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04/01/2006

De l'art retrouvé de l'apologétique, par Francis Moury

Crédits photographiques : Gerd Ludwig (INSTITUTE).

Après mon billet consacré aux Abeilles de Delphes de Pierre Boutang, voici, je ne m'en lasse point (car inimitable me paraît la propension de mon ami à évoquer sa passion cinématographique et ce, en quelque occasion que ce soit...), un nouvel article de Francis Moury, consacré au livre de Falk van Gaver, Le politique et le sacré, paru l'année passée aux Presses de la Renaissance. Dans quelques jours, je publierai dans la Zone une longue critique du même Francis Moury sur le livre-manifeste de Gilles Grelet (Théorie-rébellion. Un ultimatum chez L'Harmattan).

«[…] Denique quid de tabella recitatis illum christianum ? cur non et homicidam, si homicida christianus ? cur non et incestum vel quodcumque aliud esse nos creditis ? In nobis solis pudet aut piget ipsis nominibus scelerum pronuntiare ? Christianus si nullius criminis nomen est, valde ineptum si solius nominis crimen est.»
Tertullien, Apologeticum / Apologétique, II, 20, cité par R. Morisset et G. Thévenot, Les Lettres latines (partie 3 : Période impériale, éd. Magnard, Paris 1950-1962), p. 1205.

«Souvent tu m’as demandé, mon très cher Innocent, de ne pas garder le silence à propos de cet événement merveilleux survenu de notre temps. Pour moi, je m’y refusais par souci de modestie, mais aussi de sincérité – Je m’en rends compte aujourd’hui ! Je n’avais guère confiance d’y pouvoir réussir, soit parce que tout langage humain serait trop faible pour la louange céleste, soit parce que l’oisiveté, telle une rouille de l’esprit, a pu dessécher en moi certain petit don littéraire de jadis. Toi, au contraire, tu affirmais que, dans les choses de Dieu, ce ne sont pas les moyens qu’il faut considérer, mais le courage, et que le verbe ne saurait faire défaut à qui a foi dans le Verbe.»
Saint Jérôme, Epistulae / Lettres I, 1, 5-15, texte latin établi et traduit par Jérôme Labourt (éd. Les Belles-lettres, coll. Universités de France publiée sous les auspices de l’Association Guillaume Budé, Paris, 1949), p. 2.

