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16/11/2005

Max Milner et Paul Gadenne ou l'éloge de la nuit

Crédits photographiques : Ulet Ifansasti (Getty Images).

Max Milner, L'Envers du visible. Essai sur l'ombre (Seuil)Enchaîné à mes lectures comme une lamproie à l'animal qu'elle vampirise, l'atmosphère ténébreuse du Vent noir de Paul Gadenne, extraordinaire roman qui est l'un des plus douloureux et envoûtants de la littérature française, me paraît avoir été évoquée, rappelée par l'ouvrage que Max Milner a consacré à l'ombre, intitulé L'Envers du visible (s'agit-il, avec ce titre, d'un rappel, peut-être involontaire, du recueil de textes, paru en 1988 chez Corti en deux volumes et qui avait lui-même pour titre : Du visible à l'invisible. Pour Max Milner ?). A vrai dire, le sous-titre de cet essai est tout simplement trompeur car l'ombre n'y est pas seule analysée mais encore l'obscurité, le clair-obscur, les ténèbres ainsi que la nuit, avec de nombreuses et savantes études (mais l'érudition de Milner est comme tamisée...) consacrées à des tableaux de Caravage, Rembrandt, Füssli, Goya, Georges de La Tour ou encore Friedrich, dont Le Moine au bord de la mer (vers 1808-10) est à mon sens l'une des pièces les plus saisissantes de l'étonnante exposition ayant pour thème la mélancolie qui se tient actuellement au Grand Palais. Cette mélancolie qui d'ailleurs, dès les toutes premières pages de l'essai de Milner, fait écrire à l'auteur qu'il souhaiterait que sa recherche «soit mise au nombre des œuvres qui visent à introduire quelques trous d'ombre dans les murs de visibilité qui nous enserrent».
Cette diversité des sujets d'étude, dans le livre de Milner, eût pu être richesse mais elle n'est, lecture accomplie de ce fort volume, que mise bout à bout chronologique d'essais que pratiquement rien ne lie, si ce n'est le thème, on le constate plus que fourre-tout et imprécis, de l'ombre. On peut lire, du poète Théophile, ce vers, Ton ombre suit ton corps de trop près, ce me semble... J'ai presque envie de dire à l'auteur de L'Envers du visible que c'est son sujet qu'il suit de bien trop loin...
Milner, depuis longtemps, mêle habilement littérature et peinture, voire art cinématographique (cf. La Fantasmagorie, Puf, 1982) mais je suis tout de même gêné que les plus belles pages, et de très loin, de son essai soient réservées à la peinture plutôt qu'aux poèmes d'Hugo, de Novalis ou de Péguy évoquant la nuit interlope ou divine ainsi qu'aux contes de Chamisso, Andersen ou encore Apollinaire. Je suis aussi plus que surpris, dépité à vrai dire, que l'auteur d'un ouvrage monumental sur le Diable dans la littérature française de Cazotte à Baudelaire (publié par José Corti et depuis bien des années épuisé), éminent spécialiste, en outre, de Georges Bernanos et éditeur des Illuminés de Nerval, n'ait pas consacré dans son La Nuit, Jérôme Millon, 1995ouvrage une seule ligne de quelque consistance à la thématique de la nuit démoniaque. L'ouvrage de référence, sur cette question, reste le remarquable recueil de textes consacrés à la nuit sous la direction de François Angelier et Nicole Jacques-Lefèvre, universitaire que j'évoquerai bientôt à l'occasion des nouvelles parutions de Jérôme Millon, dont un ouvrage de Louis-Claude de Saint-Martin et le Livre V du Formicarius (ou Fourmilière) de Jean Nider.
Dernière critique enfin que j'adresse à l'essai de Milner : comment se fait-il qu'il paraisse avoir tout simplement oublié, lui pourtant amateur éclairé de techniques picturales, de mentionner le nom de l'inventeur de la gravure dite à contre-nuit, Giovanni Benedetto Castiglione ?
Un livre intéressant et utile donc (malgré trop de pages qui sont une pure paraphrase des œuvres commentées, comme à propos de Thomas l'Obscur de Blanchot), du moins pour l'étudiant qui souhaiterait bachoter efficacement sur ce thème et qui ne pourrait se procurer des études beaucoup plus précises, que Milner d'ailleurs n'oublie pas de citer, comme celle de Victor Stoichita, intitulée Brève histoire de l'ombre (parue chez Droz en 2000).

