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05/10/2005

Toile infra-verbale

Crédits photographiques : Miguel Villagran (Getty Images).

Nuques raides, oreilles et cœurs incirconcis, toujours vous résistez à l'Esprit Saint.
Actes des apôtres, 7, 51.


Dégoût, immense dégoût d'à peu près tout ce que je lis sur la Toile. Oui, l'écriture pseudo-dialogique tant vantée par les petits Bonhomet de la virtualité béate est décidément une farce sordide, qui de plus a le désavantage d'être diablement, vulgairement, infatigablement sonore. Ici, on s'extasie à n'en plus contenir ses propres fluides corporels sur une pornographie inoffensive alimentée par de vagues miasmes religieux, décriant au passage, belle ruse de midinette, les clichés les plus pitoyables de la tartuferie journalistique pour mieux les reprendre à son compte, dès que se lève la plus petite brise de contestation. J'appelle ce comportement (typique, je le note au passage, d'une gauche sclérosée), je veux dire de convenance, de posture ou de pose, de la mauvaise foi. Là on affiche sans la moindre pudeur la tête d'ange de ses propres enfants, livrés aux regards de milliers de nains, et que dire de leurs commentaires mêlant psychanalyse de boutiquière et oracles de foire ? On sent presque les haleines aigres soufflant sur ces innocents, idoles de quelques minutes évacuées avec les menstrues de l'information. Ici, on évoque les minuscules lampées (auprès desquelles une simple gorgée de bière semblerait un Niagara) d'une petite vie confite dans l'insignifiance et qui le sait, et qui le dit, l'écrit patiemment, jour après jour, prospère comme un chancre mou sur une plaie de quelques millimètres, pourtant suffisamment large pour contaminer un corps autrefois (mais quel mur secret et immense faudra-t-il traverser pour me rafraîchir d'une seule gorgée d'eau pure, vive et cristalline comme l'aube des premiers âges ?), peut-être, autrefois, sain. Là encore, de fragiles et dolentes tiges poussant sur du fèces de poule sont régulièrement alignées, pour la joie des clowns, armicules qui se veulent coupantes comme la dague d'un Joubert et ne provoquent, en fait, qu'un ennui profond, convenu, une blessure rhizomique par où suinte le vide, goutte après goutte, jusqu'à la fin des cycles du temps. Et que penser, limon des profondeurs capable de combler mille fosses des Marianne empilées les unes sur les autres, et que dire de la multitude grouillante, du cataplasme purulent de tous ces protozoaires dont le mode d'expression insulterait le génie d'une larve de moustique ?
Nous méritons de périr d'une façon aussi peu glorieuse : les yeux et les oreilles remplis de la merde religieusement mâchée par toutes les bouches tavelées, avalée pieusement, en vacarme, comme une hostie immonde censée nous offrir la réelle présence, le Corps d'un Christ sans parole ou plutôt qui les aurait toutes prononcées, mêlant, jusqu'à exaspérer le diable lui-même, la vérité et le mensonge dans une bouillie infecte, dégorgée par un immense orifice ouvert comme le cloaqua maxima qui serpentait sous les pavés de Rome.
Oui, comme un rapace, je survole depuis de longs mois tous ces minuscules lapins multicolores qui se rêvent proies d'une bouchée et ne trouve point ce que je cherche, quelque chose dont je puisse me nourrir, avant de m'écraser, Icare de foire, sur le sol : une parole solitaire, fière, irrésistible, froide, glacée même, capable de forer l'acier.
Car il n'y a, sur la toile, que quelques mouches engluées dans leur propre sueur fétide, tout occupées à se frotter les pattes, à se lécher les ailes transparentes qui ne les porteront pas beaucoup plus loin que ne le permet le saut d'une crotte à une autre. Car il n'y a, sur la toile, qu'une triste araignée sèche, simulacre de celle de saint Jérôme, morte depuis sa naissance, dont la carcasse a été vidée de sa chair transparente.
Mais de Verbe qui est acte, point, de parole qui est chair, pas le moindre lambeau. La Croix éventre, dressée haute sur la colline du Crâne, un ciel vide. Le Fils de l'homme marche dans un désert sans fin, et aucune pierre miraculeuse pour laisser couler la sève rafraîchissante, et pas même le diable pour tenter de conclure un marché de dupes. La bouche d'ombre, ouverte sur l'horreur grouillante des charniers, s'est refermée, pétrifiée comme une énigme de sel. Il n'y a plus rien. D'écriture capable de ravir, de scandaliser, d'ouvrir le ventre de nouveaux univers, de dépecer quelques cerveaux rétifs, pas même la syllabe la plus courte. D'écriture qui soulève, une dernière fois, l'haleine de Lazare revenu du tombeau, pas la plus fragile et unique lettre chargée, comme l'aleph des contes, de tous les rêves, de toutes les joies, de tous les portages du temps.
C'est à croire que nous nous déplaçons dans un monde creusé de galeries virtuelles, toutes fausses, où nous errons comme des termites aveugles, où la Parole ne résonne même plus, fût-ce lointainement, de galerie en galerie, à peine capable désormais de provoquer, sur la peau immonde et couverte de scrofules du cadavre qui crève mais ne meurt décidément pas, plus que quelques ondulations épileptiques, quelques démangeaisons larvées d'une fatuité bavarde.
Moignons de volonté, langues atrophiées, yeux qui ne savent pas, qui ne veulent pas voir, âmes recroquevillées sur un secret mille fois éventé, plates gribouilles de la médiocrité confondue avec de la sincérité. Ah oui, vraiment, qu'on en finisse et que se déchirent une dernière fois les orbes identiques où l'homme consume ses forces, la gueule rentrée fendant le sillon monotone ouvert par sa volonté courbée comme un dos paysan. Nous sommes devenus vieux et notre parole, comme le babil des enfants, n'est plus qu'une exaspération de bave, le filet de l'idiot pissant son cauchemar incompréhensible de brute. Que se lève, enfin, nous l'attendons depuis tant de siècles, chargée de la chaleur pulvérulente du désert, la voix capable de dévoiler la vérité fondue dans un corps et une âme à étreindre, la parole qui nous dépouille de la lèpre nous rongeant à petits coups de langue.

Et que disparaissent à tout jamais les mornes litanies crachées par le vieillard increvable.