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08/04/2006

Voyage au tabou de la nuit, par Matthieu Jung

Richard Milette, 1996


«Les socialistes s’interdisent de sortir d’une pensée pétrifiée et d’aborder sans tabous des thèmes chers à leur électorat.» Yvan Rioufol, Le Figaro, 1er juillet 2005.
«L’idée d’un impôt mondial (sur les billets d’avion par exemple) pour booster l’aide [au développement], tabou hier, est pourtant appuyé par 110 pays aujourd’hui». Vittorio De Filippis et Christian Losson, Libération, 2 juillet 2005.
«Enfin, Laurence Parisot a dit son intention de casser un tabou : celui des règles de représentativité syndicale qu’elle entend rénover». Le Monde, 7 juillet 2005.
«Sans oublier les gauchistes, ravis de déstabiliser ce qui restait de cohérence sociale sur un sujet tabou : l’Europe.» Daniel Soulez-Larivière, Libération, 15 juillet 2005.
«Nous avons décidé de […] lancer une réflexion sans tabou sur les dysfonctionnements de nos mécanismes d’alerte et de suivi de l’enfance en danger», Valérie Pécresse et Patrick Bloche, Le Monde, 21 septembre 2005.
«Sida : Charlotte Valendrey, le témoignage qui brise les tabous». L’Express, 22 septembre 2005.
«Violences conjugales : la réalité se regarde désormais en face comme un sale hématome dans une société où un tabou se brise encore parfois moins vite qu’une arcade sourcilière.», Didier Pobel, Le Dauphiné libéré, 24 novembre 2005.


Il ne se passe plus une journée, aujourd’hui, dans la France médiatique, sans que quelque part, quelqu’un, à propos d’un sujet de la vie politique, culturelle ou sociale, découvre un tabou qui traînait, là, dans l’ombre, discret, ignoré du public, presque honteux; ni sans que ce quelqu’un entreprenne alors de le débusquer, ce tabou, comme un chasseur sachant chasser sans son chien. Farouchement. Rageusement. Et, une fois le tabou délogé, de le faire tomber.
Ou, mieux encore, de le briser.
Mais alors en mille morceaux hein si possible, pour qu’il ne demeure plus qu’un tas, un amas informe, un monceau monstrueux de tabous éclatés.
Pour certains, tel le primesautier Frédéric Strauss de Télérama, cette activité confine à l’orgasme : «Quelques tabous qui sautent, ça fait toujours plaisir» (31 août 2005). Qu’objecter face à tant de juvénile enthousiasme ? Tu ne voudrais pas plutôt faire sauter quelques bouchons de champagne, Frédéric ? Et laisser les tabous tranquilles ?
Devant une telle frénésie, la question du recyclage des tabous brisés risque de se poser rapidement. Comment en effet se débarrasser de ces centaines de tabous détruits ? Les incinérer dans une déchetterie à tabous ? Mais les fumées du tabou brûlé ne trouent-elles pas la couche d’ozone ? A ce jour, aucune enquête scientifique sérieuse n’a encore été menée. On ne sait quasiment rien de la composition moléculaire du tabou. C’est ennuyeux. En matière de combustion du tabou comme dans bien d’autres domaines, ne faut-il pas en appeler au principe de précaution ? Ne vaut-il mieux pas travailler en amont, insister sur la prévention en fabriquant dès l’origine du tabou 100 % recyclable, garanti sans amiante ni CFC ?
Cet extraordinaire engouement pour le mot «tabou», devant lequel un psychiatre venu d’un autre temps diagnostiquerait certainement une écholalie généralisée, lui permet d’effectuer une remarquable remontée vers le peloton de tête de la pensée correcte, où il talonne désormais «éthique», «citoyen», «phobie», «transparence» et «discrimination», échappés en compagnie du maillot jaune aussi niais qu’abrutissant : «ensemble».
Peut-être verra bientôt notre outsider sur la plus haute marche du podium dans le titre d’un roman à succès : Tabou, c’est tout ?