Voici donc, à présent, extraits de mon Journal, aux dates des 21, 22 et 25 mars 2003, quelques méditations sur Le Vent noir. Ces extraits faisaient partie d'une note, publiée dans la Zone le 28 août 2004, intitulée Quelques fantômes du passé dans laquelle Francis Moury évoquait l'auteur, Max Scheler, qui allait devenir l'objet d'étude de l'un de ses articles. D'ici peu, je publierai d'ailleurs, sous la plume de Francis, un bel article consacré à Jules Lequier, philosophe encore bien trop méconnu.

21 mars 2003
Relecture, la troisième je crois, de l’admirable Vent noir de Paul Gadenne, cet auteur qui, je le sais à présent sans l’ombre d’un doute, est vraiment celui que je n’ai cessé de chercher : Barbey, Bloy, Bernanos, Conrad ou même Faulkner ne tiendront jamais la place que prend, lentement, depuis maintenant plusieurs années, Gadenne. Trop de majesté chez les premiers, trop de génie en fin de compte : avec Gadenne au contraire, on a l’impression de discuter avec un ami de longue date, au coin d’un bon feu de cheminée, l’or des années perdues étant le trésor impossible que l’un et l’autre nous nous efforçons d’évoquer.
Luc, le personnage principal du roman, a aimé plusieurs femmes auprès desquelles il a cru trouver la vérité. Toutes, il les perd ou les a perdues. Le souffle qui anime ces pages est celui du vent noir qui emporte et recouvre tout, comme s’il s’agissait d’une histoire pleine de bruit et de fureur, racontée par un idiot, c’est-à-dire, étymologiquement, moi, toi, absolument seuls et pourtant désirant plus que tout un peu de cette fragile et éphémère «chaleur humaine».
Quelques détails, peu aperçus je crois : la thématique des signes (carrefours, cercles, etc.) et la présence mauvaise de Mme Monge, sorte de goule ouinienne qui pervertit celles et ceux qui l’entourent.
Gadenne est l’écrivain de la perte, donc de la Reprise évoquée par Kierkegaard. C’est là la raison véritable et pas même secrète ou pudique qui me le fait aimer comme un frère. Et aussi : quelle pudeur sur Dieu, tellement éloignée de la grandiloquence des trois B !
Poursuivons cette lecture, à présent que je jouis d’un peu de calme. Curieux – et triste aussi – comme le rythme vain de Paris me manque. Ce matin, lever à 5 H 45, comme à Paris puis, vers neuf heures, lorsque la Bourse ouvre, coup d’œil sur ma montre. Je suis décidément contaminé par la futilité. Paralysé par une gangue invisible, un mauvais charme de totale futilité.
Extraordinaire chapitre huit, lu d’une traite et qui, immédiatement, à propos de la scène entre Luc et Edith, m’a fait penser à Natacha (Vessière), «debout et respirant à petits coups contre le mur d’un souffle qui entrouvrait ses lèvres, les yeux pleins d’un calme et insoutenable mépris». J’ai eu droit à ce regard, forcé, obstiné, alors que, pathétique, je l’avais frappée (oh ! pas bien fort, juste quelques claques désordonnées, avant de m’écrouler sur le sol, sanglotant de honte et de mépris pour ce que je venais de faire) après qu’elle m’eut dit que, désormais, définitivement, elle avait fait son choix… «Humainement, j’ai fait mon choix», voilà l’expression monstrueuse qu’elle me servit, phrase froide, vide, assassine, me condamnant déjà à l’oubli et, comme Luc, à une errance mais, pour ma part, sans crime. Puis la suite du texte de Gadenne qui évoque cette fois l’amour (ou plutôt ses gestes perdus) avec Marcelle, proche et lointaine, glaciale et tellement douce.
Avant de rompre avec N., non pas ce soir-là (celui de ma colère et de ma honte) ni même un autre mais au cours, si je puis dire, de plusieurs jours, de plusieurs scènes qui à présent commencent à se mêler et à se confonde dans ma mémoire, j’avais donc lu Le Vent noir, comme si mes gestes s’étaient mystérieusement conformés à un dessin qui leur eût été antérieur, un motif dans le tapis. Cela est évidemment absurde. Ce qu’il faut au contraire comprendre c’est que toute grande littérature – c’est bien le cas avec Gadenne – évoque dans l’esprit du lecteur ce sentiment invincible de déjà-vu, tout simplement parce que l’œuvre d’art, comme une sonde jetée dans les profondeurs, s’enfonce jusqu’à toucher une zone d’éternité, la Zone aussi, celle de Tarkovski que nous ne pouvons voir qu’à condition de nous dépêtrer de notre accoutrement quotidien, de notre masque de futile labeur. J’ai l’impression de ne pas avoir touché, que dis-je, entraperçu cette Zone depuis des années. C’est tout le contraire même qui se réalise jour après jour, une sorte de grand œuvre maléfique et absolument banal pourtant, un lent grignotement par l’ennui des quelques pauvres assurances qui étaient, pensais-je comiquement, les miennes. Parfois, comme lors de cette horrible et lumineuse journée passée à Deauville, l’ennui force la barrière et le dégoût envahit et submerge le peu de volonté qu’il me reste tout de même pour mimer l’illusion de la normalité. Ces moments sont comme des bubons qui se sont lentement concentrés jusqu’à éclater, libérant alors, d'un coup, tout le poison du passé qui continue de circuler librement dans nos veines mais à petites doses.
À quoi bon d’ailleurs tenter d’évoquer ma rupture avec N. lorsqu’il existe un livre tel que Le Vent noir ? A rien, cela ne servirait à rien qu’à paraître ridicule et en dessous de l’horrible vérité de ces pages haletantes et noires, écrites dans une espèce de cauchemar sans fin, comme celui dans lequel n’en finit pas de retomber le dormeur tourmenté de Gaspard de la nuit.