Falk van Gaver, Le politique et le sacréLe titre du livre de Falk van Gaver est gentiment trompeur. On pense immédiatement à quelques illustres prédécesseurs tels que L’Homme et le sacré de Roger Caillois, La Violence et le sacré de René Girard. On pense aussi, à propos de la première moitié du titre, au Le Politique de Platon plutôt qu’à La Politique d’Aristote même si ce dernier, selon l’excellent Jean Aubonnet, se traduisait dès l’antiquité par Les Politiques tout aussi bien. On pense éventuellement aussi à un énième essai sur les rapports entre fondamentalisme islamique et société moderne puisque c’est un sujet dans l’air du temps, dans la cendre des décombres, plutôt. On voit deux yeux assez malins sur la couverture qui ont l’air de nous dire : «Vous allez voir… je vais vous décrypter tout ça tranquillement et brillamment» et on a envie de répondre : «Merci on a déjà donné !».
Eh bien… pas du tout ! Ce n’est rien de tout cela. C’est autre chose.
On le comprend dès l’introduction placée sous les auspices du défunt pape Jean-Paul II et de saint Augustin, aussi dès la préface de Monseigneur Dominique Rey.
On le comprend encore mieux lorsqu’on a jeté un œil sur la quatrième de couverture qui nous précise que Gaver a vingt-cinq ans, qu’il dirige actuellement la revue Immédiatement (dont notre cher varan Juan Asensio connaît l’histoire mieux que nous : il l’a résumée déjà ici-même à plusieurs reprises en signalant aussi l’évolution de sa propre position par rapport à elle) et enfin qu’il est «spécialiste de la médiation interculturelle et interreligieuse» (cela existe donc, ce métier ?), ce qui l’a conduit à «effectuer de nombreuses missions à l’étranger, en Asie centrale, en Inde, en Chine, au Tibet» notamment. De «Sciences-po» au Tibet en passant par Immédiatement : il y a des parcours plus anodins et moins précoces.
Le livre de Gaver est donc un simple, un «pur et dur» traité apologétique catholique de 285 pages, très claires et très riches, parfaitement adapté d’ailleurs à la sensibilité contemporaine et à ses tourments, du moins à ceux partagés par l’élite pensante et souffrante : on y traite de l’écologie, du matérialisme, du capitalisme et de la pauvreté, du nihilisme et de bien d’autres choses encore.
Le niveau est régulièrement élevé : certains points de théologie et de métaphysique catholiques classiques y sont expliqués et mis en parallèle avec les problèmes qui leur correspondent dans l’histoire de la philosophie antique, moderne et contemporaine, avec les problèmes qui nous correspondent hic et nunc tout aussi bien. Problèmes d’hier qui sont nos problèmes d’aujourd’hui : le sage le sait; c’est celui qui ne l’est pas encore qu’il faut en convaincre.
Gaver se situe donc, encore une fois, dans cette tradition authentiquement apologétique concernant laquelle nous ne pouvons mieux faire que renvoyer le lecteur à l’article «apologétique» du Dictionnaire de théologie catholique dirigé par A. Vacant et E. Mangenot (éd. Letouzey et Ané, Paris, circa 1902). Nous recommandons d'une manière générale ce monumental Dictionnaire qui n’a pour l’instant pas été surpassé à notre connaissance en bien des points.
Paru en janvier 2005 aux Presses de la Renaissance, nous ne rendons compte qu’aujourd’hui 29 décembre 2005 de cet «aide-mémoire» catholique ajusté à notre monde actuel : que l’auteur veuille bien nous en excuser ! Mais après tout, lire un tel livre en pleine période de Noël est tout indiqué. Quelle saine lecture et combien rafraîchissante, apaisante – inquiétante aussi, de la plus saine manière – pour l’âme, enrichissante pour l’esprit !
Le littéraire y trouvera de belles citations de Virgile, Dante, Boccace, Raymond Sebon, Paul Claudel et Charles Péguy; le philosophe des remarques sur Nietzsche et Aristote; le connaisseur raffiné enfin retrouvera Pierre de Bérulle, Jacques Maritain et Simone Weil. Programme connu.
La surprise pour le lecteur, honnête homme cultivé (celui qui a lu mais n’a pas relu depuis longtemps les œuvres complètes d’Étienne Gilson) vient d’ailleurs : au fil des pages, lui est proposé un incroyable et démesuré «compendium» de citations de saints très divers ! Citations commentées, étudiées, discutées et organisées à la perfection pour charpenter les divers sujets traités. On vous avoue qu’on a d’ailleurs découvert certains saints à cette occasion ! Nous connaissions certes assez bien les classiques saint Augustin, saint Thomas d’Aquin, saint Bonaventure, tous les Pères grecs et latins classiques comme Origène ou Tertullien, sans oublier les Pères médiévaux un peu moins connus du grand public mais familiers au philosophe universitaire. Avouons bien volontiers qu’on ne connaissait pourtant pas saint Maxime le Confesseur, saint Méthode d’Olympe, saint Ignace d’Antioche, saint Maxime de Turin, saint Anastase le Sinaïte et tant d’autres dont les noms sonnent aujourd’hui comme autant de parfums rares et enivrants ! Lire ce livre, c’est aussi un plaisir d’esthète décadent : ce n’était pas le but recherché par l’auteur, bien sûr, mais on signale ce coupable plaisir tout de même. Huysmans le faisait éprouver à Des Esseintes et il mérite d’être éprouvé encore aujourd’hui ! Non seulement la forme est poétique (les noms de ces saints) mais le fond est riche (leurs citations) : plus qu’une apologétique, c’est parfois une véritable symphonie théologique, bien orchestrée et bien dirigée.
On déplore d’ailleurs que par paresse, manque de temps ou économie, ni l’auteur ni l’éditeur n’aient songé à établir un Index nomini avec correspondances établies entres noms cités et pages : on avait bien commencé à l’établir nous-même au crayon sur la dernière page mais la place nous aurait manqué de toute manière. Certaines pages (comme la p. 119), sont pratiquement entièrement constituées de citations en enfilade.
La bibliographie des ouvrages cités est pour sa part modeste mais honnête : entre Henri de Lubac et Rémi Soulié (sa belle biographie du Curé d’Ars parue en 2003 chez Pygmalion est judicieusement citée et commentée), on est de toute manière en bonne compagnie !
