Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Un éloge et une détestation : gratuité et maljournalisme | Page d'accueil | Patrick Kéchichian, pamphlétaire ouaté »

18/05/2006

De la France au bord du gouffre… et de ceux qui veulent qu’elle fasse un pas en avant, par Germain Souchet

Crédits photographiques : Winslow Townson (Associated Press).

Le gouvernement de Dominique de Villepin a donc fini par retirer le CPE. Mais cela n’a rien arrangé : voilà que les confédérations syndicales, galvanisées par leur «victoire», réclament le retrait du CNE, pourtant déjà appliqué par de nombreuses entreprises, avec un certain succès, qui plus est. Voilà que les associations de sans-papiers – car le terme, en remplacement de celui, plus exact, de clandestins, a fini par s’imposer dans le vocabulaire politico-médiatique –, les syndicats étudiants et les hiérarques socialistes réclament le retrait du projet de loi de Nicolas Sarkozy sur l’immigration, avant même qu’il ne soit examiné par le Parlement. Et la liste risque de s’allonger dans les semaines à venir. D’autant que le gouvernement et la majorité sont maintenant affaiblis par l’affaire Clearstream, cette sombre histoire de corbeau et de règlements de comptes politiques qui fait les choux gras de la presse et revigore un parti socialiste qui a, semble-t-il, oublié les scandales bien plus graves – les écoutes téléphoniques de particuliers en sont un exemple – qui ont secoué les quatorze ans de l’interminable règne mitterrandien.
La France n’est pas simplement ingouvernable : elle n’est même plus gouvernée ! Mais comment en est-on arrivé là ? La réponse pourrait être longue à développer car, depuis mai 68, les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, n’ont eu de cesse de satisfaire les revendications corporatistes et les intérêts de minorités agissantes. Davantage préoccupés par leur réélection que par l’intérêt de la France, persuadés de ménager leur avenir politique en ne faisant rien qui puisse heurter quelque lobby que ce soit, ils ont renoncé à présenter un projet politique – au sens noble du terme, depuis trop longtemps tombé en désuétude – crédible, capable de rassembler les Français et de redonner sens au fonctionnement de notre démocratie. Pour la classe politique, le retour de balancier pourrait être violent. Des secousses annonciatrices ont déjà été enregistrées – je dis bien des secousses, car le «21 avril», devenu un nom commun, un symbole pour tous ceux qui se sont amusés à se faire peur en 2002, jouant aux résistants face à un danger bien peu réel, n’avait rien d’un séisme, le Front National ne progressant finalement que peu. Mais ces signes avant-coureurs n’ont pas été entendus : rien n’a véritablement été fait pour résoudre les problèmes auxquels notre pays est confronté. Alors, quand le véritable tsunami ravagera la France, on peut craindre que le chaos ne s’installe durablement, opposant groupes communautaristes, extrême gauche révolutionnaire et extrême droite fascisante. La République pourrait bien ne pas y résister.

Dans ces quelques lignes, qui n’ont pas pour ambition d’analyser en détail trente ans de décadence, je me contenterai d’examiner les derniers événements qui ont marqué l’actualité, en essayant de montrer en quoi ils sont les révélateurs d’une crise grave, non pas de nos institutions, comme on voudrait nous le faire croire, mais de la politique en général, ce qui est bien plus inquiétant.

Vous avez dit crise des institutions ?