22 mars 2003
Terminé, dans l’exaltation, la lecture du Vent noir. Extraordinaire. Et moi qui ai pu croire un instant que ma pauvre petite histoire avec N. avait pu avoir quelque chose d’original. Tout est là, écrit des années avant que je ne revive l’abjecte descente, probablement écrit depuis des siècles, lettres et phrases émergeant de la vaste nuit immémoriale. Luc devient Caïn et s’échappe de la conformité des assis à cause de (on a envie d’écrire : grâce à) son meurtre. Bouleversante prière de cet homme : ce n’est plus de la littérature mais la VÉRITÉ. Mon Dieu ! Quelle souffrance a dû vivre Paul Gadenne pour écrire cela, de telles pages brûlantes. Je n’ai évidemment strictement plus à m’interroger sur la nécessité d’écrire quoi que ce soit après ces pages emplies de colère et de désespoir suintants. Le rapprochement entre madame Monge et Ouine ne tient pas; peut-être alors celui avec Le Tunnel de Sabato, pourtant tellement inférieur au livre de Gadenne ?
Et encore, de quoi puis-je donc oser me plaindre ? N. a été infiniment bonne et patiente avec moi, alors que, certains soirs, j’ai dû sembler à ses yeux être devenu fou et, réellement, j’étais bien près de le devenir.
Soir de la plus profonde peine, nuit du plus grand abandon. Qui, alors, y avait-il avec moi ? Aurais-je pu survivre à cette nuit s’il n’y avait eu personne ? Non, but wherefore could not I pronounce Amen… ?
Cohérence organique entre Le Vent noir et La plage [de Scheveningen] : c’est l’errance de Caïn qui se poursuit d’une terre, d’un livre à l’autre. Gadenne s’est-il jamais délivré de ses fantômes ? Certaines lectures se suffisent en tous les cas à elles-mêmes : comment, après ce roman ténébreux de Gadenne, passer à l’un des récits du pourtant remarquable Gustaw Herling, Brève confession d’un exorciste ? Baisse de tension inévitable et ce malgré la densité de cette nouvelle, tout entière construite autour d’un improférable qui est moins le surgissement du Mal que l’abîme de notre volonté. Le sujet véritable de ce texte est à mon sens la fine pointe (Maître Eckhart) de l’âme humaine dans sa relation avec Dieu et, bien évidemment, la complexe façon avec laquelle l’écriture va tenter de s’approcher de ce mystère parfaitement incommunicable. Ce récit me fait en tout cas songer à la superbe nouvelle de Borges intitulée Le Miracle secret : chez Herling, nous en avons le versant noir.

25 mars 2003
Ce qui est, aussi, admirablement décrit dans le roman de Gadenne, c’est finalement la maigreur des raisons qui font fuir Marcelle, qui la font mépriser Luc. Un malentendu… Non, moins que cela même… Commencé – mes fiches virtuelles me diront qu’il s’agit de la quatrième – la relecture de La plage de Scheveningen. Idée, à ce propos, d’un article pour Les provinciales de [Olivier] Véron sur Gadenne et la question juive. Gadenne, en effet, a fait un cauchemar terrible, contre les Juifs, duquel, en réaction, est né l’admirable roman que j’évoque. Renseignement pris, ce cauchemar a eu lieu dans la nuit du 11 novembre 1938 (cf. Carnet intitulé La Rupture). Douze ans plus tard nous apprend [Didier] Sarrou, le romancier commence donc la rédaction de l’une des œuvres les plus bouleversantes du siècle passé et, je ne crains pas de l’écrire, de la littérature française.

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