitisme. L’insulte était, est inadmissible et le restera, surtout lorsqu’elle est crachée sur l’un des très rares je crois qui ait osé dénoncer, justement, après ce qu'il est désormais convenu d'appeler l'affaire Dantec, l’antisémitisme larvé de tel fameux journaliste. Ygor Yanka, l’un des plus fins participants dudit forum, répondit comme il se doit et se tint debout face à l’accusation courageusement menée par contumace, avant d’être lui-même censuré, contredisant ces inquisiteurs d’arrière-latrine, les faisant crier grâce sous la question, bref dénonçant la mécanique habituelle de suspicion infiniment huilée par les sots, machine qui s'auto-engendre à l'infini : «Drôle de syllogisme tout de même : Steiner est antisémite, or Asensio a écrit sur Steiner, donc Asensio est antisémite (et d'extrême droite) ! Et hop ! Affaire classée. Ne reste plus qu'à répandre la nouvelle sur le Net. Un autre syllogisme du même tonneau percé : Heidegger était nazi, or Hannah Arendt admirait Heidegger, donc Hannah Arendt était nazie...». Yanka poursuit, bien sûr avec justesse et belge humour, écrivant : «Comment Asensio pourrait-il être antisémite et défendre Dantec comme il l'a fait dans de multiples textes, Dantec le philosémite, le sioniste revendiqué ? Hein, comment ? Alors on se rabat sur une autre accusation majeure : Asensio facho ! Et demain ? Asensio homo ? Asensio poil au dos ? Qui veut noyer son Stalker... Il est certain que le verbe asensien résonne haut et fort. Vite, sortons la Veuve, tranchons ce col trop fier qui dépasse, éteignons à jamais cette voix trop puissante qui couvre nos babillements monotones et profus ! Hallali, c'est la curée ! Nous sommes en démocratie, nulle voix ne saurait prétendre à la singularité, et moins encore à l'exemplarité ! Hardi, camarades, brûlons Juan d'Arc !». Quoi qu’il en soit des très profondes divergences de conception quant au rôle de la littérature mises au grand jour par cette pitoyable affaire, assoulinienne pourrais-je dire si l'on considère sa totale et évidente absence d'intérêt, Joseph Vebret, et je remercie cet homme pour son geste, a finalement décidé de clore cette polémique inepte en prenant sur lui la stupidité des autres et en me présentant ses excuses publiques : responsable DONC coupable. Dont acte.
Passons à beaucoup plus intéressant à présent, non sans avoir remercié le plus éloquent (il ne fut pas le seul, je tiens à le préciser) défenseur de la liberté de parole, lorsque celle-ci est toutefois d’une certaine hauteur ainsi que Jacques Layani, qui le premier mit le feu aux poudres, et fut en son droit de le faire.
Noté cette idée, lue dans une lettre adressée à Armin Mohler (le 14 février 1952), sous la plume de Jacob Taubes (En divergent accord. A propos de Carl Schmitt, Rivages Poche, coll. Petite bibliothèque, 2003) : «Qu’est-ce qui aujourd’hui n’est pas théologie (en dehors du bavardage théologique) ? Ernst Jünger, est-ce moins de la «théologie» que Bultmann ou Brunner ? Kafka, en est-ce moins que Karl Barth ?». J’y retrouve ainsi la notion, par exemple chère à Gershom Scholem, selon laquelle le sacré souffle où il veut et, particulièrement, sur les grandes œuvres de la littérature qui, quoi que prétendent les imbéciles de stricte obédience laïcarde, ne peuvent (et ne semblent vouloir) se passer de Dieu. C’est d’ailleurs à propos de Carl Schmitt que Taubes, qui fut l’un de ses plus exigeants lecteurs, tentant même de comprendre les errements du grand juriste sans jamais le condamner (1), écrivit : «Carl Schmitt était juriste, et non théologien, mais un juriste qui foula le sol brûlant dont s’étaient retirés les théologiens». Taubes poursuit, cette fois rappelant Benjamin et sa notion de théologie souterraine, voilée, grimée, de contrebande pourrais-je dire : «Si je
comprends un tant soit peu ce que Walter Benjamin construit là comme vision mystique de l’histoire en regardant les thèses de Carl Schmitt, tout cela veut dire : ce qui s’accomplit extérieurement comme un processus de sécularisation, de désacralisation et de dédivinisation de la vie publique, et ce qui se comprend comme un processus de neutralisation allant par étape jusqu’à la «neutralité axiologique» de la science, index de la forme de vie technico-industrielle – comporte également un virage intérieur qui témoigne de la liberté des enfants de Dieu au sens paulinien, et donc exprime un parachèvement de la Réforme». Évidemment, tout, absolument tout étant lié, je ne pouvais, poursuivant la lecture de cet excellent petit livre, que finalement découvrir le nom qui, selon Taubes, reliait Maritain à Schmitt : Léon Bloy, qualifié de «signe secret». Après Kafka saluant le génie de l'imprécation bloyenne, c'est au tour de Taubes. Il n'aura évidemment échappé à personne que l'un et l'autre furent juifs...La boucle est bouclée.
Note
(1) Sur ce refus de condamner Schmitt, à l'inverse de ce que font beaucoup de nos midinettes intellectuelles, Jacob Taubes a des mots sublimes: «Nous [les Juifs] avons bénéficié d’une grâce, en ce sens que nous ne pouvons être de la partie. Non parce que nous ne voulions pas, mais parce qu’on ne nous laissait pas en être. Vous, vous pouvez juger, parce que vous connaissez la résistance, moi je ne peux être sûr de moi-même, je ne peux être sûr de moi-même ni de quiconque, je ne peux être sûr que personne ne soit à l’abri d’une contamination par cette infection du «soulèvement national» et ne joue un jeu fou pendant une ou deux années, sans scrupule, comme le fut Schmitt.»
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