Depuis quelques semaines ressurgit le discours déjà éculé sur la «crise de régime», les «institutions à bout de souffle» et la nécessité de donner une nouvelle constitution à la France. Or, s’il y a bien une crise des institutions, ce ne sont pas celles de la Cinquième République qui sont en cause, car elles ont cessé d’exister depuis bien longtemps. Voilà près de vingt ans, en effet, que les présidents de la République et les gouvernements successifs n’ont eu de cesse de détruire méthodiquement l’édifice intelligemment bâti par le Général de Gaulle et Michel Debré, grand réformateur injustement oublié.
Au nom du sacro-saint principe de l’indépendance de la justice, une autonomie incroyable a été donnée à l’autorité judiciaire qui n’a, désormais, de comptes à rendre qu’à elle-même (du moins pour les juges du siège, la réforme du CSM pour les magistrats du parquet ayant heureusement été retirée par Jacques Chirac devant le début de fronde des députés de feu le RPR, devenu depuis l’UMP). Et voilà que, quelques années plus tard, on s’étonne de voir que des criminels condamnés à de lourdes peines d’emprisonnement courent librement dans les rues, tandis que des innocents, injustement soupçonnés des pires sévices, croupissent au fond de prisons dont l’autoproclamée «patrie des droits de l’Homme» devrait avoir honte. Comme le disait l’abbé Wiel, un des accusés d’Outreau, après son acquittement : «il ne faut pas parler de Justice, mais d’institution judiciaire». Cette distinction, nous ne devrions pas avoir à la faire : car sans Justice, sans confiance en l’institution judiciaire confondue dans le sentiment collectif avec la Justice, il ne peut y avoir de société libre.
Au nom d’une construction européenne jamais assumée et laissée aux mains des technocrates de Bruxelles – alors même qu’un authentique projet politique avait été à l’origine de la CEE, avec Schumann, De Gaulle, Adenauer et De Gasperi… mais notre époque a dû faire avec Jacques Chirac, Lionel Jospin, Silvio Berlusconi, Romano Prodi ou Gerard Schröder : on a les dirigeants qu’on mérite ! –, la souveraineté de la France a été bradée. Car qui sait qu’aujourd’hui, près de 60% des lois votées annuellement par le Parlement français ne sont que des transpositions de directives ou des adaptations de notre législation nationale aux contraintes du droit communautaire ?
Au nom de la «gouvernance», chère à Jean-Pierre Raffarin car elle permettait d’expliquer pourquoi il ne gouvernait pas, une nouvelle décentralisation a été décidée, dont les deux résultats notables n’ont été qu’une complexification de la répartition des compétences entre l’État et les collectivités territoriales et une augmentation sensible des impôts locaux. À n’en pas douter, il s’agissait là d’une demande prioritaire des Français, qui ne se préoccupaient pas de l’explosion de l’insécurité ni de la persistance du chômage de masse, mais qui attendaient avec impatience qu’on recrée les baronnies régionales…
Au nom, enfin, de la protection de l’environnement et du «développement durable», la Constitution a été défigurée par l’ajout d’une charte de l’environnement qui n’a, clairement, pas sa place dans une loi fondamentale, et qui, en plus d’être d’une banalité affligeante, comporte des termes au contour juridique flou – qui peut dire, par exemple, ce que recouvre la notion de «principe de précaution» ? – qui devront être précisés par les juges constitutionnel, administratif et judiciaire. Comme s’ils ne disposaient pas déjà suffisamment de la possibilité d’encadrer l’action politique, donnant en partie raison à ceux qui craignent l’apparition d’un gouvernement des juges (1). Mais que voulez-vous, il fallait bien satisfaire les lubies environnementalo-humano-tiers-mondistes de certains !