On attend le jour où l’on prononcera des phrases entières avec tabou mis bout tabou. À la forme affirmative : «Tabou, tabou tabou tabou, tabou». Suspensive, presque mélancolique : «Ô tabou, tabou…». Exclamative, en forme d’insulte, fort dans les oreilles : «TABOUUU !»
Deux analystes, sur un même sujet, peuvent détecter des tabous différents, voire antagonistes, et s’écharper pour savoir où se trouve le tabou véritable. Ainsi Denis Baupin déclarait le 19 janvier 2001, un peu avant de commencer à éventrer les voies de circulation parisiennes : «Les Verts préconisent la légalisation du cannabis, tant pour sa consommation que pour sa vente, […] et la médicalisation des drogues dures. Mettre en œuvre ces deux propositions implique de briser un tabou.» Cinq ans passent, Denis Baupin éventre les voies de circulation parisiennes, et Didier Jayle, Président de la MILDT (Mission Interministérielle de la Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie, ouf) affirme sur France Inter le 18 janvier 2006 : «Le cannabis, au début ça aide, et après ça va aggraver les choses. […] C’est le rôle des pouvoirs publics, d’expliquer, d’en parler, de lever les tabous, qu’il puisse y avoir un dialogue sur les drogues et en particulier sur le cannabis».
De temps en temps, une accalmie se produit, on nous fout la paix une douzaine d’heures avec les massacres de tabous. Et même une journée entière. Voire deux. Alors l’étonnement point. On se dit : «Tiens, le tabou va-t-il repeupler nos vies quotidiennes comme le loup le parc du Mercantour ou l’ours les Pyrénées, au grand dam des burinés bergers barbus ?» Mais non, contrairement à ces prédateurs séculaires, le tabou ne dispose d’aucun relais dans l’opinion. Plus personne n’en veut, il paraît autant le bienvenu qu’un canard crevé au bord d’un étang d’une région avicole.
Il suffit pour s’en convaincre de regarder ceux qui ne se réjouissent pas de sa liquidation. «Panne de tabous» titrait Bertrand Poirot-Delpech à l’époque lointaine où il tenait encore chronique dans Le Monde. Et dans le premier tome d’Après l’Histoire, Philippe Muray se demandait dès 1998 en quoi de présentable l’Occident allait pouvoir transformer le tabou de l’inceste, auquel il lui faudra bien s’attaquer un jour ou l’autre. Nous devrions nous méfier, car la réalité a de plus en plus régulièrement tendance à correspondre exactement, avec dix ou quinze ans de retard, aux anticipations cauchemardesques de Philippe Muray.
Autant dire qu’avec un comité de soutien composé d’un académicien septuagénaire et d’un visionnaire prématurément trépassé, le tabou ne va pas aller loin. Pourvu que Benoît XVI ne s’en mêle pas, par-dessus le marché !
Non, la trêve ne dure jamais longtemps. Les battues anti-tabou reprennent de plus belle, aboutissant à des lynchages tabouphobes suivis d’ignobles curées tabouphages. On assiste à des exécutions sommaires filmées n’importe comment à la Ceaucescu.
«Le Medef sans tabous», applaudissait Le Figaro dans son éditorial du 18 janvier 2006. Quelle santé, quelle audace, cette Laurence Parisot ! Quel pari sot, surtout, un Medef sans tabous !
Peu après deux lesbiennes nantaises assignant au tribunal la CPAM qui refusait de leur verser un congé de paternité se plaignaient dans Libération : «La famille reste institutionnelle, taboue». (Si quelqu’un comprend vaguement le sens de cette assertion absconse, merci de me faire signe).
Le persévérant Patrick Bloche, président de la mission d’information sur la famille, se souvient, plein de fierté, dans le même journal : «Il faut revenir en arrière, au moment du débat sur le Pacs. C’était la première fois qu’on légiférait sur le couple homosexuel, qui n’était plus un sujet tabou» (24 janvier 06).
