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14/12/2005

Histoire, Mémoire, Enseignement : la grande confusion, par Germain Souchet



Depuis quelques jours, une sorte de délire collectif semble s’être emparé de la France. Plusieurs mois après l’adoption de la loi du 23 février 2005 dont l’article 4 dispose que «les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit», le parti socialiste, brutalement sorti de sa torpeur, a réussi à lancer une vaste campagne de presse demandant l’abrogation de ce texte. Dans le même temps, les commémorations de la bataille d’Austerlitz, sans doute la plus grande victoire militaire de la France, ont été marquées par l’absence du président de la République et du Premier ministre en raison d’une «polémique» créée de toute pièce autour du rétablissement de l’esclavage par le Premier Consul Bonaparte en 1802. Un livre – que dis-je, un pamphlet haineux – comparant Napoléon à Hitler – n’ayons pas peur des amalgames ! – a bénéficié d’une publicité exceptionnelle, son auteur étant reçu sur plusieurs plateaux télévisés, la plupart du temps sans contradicteur, à l’exception notable de l’émission On ne peut pas plaire à tout le monde dont l’animateur, Marc-Olivier Fogiel, ne nous avait pas habitués à tant d’objectivité.
L’objet de cet article n’est pas de discuter sur le fond la question des éventuels bienfaits de la colonisation, ni de dresser un bilan de l’action de Napoléon Bonaparte. Il me paraît cependant important de faire le point sur quelques notions particulièrement malmenées dans le «débat médiatique», expression qui sonne à mes oreilles comme un bel exemple d’oxymore. Car à l’appui de sa demande d’abrogation de la soi-disant «loi de la honte» – mais qu’est-ce qui est si honteux ? d’oser affirmer que l’Histoire de France n’est pas faite que de massacres, de crimes odieux ou d’exploitation d’autres peuples, mais que notre pays a fait de grandes choses dans le monde et que nous pouvons être fiers d’appartenir à cette Nation multiséculaire ? – le parti socialiste, relayé par quelques associations d’Antillais et par la plupart des médias radio et télévisuels avancent un argument en apparence indiscutable : ce n’est pas au Parlement d’écrire l’Histoire. Indiscutable, car a priori, personne ne saurait contester ce qui relève de l’évidence : quelqu’un oserait-t-il soutenir que le Parlement peut légiférer dans le domaine des mathématiques et affirmer que deux et deux font trois ? Indiscutable, donc… sauf que l’objet du débat n’est justement pas celui-là ! C’est ce que nous allons tâcher de montrer maintenant. Pour cela, il est nécessaire de préciser ce que recouvrent exactement les trois notions suivantes : l’Histoire, la Mémoire et l’Enseignement.
En première analyse, l’Histoire est une science sociale dont le but est d’établir l’existence de faits ayant eu lieu dans le passé. Elle est donc, à ce titre, une science objective, bien qu’il puisse exister des débats sur le fait de savoir si tel ou tel événement a bien eu lieu : par exemple, et pour rester dans l’actualité, une querelle oppose depuis plusieurs décennies les historiens de la période napoléonienne sur la question de l’éventuel empoisonnement de l’Empereur déchu sur l’île de Sainte-Hélène.
À un deuxième niveau de réflexion, l’Histoire se transforme en historiographie, c’est-à-dire en courants intellectuels cherchant à expliquer l’enchaînement des événements. On sort de l’objectivité de l’étude des seuls faits pour rentrer dans la subjectivité de l’analyse de ceux-ci. Cependant, on reste dans le domaine de la dialectique, car des historiens dignes de ce nom – je ne parle pas des «Guignols de l’Histoire», selon l’expression de Dominique Jamet dans son ouvrage sur Napoléon, qui sont à cette science ce que le journal télévisé est à l’information – construisent des raisonnements argumentés, reposant sur une utilisation rigoureuse de faits dont l’existence a été préétablie, dans le but de faire une démonstration.
Sur ces deux points, inutile de préciser que le Parlement n’a pas son mot à dire : comme pour les autres sciences, la recherche doit rester libre, car elle permet, par la confrontation des idées et des thèses différentes, de faire lentement mais sûrement émerger ce qu’on pourrait appeler la «vérité historique», à laquelle toutes les personnes de bonne volonté sont attachées.
