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03/11/2006

T. S. Eliot lecteur de Cœur des ténèbres de Joseph Conrad

Crédits photographiques : Charlie Riedel (Associated Press).

T.S. Eliot, La Terre vaine et autres poèmes, Seuil, coll. Points PoésieJe reproduis dans la Zone un vieil article paru dans Le Journal de la Culture de Joseph Vebret, texte consacré à une étude croisée du Cœur des ténèbres de Joseph Conrad et des Hommes creux de T. S. Eliot, dont le recueil de poèmes traduits par Pierre Leyris a été réédité en poche, dans une nouvelle collection publiée par le Seuil. Actualité redoublée pour T.S. Eliot puisque Gallimard a récemment fait paraître la correspondance (sous le titre de Lettres atlantiques, recouvrant une période allant de 1926 à 1970) entre l'auteur du Waste Land et les poètes Allen Tate et Saint-John Perse. Ce recueil n'intéressera que les spécialistes des poèmes de Perse puisque, à de très rares exceptions près, ces trois auteurs n'évoquent que bien sommairement les enjeux de la traduction des poèmes de Perse, encore plus rarement tentent-ils d'analyser la nature de la poésie. On appréciera en revanche dans cet ouvrage le gauchissement que Saint-John Saint-John Perse, Lettres atlantiques, Gallimard, coll. Les Cahiers de la NRFPerse a opéré sur ses propres lettres adressées à Tate et à Eliot (qui figurent dans l'édition donnée par La Pléiade de ses recueils de poèmes), y atténuant presque systématiquement ses constantes demandes de soutien ou ses tractations en vue d'avoir des chances d'obtenir le Nobel de littérature... Je vois, dans ces gestes finalement peu dignes consistant à réécrire, voire à supprimer des expressions qui laisseraient entendre que la carrière anglo-saxonne du poète Saint-John Perse ne serait strictement rien sans l'aide de Tate, d'Eliot et de quelques autres de ses amis, une espèce de symptôme que j'appelle le gracquisme, cette mitterrandienne volonté de gommer le présent de ses aspérités pour le couler, tout entier, dans le ciment de l'éternité. Estimant tout de même qu'une certaine cohérence doit unir la personne et ce qu'elle écrit, ce n'est certes pas Alexis Léger qui est sorti grandi de cette lecture de la correspondance de Saint-John Perse.

Quoi qu'il en soit de ce poète, voici les premières lignes de mon texte sur Conrad et Eliot, le reste de l'article, y compris son apparat critique, se trouvant ici.

«Abruti par tous ces soleils noirs de la littérature, j’ai essayé il y a quelques instants de retrouver un peu mon équilibre entre le oui et le non, de remettre la main sur une raison d’écrire.»
Enrique Vila-Matas, Bartleby et compagnie.



La Critique française elle non plus n’a pas d’estomac

Au-delà de la multitude d’interprétations plus ou moins heureuses que l’un des chefs-d’œuvre de Joseph Conrad, Cœur des ténèbres, a favorisée, il faudrait ne jamais oublier cette évidence : le commentaire le plus abouti des aventures de Marlow n’a strictement rien à voir avec l’étude d’un universitaire ou d’un critique puisqu’il s’agit de l’œuvre d’un poète, sans doute l’un des plus grands écrivains du siècle passé, T. S. Eliot, parfaitement ignoré ou presque en France. Si la poésie de T. S. Eliot n’est pas goûtée par nos intellectuels, à quelques rares exceptions près qu’il faut saluer , c’est sûrement parce que bien peu de beaux esprits contemporains s’intéressent à un auteur qui, comme Saint-John Perse, a analysé la vocation métaphysique et mystique de la poésie, et de cette vocation a fait l’unique souci du poète.
Je ne puis m’étendre sur ce simple et triste constat mais, comme le note Stéphane Giocanti, ce que l’on ne pardonne pas au poète c’est sa quête religieuse, cette dimension spirituelle évidente d’une œuvre révélant, «contre les océans absurdes qui battent les rives humaines», un monde qui «tend secrètement à Dieu». Chant universel, la poésie de T. S. Eliot – du reste maigrement éditée en France – qui délaisse les minauderies et les jeux de langage pongiens, effraie les petites âmes de nos contemporains, chaudement emmitouflées dans une laïcité érigée comme une idole incontournable et démocratiquement universelle, à vrai dire comme l’ultime fine pointe eckhartienne qui protégerait ces sots des ravages ou, selon le mot convenu, de l’aliénation provoqué par le questionnement spirituel.
Il y a autre chose, une autre raison qui concerne cette fois la prétentieuse certitude d’une critique universitaire sûre de son objectivité, de sa froide puissance technique capable de questionner sans relâche une œuvre, de la décortiquer ou, mieux : de la déconstruire. Pour être tout à fait franc, je dois dire que ce type de travail lorsqu’il est mené avec admiration, sérieux et sans fureur érostratéenne, outre qu’il est parfaitement valable, voire passionnant, évite le ridicule dont se parent les bluettes psychanalysantes péniblement tricotées par de petits dénicheurs de complexes oedipiens. Ainsi, l’une des études les plus sérieuses qu’il m’a été donné de lire sur le Cœur des ténèbres est justement bâtie sur des postulats derridiens. Je serai toutefois à peine ironique en faisant remarquer que c’est paradoxalement en déconstruisant le texte conradien que Richard Pedot parvient à une assise solide, à ce «motif dans le tapis» dont parlait Henry James, assise et motif qu’il serait pourtant impossible (on se demande bien pourquoi) de déconstruire selon l’auteur puisqu’il s’agit de la victoire morale (et linguistique, pourrait-on écrire) de Kurtz sur la folie, le mal et les ténèbres dans lesquels il s’est enveloppé. Richard Pedot, fidèle au moins à son illustre modèle, est incapable de se débarrasser d’une position morale, après tout elle aussi, elle à son tour, parfaitement soupçonnable et récusable . Par cet exemple nous touchons donc à une seconde explication, fascinante par ses conséquences comme nous le verrons. En effet, je crois que, si la critique officielle (y compris universitaire) préfère ses propres commentaires à ceux des écrivains, c’est tout simplement parce qu’elle a peur de ces derniers, qu’elle est parfaitement certaine d’une chose, quitte à ne pas se l’avouer : le texte d’un auteur sur un autre auteur (Eliot sur Dante, Baudelaire sur Poe, Fondane sur Rimbaud et Baudelaire, etc.) est proprement infini , là où le commentaire professionnel le plus soupçonneux ne peut aller que jusqu’à une certaine profondeur, avant de refaire surface, par peur devant le gouffre ainsi mis à nu. Si Richard Pedot ne peut donc aller plus loin qu’une prétendue victoire de Kurtz, fût-elle laborieuse, sur le mal, c’est qu’il a reculé devant le danger entrevu : car Kurtz, non pas triomphant mais bel et bien perdu, sa parole incapable de proférer autre chose qu’une litanie – L’horreur ! L’horreur ! – qui finalement s’éteindra dans les ténèbres, cela signifie tout simplement que c’est le langage même qui a été détruit par les forces du chaos. Là où les prudents donc, refusent d’aller, T. S. Eliot ose s’aventurer car seul l’écrivain accepte de contempler la ruine du langage pour tenter d’y remédier.