Le lendemain, Amélie Gonzalez enchaîne dans Télérama : «L’alcoolisme, peut-être plus que tout autre dépendance, est un sujet tabou, vécu dans la souffrance, l’anonymat, la honte». Après la «Pute Pride» qui s’est tenue le 18 mars dernier à Pigalle, bientôt une «Pochtron Pride», avec titubation obligatoire dans le cortège ?
Absolument pas découragé en contemplant ce gigantesque cimetière, David Pujadas déniche un rescapé aussitôt liquidé le jeudi 26 janvier 2006 : «À propos de la pédophilie, une campagne vient de commencer en Allemagne, une campagne qui brise un tabou et qui peut mettre mal à l’aise. Elle s’adresse aux pédophiles eux-mêmes, en les encourageants à se signaler».
Le 27 janvier sur France-Inter dans l’émission «Franc-parler», c’est un Jean-François Copé en pleine forme qui déclare : «Je pense que dans ces sujets-là il ne faut plus qu’il y ait de tabous». Il parlait de la violence scolaire.
Le 31 janvier, la fulgurante Cécile Prieur du Monde déclare tout d’un coup, sans reprendre sa respiration : «Le tabou de la sélection à l’entrée en première année de médecine pourrait être levé».
Parfois, des aventuriers dégottent des tabous surprenants, nichés jusques en des recoins insoupçonnables. Ainsi apprend-on attristé quelques heures plus tard sur France 3 : «Un vieux tabou du football associatif est tombé : la Ligue 1 s’ouvre aux marchés financiers».
«Si la sécurité de l’emploi demeure un attrait non négligeable du secteur public, une étude lève le voile sur le sujet encore tabou des précaires de la fonction publique», notait quant à elle madame Chabaud dans L'Humanité du 22 février 2006 (non par Arlette, Christelle. Christelle Chabaud. Arlette c’est Chabot. Ou Laguiller. Mais certainement pas Chabaud).
Conscient de la nécessité d’inculquer le plus tôt possible l’aversion du tabou aux nouvelles générations, le magazine lycéen Phosphore de février 2006 donne la parole à la chanteuse Princess Aniès qui, vantant la singularité du rap au féminin, tabouscule à son tour : «On s’aventure sur des sujets tabous pour les hommes. Moi, par exemple, j’ai abordé le thème de l’homophobie des rappeurs, un thème super tabou». Super tabou mais surtout super intéressant.
Tabou, pauvre tabou…
Tabou, forme francisée de taboo, attesté pour la première fois en Europe dès 1777 sous la plume du capitaine Cook («When any thing is forbidden to be eat, or made use of, they say that it is taboo»), dans le journal de son premier voyage vers le Pacifique sud.
Taboo, du polynésien tapu : «interdit, sacré», sur lequel Lévi-Strauss ou Freud construisirent quelques-unes de leurs plus admirables théories.
Tabou, infortuné substantif, il a fini de servir maintenant, remâché par tant de bouches qu’il n’est plus déchiffrable, comme ces précieuses missives amoureuses oubliées dans la poche d’un vêtement qui ressortent en lambeaux humides du tambour de la machine à laver. Son sens en est perdu, irrémédiablement, et peu à peu le signifié a rejoint le signifiant, aspiré dans le néant par la réitération mécanique et massive.
Et, l’autre soir, Le Monde publiait une tribune de l’historienne Esther Benbassa, consacrée au «gang des barbares». Toute occupée à préparer son «Pari(s) du Vivre-Ensemble : une semaine de lutte contre les discriminations et pour la rencontre des différences» (re-ouf), elle se demandait, indécise, si la sauvagerie dont avait fait preuve les ravisseurs de ce jeune homme beau comme un soleil détenu et torturé trois semaines durant au fond d’une cave sordide, elle se demandait si cette sauvagerie, peut-être, par hasard, entre autres supputations, éventuellement, on ne devait pas l’imputer à «une absence totale de tabous».