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04/05/2006

Ils réenchantent le monde, par Laurent Schang

Le mystérieux Manuscrit Voynich, dont le texte n'a toujours pas été déchiffré


Christopher Gérard, Maugis, L’Âge d’Homme, 2005.Non, Empédocle d’Agrigente, le poète philosophe de l’Un et du Multiple, ne s’est pas jeté du sommet de l’Etna au fond de son cratère ardent, cinq siècles avant la naissance du Galiléen. La sandale a menti. Le Grec, auteur des Purifications, a fui le monde antique pour retourner aux origines de la sagesse, à Bénarès où, selon le rite, ses cendres furent répandues dans le Gange sacré des Indiens. D’aucuns affirment «de source sûre» qu’une mystérieuse Phratrie des Hellènes, attachée au culte des anciens dieux, en perpétuait encore le souvenir avant guerre. Quant à Hitler, on sait maintenant que sa victoire aux élections de 1933 répondait à un plan secret de l’Ordre noir des SS, visant à mettre la capacité industrielle de l’Allemagne au service du Manuscrit Voynich. Inconnu du Führer lui-même, le complot prévoyait l’enlèvement de l’actrice américaine Louise Brooks, censée détenir dans sa chair le code génétique indispensable au décryptage dudit manuscrit. Seul un commando demeuré obscur, les Chevaliers du Saint-Sépulcre, déjoua la machination à la dernière minute.
Qui a prétendu que le roman d’aventure avait épuisé tous les sujets ? Adolescents, Christopher Gérard et Matthieu Baumier ont lu Le Matin des Magiciens en collection de poche, celui avec la photo de l’île de Pâques orange, et il en est resté quelque chose. Pas étonnant dès lors que leurs histoires de conspiration mondiale, guérilla souterraine d’initiés sur fond de lutte entre le Bien (l’alliance de Jérusalem et d’Athènes) et le Mal (le nazisme, parangon du matérialisme moderne), semblent tirées d’un chapitre oublié de la bible des occultistes, avant Dan Brown.
Et si, derrière la froide litanie des événements chronologiques – la période qui court de 1937 à 1946 –, s’était dissimulée une guerre de dimension cosmique entre sociétés secrètes ennemies, une guerre pour l’achèvement d’un cycle, qui aurait conduit à l’éradication de l’un, et à la mise en sommeil de l’autre ? Maugis, de Christopher Gérard, des deux l’aîné, fait suite à un précédent roman, Le Songe d’Empédocle, premier volet d’une tétralogie «païenne» déjà saluée par son compatriote Pol Vandromme, que n’aurait pas désavoué un Raymond Abellio, par exemple. Les vicissitudes au XXe siècle d’un ordre idéal d’élus, gardien de vertus immémoriales, la Phratrie des Hellènes, dont le destin tourmenté se confond avec celui du continent européen. On le voit, l’uchronie – «reconstruction historique d’événements fictifs, d’après un point de départ historique et un ensemble de lois» nous dit le Dictionnaire de la Langue Française – est un genre littéraire riche d’avenir.
Lorsqu’en mai 1940, les divisions à la tête de mort, nouveaux Doriens pour une Europe nouvelle, déferlent sur les XVII provinces, l’officier François d’Aygremont, fils d’Oriane et du chevalier d’Aygremont, dit Maugis, est du dernier carré des résistants ardennais. Maugis, comme dans la chanson de geste, le Phratriarque. De victoire en victoire, la roue solaire étend son empire mais dans l’ombre, le combat continue. Démobilisé, François/Maugis est missionné à Paris par ses frères, où il retrouve le poète Genséric, son initiateur, acquis à la Collaboration entre-temps. Après tout, les adorateurs d’Arès descendent bien des compagnons de Charlemagne, eux aussi. Là, au milieu des femmes faciles, des vapeurs d’alcool, il va connaître la tentation nihiliste de trahir pour épouser la cause de l’Âge Sombre, avant d’échapper à ses démons et de refaire le chemin d’Alexandre de l’Hellespont à la Bactriane, vers le Toit du Monde, le mythique Tibet. En attendant de rebâtir Delphes, qui sait ? En Irlande peut-être.
Matthieu Baumier, Le manuscrit Louise B, Les Belles Lettres, 2005.Changement d’intrigue mais pas de décor avec Le manuscrit Louise B, de Matthieu Baumier. 193… Hitler au pouvoir, ils ne sont pas nombreux ceux qui, en Allemagne ou ailleurs, osent tenir tête aux sbires du pontife de l’Ordre de Wotan, Himmler, le chef suprême de la SS. Cette fois, le Magus (à ne pas confondre avec Maugis) a décidé d’envoyer son plus fidèle séide, le Graaliste Otto Rahn, à la recherche de la formule chimique créatrice de toute vie. Anton Voïdius, journaliste, et Vladimir Zworidyn, un prêtre qu’on devine défroqué, useront de tous les moyens pour contrecarrer ce projet diabolique. Des bas-fonds du vieux Caire (Guénon, es-tu là ?) aux pavés glissants des rues berlinoises, du Paris décadent des surréalistes aux cités perdues des conquistadors de l’Amazonie, Matthieu Baumier s’amuse avec les classiques de l’aventure et revisite les époques, quitte à ressusciter Vladimir Soloviev, le théoricien russe de la divino-humanité, mort en 1900. Passe Aragon… Écrite dans un style imagé proche de la bande dessinée, la scène finale, une fusillade de tous les diables dans le ventre d’un dirigeable, s’avère digne des meilleures pages de Jules Verne. LA référence en la matière.

Christopher Gérard, Maugis, L’Âge d’Homme, 2005.
Matthieu Baumier, Le manuscrit Louise B, Les Belles Lettres, 2005.