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17/10/2005

Anus mundi virtuel


Longues heures, le regard perdu, douloureux, sirotant un verre de rouge plus qu'épais, à lire, à tenter de lire ce que la Toile offre de criardes nullités jetées au vide virtuel, sitôt avalées, sitôt digérées puis expulsées : phocomèles paroles de putes esseulées allumant l'écran à défaut d'un mâle qui calmerait leurs ardeurs et parviendrait même, rêvons un peu, à les empêcher d'écrire, discrètes forfanteries accumulées pour nuls yeux experts de jésuite, pituitifs orgasmes qu'alimentent de pieuses connasses ouvertes comme des outres que la première idée imbécile remplira jusqu'à menacer de crever, verroteries d'argumentations plus versicolores que la dague d'un mamelouk qui ne s'enfoncera jamais dans le secret humide et poisseux d'une chair.
Abandonne toute espérance, lecteur, puisque te voici emprisonné dans l'enfer de ce qui n'est pas. Oui, comme il est vrai que «La post-humanité blogue en crevant» et que, pour quelques réussites que je ne manque jamais de saluer (comme les textes, désormais familiers à mes lecteurs je l'espère, de Dominique Autié et de Juan Pedro Quiñonero), tout le reste est une vaste comédie, une farce abjecte gainée par et dans les mailles du Réseau, comme une dinde géante qui aurait oublié son essence (de) volatil(e) et nous rejouerait, la poésie insurpassable en moins, la pantomime grotesque de l'albatros que moquent les matelots. Et que fait, même, l'un des plus doués, Olivier Noël, qui dans sa réponse rusée et torve au texte de Dominique Autié et au mien, ne décide ni ne tranche mais crucifie la Zone au pied d'une aporie évidente, je veux dire, que je ne songe pas un instant à contester ? Ainsi : «Domaine infra-verbal pour Juan Asensio, univers de la furtivité pour Dominique Autié, la Toile, ce schizo-monde infernal peuplé de simulacres, ne saurait en effet relayer la moindre parole solitaire sinon pour la broyer sans état d’âme et à son insu. La Zone elle-même, qui se voudrait pourtant telle, a surtout réussi – les anticorps de la Matrice sont désormais trop puissants – à traîner dans son sillage son cortège de commentaires dégénérés, cellules métastatiques dont la prolifération exponentielle menace de submerger le monde sensible qui les a vu naître, comme si l’Univers, après s’être étendu, s’auto-dévorait jusqu’à n’être plus qu’un non-point de densité infinie – anus mundi sans la moindre dimension. La Zone, plus que tout autre territoire du blogomphalos, contribue ainsi, malgré la foi inébranlable qui anime son créateur – mais pour combien de temps encore ? –, à l’irréversible entropie qui frappe non seulement le média lui-même, mais encore ses utilisateurs. Autant vociférer dans un désert éternel en effet : du cyberespace ne saurait naître qu’une déhiscence de la Technique, gris acier, à laquelle l’homme, cet animal pathétique, ne serait plus indispensable». Consumatus est avais-je envie d'ajouter, ne me dissimulant pas la portée blasphématoire de ce propos appliqué au règne du multiple, du pluriel indifférencié, du grouillant qui caractérise, depuis la nuit des temps, la surrection du démoniaque (1).
L'ironie seule peut-être, et le ton du pastiche nietzschéen empêchent qu'à leur tour, ces quelques lignes d'Olivier procrastinant une réponse réelle à notre débat ne sombrent dans le vortex tourbillonnant et, leur auteur lui-même l'affirme, dans l'anus mundi qui, nous pouvons le craindre, ne débouche comme une espèce monstrueuse de trou blanc sur un univers surplié au nôtre, inscrit dans son recès le plus secret, comme son avers. Mais peut-être qu'alors ces habitants de l'outre-monde sont les seuls capables de transformer la boue en or, de sauver, en somme, ces phrases ironiques et cruelles (d'abord pour son propre travail) d'un homme, comme il a dû lui-même l'écrire quelque part, moins hanté par le rêve sot d'une surhumanité que par celui d'un âge d'or non point retrouvé (cette chimère de tous les mystiques ratés mâchonnant leur bâton de réglisse ésotérique) mais conquis de haute lutte.

(1) : je suis en train de lire, dans Trois fureurs (Gallimard, 1988, pp. 72-126), la longue étude que Jean Starobinski a consacré au cas, canonique si on veut, du possédé de Gérasa rapporté par l'évangéliste Marc (V, 1-20).