Reste la pensée personnelle du jeune Gaver : elle est précisément impersonnelle au meilleur sens du terme. Gaver s’est voulu miroir actuel, dépositaire actif de la sagesse catholique, du mysticisme catholique, de la politique catholique. Il ne s’est voulu que cela et rien de plus ou rien d’autre : il nous restitue une tradition et lui fait dire ce qu’il croit être le vrai sur nos problèmes actuels par un choix argumenté et une mise en perspective rigoureuse. Son ton est souvent pressant, souvent rationnel et analytique, souvent clair et méthodique mais on trouve aussi très régulièrement un certain lyrisme prophétique assez romantique qui plaira aux jeunes gens actuels, c’est certain. Eschatologie et sotériologie, quand vous nous tenez… vous nous envoûtez ! Ce lyrisme nous consolait déjà lorsque nous avions vingt ans en 1980 : la situation actuelle de 2005 le rend encore plus consolant, il faut bien le dire !
On n’y trouvera pas d’exégèse analytique un peu trop sèche et scientifique (même si hautement recommandable à qui veut étudier sérieusement l’Ancien comme le Nouveau Testament) telle que la pratiquent en virtuoses les Renaud, Vuilleumier et autres commentateurs philologiques agréés par l’Université. Pour savoir ce que peut donner une telle exégèse, nous renvoyons à l’incroyable passage du procès de Dieu dans le Livre de Michée 6, 1-8 si brillamment et sérieusement étudié par notre chère et studieuse Véronique Faron dans son Exégèse de Mi 6, 1-8 soutenue en 2005 à la Faculté de théologie catholique de l’Université Marc Bloch. Lire l’exégèse de Véronique Faron en même temps que le livre de Falk van Gaver est d’ailleurs un exercice très stimulant pour l’esprit comme pour l’âme : deux versants d’un même sentier menant au sommet d’une même montagne, au sommet de laquelle le Christ nous attend, sont perçus alternativement. Ils se complètent bien. On peut aussi aller gravir un troisième sentier tout différent : celui de la Causa Dei de Leibniz (in Opuscules philosophiques choisis, texte latin et trad. française disponibles à la librairie philosophique Vrin).
Un point gênant tout de même : il faut bien en trouver un sinon une critique n’est plus une critique mais une publicité ! Le titre du dernier chapitre emploie le terme «Antichrist» en s’appuyant sur une citation de saint Cyrille de Jérusalem et sur les Sermons plus récents du cardinal américain J.H. Newman. Très bien, on a compris que cela est équivalent à «Antéchrist» et les analyses de Gaver sont très claires et bonnes de toute manière ! Mais enfin n’est-ce pas une coquetterie inutile de substituer un nouveau terme dans le titre d’un chapitre – au risque de surprendre le lecteur – à un terme parfaitement connu et identifiable depuis bien longtemps ?
La preuve : lorsqu’un distributeur français exploita le film L’Antichristo / The Antichrist [L’Antéchrist] (Ital., 1974) d’Alberto de Martino, c’est bien L’Antéchrist qui fut choisi comme titre et non pas «L’Antichrist». On précise au lecteur qu’il s’agit d’un des nombreux films fantastiques s’inscrivant dans la lignée directe du célèbre et admirable The Exorcist [L’ Exorciste] (USA, 1973) de William Friedkin d’après le livre homonyme écrit par William Peter Blatty, paru chez Robert Laffont dans une excellente traduction. Bref : cette conservation était le signe évident que le titre d’exploitation français était parfaitement compréhensible et bien «parlant» pour un public populaire, parfois peu versé en histoire des religions comme en théologie mais qui connaissait majoritairement ce terme et son sens. «Antéchrist» a au demeurant un sens bien précis dans l’Apocalypse de saint Jean : il désigne l’être malfaisant qui doit semer la mort et le mal sur la terre peu avant le retour du Christ. Il n’est donc pas seulement celui qui est «contre» le Christ. On en profite pour signaler une autre référence filmique : Holocaust 2000 (G.B.-Ital., 1977) d’Alberto de Martino (encore lui). Celui-là était inspiré par saint Jean directement tout comme son prédécesseur The Omen [La Malédiction] (G.B.-U.S.A., 1976) de Richard Donner dont le titre de reprise aux U.S.A. fut d’ailleurs The Omen : the Antichrist. Mais ce second titre de reprise ne fut jamais, lui non plus, utilisé en France. En somme, même si le brave Ernest Renan a cru possible d’identifier historiquement l’Antéchrist à l’empereur Néron, le «signifié» auquel renvoie ce terme ne nous est donc pas encore apparu : saint Jean en a eu la vision et le cinéma occidental s’en est inspiré pour la représenter dans d’impressionnantes fictions. Il faut conserver l’ambivalence, l’amphibologie sémiologique française et ne pas lui substituer le terme mono-sémantique anglais francisé.
C’est un détail, nous dira-t-on, en ajoutant qu’il faut bien mettre les points sur les «i» car le public actuel n’est plus celui des années 1975 et que «Antichrist» est, peut-être, davantage «parlant» à des oreilles de 2005 que «Antéchrist» ? C’est possible mais nous sommes foncièrement réactionnaires à de telles innovations, si justifiées soient-elles. Ce détail nous produit un peu la même impression que lorsqu’on décida de rompre avec une tradition bimillénaire dénommant l’œuvre majeure de Lucain La Pharsale et de la rebaptiser La Guerre civile [la Pharsale]. Ce qui induit d’ailleurs à présent une confusion inévitable dans l’esprit des ignares avec l’ouvrage homonyme et assez antérieur de César car ils s’en tiennent au français et ne vont pas voir le latin qui distingue Bellum civile de César et Belli civilis libri (Pharsalia) de Lucain. A. Bourgery réglait certes philologiquement le problème en un court et efficace paragraphe de son introduction à son édition de 1927 (p. VIII, éd. Belles-lettres/Budé, Paris cinquième tirage, 1976) mais un paragraphe suffit-il à effacer une tradition qui, Bourgery le précisait bien honnêtement, était tout de même celle de «presque toutes les éditions et de quelques manuscrits très récents» ? De saint Jean à Newman… et retour obligatoire; donc !