La Mémoire, quant à elle – terme largement galvaudé de nos jours, et la plupart du temps employé dans la seule expression «devoir de Mémoire», formulation bien étrange qui très souvent sert de caution morale à une instrumentalisation de l’Histoire par des adeptes de l’idéologie marxiste – n’est pas marquée du sceau de la même rigueur. Elle résulte à la fois de phénomènes spontanés, à savoir la transmission orale de souvenirs au sein de familles, de communautés politiques ou religieuses, de villes ou parfois de régions entières, et d’une action volontaire des pouvoirs publics à travers les commémorations, les discours officiels et l’enseignement, sur lequel nous reviendrons dans un instant.
Il existe ainsi plusieurs Mémoires en fonction des communautés évoquées, ce en quoi le Premier ministre, interrogé la semaine dernière sur France Inter, avait parfaitement raison : il va de soi que la Mémoire de la Révolution française n’est pas la même en Vendée – où le massacre, après l’arrêt des combats, de plus de 150 000 personnes, hommes, femmes et enfants, semble faire l’objet d’un étrange «oubli» parmi les thuriféraires de la Ière République – qu’à Paris, ou que la Mémoire alsacienne sur les deux guerres mondiales est sensiblement différente de celle du reste de la France métropolitaine.
Pour autant, il existe bien une Mémoire nationale, qui, sans effacer les particularités et les sensibilités locales, doit les fédérer et les transcender. Car toutes ces Mémoires appartiennent à la France, «fille aînée de l’Église et de la Convention» comme le chantait si bien Michel Sardou, mère patrie généreuse qui aime indistinctement tous ses enfants… même si tous ne le lui rendent pas.
Qu’en est-il donc de l’enseignement de l’Histoire ? L’actuelle campagne politico-médiatique tente de nous faire croire qu’il relève simplement de l’étude objective des faits et que, de ce fait, le Parlement n’a pas son mot à dire. Or, l’enseignement ne peut ni ne doit se désintéresser de la construction et de la transmission de la Mémoire nationale. En effet, pour être parfaitement neutre, pour rester dans le domaine scientifique, l’enseignement de l’Histoire devrait soit se limiter à ne parler que des faits strictement avérés, ce qui serait quelque peu réducteur, soit rendre compte de manière exhaustive de l’ensemble des courants historiographiques et des thèses défendues par les auteurs y appartenant. Par manque de temps – il faudrait consacrer des heures au Consulat et à l’Empire, sur lesquels des dizaines de milliers de livres ont été écrits depuis deux siècles, alors que je me souviens n’avoir passé que deux heures, deux misérables petites heures, en 4ème, qui plus est, à étudier cette période foisonnante – et parce que les collégiens et, dans une large mesure, les lycéens, ne sont pas forcément à même de comprendre l’utilité de tous ces raffinements intellectuels, la neutralité absolue de l’enseignement de l’Histoire me paraît être une chimère.
Est-elle d’ailleurs souhaitable ? Je ne le crois pas. En effet, le déchaînement médiatique escamote une question fondamentale – une fois de plus, serais-je tenté de dire : à quoi sert l’enseignement de l’Histoire ? S’il s’agit simplement d’apprendre par cœur des dates et des événements, on pourrait sans doute alléger les semaines de nos chers élèves et supprimer quelques milliers de postes à l’Éducation Nationale, ce qui ne ferait pas de mal à nos finances publiques… En réalité, l’enjeu est tout autre : il s’agit d’abord de comprendre pourquoi le monde est comme il est aujourd’hui et d’éviter de faire ainsi des contresens dans l’analyse des événements contemporains. Mais, au-delà de ce qui relève de la formation de tout honnête homme, comme on disait autrefois, il s’agit aussi – et peut-être même surtout – de contribuer à la formation d’une conscience commune, d’un sentiment d’appartenance à une communauté nationale. L’enseignement de l’Histoire participe à ce titre de la construction de la Mémoire de la France.

En apprenant aux élèves ce que leur pays a fait dans le passé, il doit leur donner envie de vivre ensemble aujourd’hui et de bâtir des projets communs pour l’avenir. C’est pour cela que le philosophe Henri Bergson disait que «le passé est la conséquence du futur» : il voulait dire que la Mémoire consiste à retenir du passé ce qui est nécessaire à la projection dans le futur. Si on souhaite que la France défende des valeurs humanistes – la liberté, l’égalité, la justice, le respect de la personne humaine –, si on souhaite que notre pays soit présent sur la scène internationale, il est important d’enseigner que la France a été un grand pays et que les valeurs qui sont les nôtres aujourd’hui ont été les siennes au cours de son Histoire. Car comment peut-on espérer faire aimer notre pays aux jeunes générations, Français de longue date ou récemment installés sur le territoire national, si on leur assène à longueur d’année que le comportement de la France, au cours des siècles, a été sans cesse détestable ? Comment espère-t-on leur donner l’envie de vivre ensemble et de se respecter mutuellement si on leur laisse croire que la France n’a jamais respecté les autres peuples et n’a été qu’un foyer d’intolérance et d’injustice ? Le «malaise» qui secoue nos banlieues trouve malheureusement une de ses sources dans cette vaste entreprise de détestation de soi orchestrée depuis des années par des médias inconscients et des enseignants idéologues.
Naturellement, la Mémoire ne doit pas s’opposer à la réalité historique. Il ne s’agit pas de masquer les fameuses «heures sombres de notre Histoire», pour reprendre l’expression consacrée par la bien-pensance ambiante. Certes, la France a été esclavagiste et a participé à la traite des Noirs; certes, la colonisation a été un phénomène ambigu marqué par des dérives importantes ; certes, il y a eu des «collabos» et des dénonciations pendant la Seconde guerre mondiale. Mais je tiens pour vrai que l’Histoire de France a été plus souvent glorieuse que honteuse; que notre pays a plus souvent été du côté de la liberté et de la justice que de l’oppression et de l’arbitraire; que le Bien y a plus souvent triomphé que le Mal – je sens que l’emploi de ces termes, pourtant essentiels et malheureusement vidés de tout contenu par le lent déclin du christianisme en Europe, risque de choquer les intellectuels de gauche qui n’hésiteront pas à me jeter au visage l’insulte, censée être infâmante, de «Bushiste», sans comprendre qu’en affaiblissant sans cesse la France, ils font le jeu de «l’hyperpuissance américaine» qu’ils dénoncent par ailleurs. En somme, j’ai le tort d’aimer la France et de penser qu’en plus d’avoir un passé glorieux, elle peut encore avoir un avenir radieux, à condition qu’on veuille bien se donner la peine de cesser de saper ses fondements. Car la confiance en l’avenir se nourrit du respect du passé.
Si donc l’on veut bien reconnaître que l’École est inévitablement le vecteur privilégié de la transmission de la Mémoire, avec toutes les conséquences proprement politiques que nous venons de voir sur la cohésion nationale, alors oui, le Parlement a le droit de s’intéresser au contenu des programmes scolaires. Lui seul possède la légitimité démocratique pour le faire, sûrement pas les fonctionnaires de l’Éducation nationale. Car ce que le parti socialiste redoute en réalité, c’est que soit battue en brèche la mainmise de la gauche et de l’extrême gauche sur l’Éducation nationale, qui leur donne l’incroyable pouvoir de façonner les jeunes esprits selon leur vision arriérée et simpliste du monde – le matérialisme historique et la lutte ancestrale entre les dominants et les dominés. Ce qui est en jeu aujourd’hui n’est donc pas le fait de savoir si le Parlement doit ou non écrire l’Histoire, mais si une minorité agissante a le droit de déterminer seule et de vouloir imposer, au mépris de la volonté d’une majorité démocratiquement élue, sa Mémoire ? Si la droite cède sur ce point capital, ce que l’annonce de la création d’une «mission» par le président de la République laisse malheureusement prévoir, alors elle aura une fois de plus perdu une bataille idéologique majeure et laissé le champ libre à une gauche rétrograde embourbée dans une mauvaise conscience maladive.