Un pouvoir exécutif aux abonnés absents

Alors, non, cent fois non, ce n’est pas la Cinquième République qui est en crise. La France n’est pas malade de ses institutions, elle est malade de sa classe politique. Et avant tout, de son président de la République qui, à chacune de ses apparitions, ressemble de plus en plus à un de ces vieux dirigeants soviétiques qui ne voyaient pas venir l’écroulement de leur système, pourtant prévisible et annoncé de longue date. On reproche au quinquennat d’avoir accentué la logique présidentialiste du régime. Mais, outre que cela est peut-être la seule modification qui soit allée dans le sens d’une lecture gaullienne des institutions – et non gaulliste, car je tiens pour vrai que le gaullisme n’a jamais existé, mais j’y reviendrai –, je dois avouer ne pas avoir constaté une plus grande intervention du président de la République dans les affaires intérieures du pays.
C’est même tout le contraire ! Comment peut-on comprendre que le chef de l’État, face à des crises aussi importantes que les émeutes dans les banlieues ou la contestation du CPE, ait mis plusieurs semaines à réagir et à intervenir ? Lui qui, aux termes de l’article 5 de la Constitution du 4 octobre 1958, «veille au respect de la Constitution» et « assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité de l’État», lui qui est «le garant de l’indépendance nationale et de l’intégrité du territoire», n’a pas jugé bon, ne serait-ce que de s’adresser aux Français, alors que l’autorité de l’État était bafouée, insultée, ridiculisée, même, dans les faubourgs de la capitale, ni de faire respecter une loi démocratiquement votée par le Parlement, lui-même démocratiquement élu par le peuple français ! À l’inverse, il est même allé jusqu’à promulguer ladite loi en demandant aux entreprises de ne pas appliquer les dispositions relatives au CPE… Comment peut-on prôner le respect de la Loi quand le président de la République en personne en dégrade à ce point l’autorité et la légitimité ?
Et s’il n’y avait que le président de la République ! Le Premier ministre n’aide pas beaucoup, en effet, à redorer le blason des dirigeants français. Voilà un homme qui, à un an d’une élection présidentielle, peut-être encore plus déterminante pour l’avenir de la France que les précédentes, se lance dans un affrontement frontal avec les syndicats et les organisations d’étudiants, sans en avoir la légitimité. Le CPE n’était pas en soi mauvais; mais, ne s’inscrivant pas dans un projet économique global, clairement expliqué et approuvé d’une manière ou d’une autre par les Français, il a prêté le flanc à une critique facile. J’avais soutenu, dans ces mêmes colonnes, que le gouvernement ne devait pas reculer, parce que la gauche en avait fait une question de principe. Or, après s’être obstiné pendant deux mois, sans donner le moindre signe d’ouverture, Dominique de Villepin a été contraint par Jacques Chirac de retirer le Contrat Première Embauche.
Le résultat ne s’est pas fait attendre : comme je le disais en commençant cette analyse, les soi-disant «vainqueurs» de la confrontation se sont sentis pousser des ailes et réclament désormais, pêle-mêle, le retrait intégral de la loi sur l’égalité des chances, du CNE, du projet de loi sur l’immigration, etc. Et pourquoi pas de la réforme des retraites et de l’emprunt Pinay, pendant qu’on y est ? Grâce au Premier ministre, au fond plus gargouille que «petit caporal», la droite, déjà moribonde, s’est une nouvelle fois ridiculisée à quelques mois d’échéances électorales majeures. Certains se réjouiront de voir que Nicolas Sarkozy a su tirer son épingle du jeu et que ses chances pour 2007 restent intactes. Mais, outre que la victoire de l’actuel ministre de l’Intérieur n’est pas une fin en soi, car tout dépendra du programme qu’il présentera au peuple français, sa participation à la reculade élyséenne brouille quelque peu sa dialectique de la rupture, seul bol d’air frais dans un débat politique empestant la naphtaline. Les économies de gestion, obtenues au prix d’une pression accrue sur la haute administration, qui, déjà, ne ménage pas sa peine, quelles que soient les critiques légitimes qu’on puisse lui adresser, ne suffiront pas à résorber les déficits publics monstrueux de notre pays; des choix politiques douloureux, comme la remise en cause de l’État providence hérité de la période des Trente Glorieuses et la libéralisation du marché du travail, devront être imposés le moment venu. Mais l’UMP aura-t-elle le courage d’assumer une telle politique, après s’être lamentablement vautrée devant les exigences d’un Bernard Thibault ou, pire, d’un Bruno Julliard ? On peut en douter…
Un président de la République déconnecté de la réalité, un Premier ministre désormais empêtré dans l’affaire Clearstream, malgré une défense qui ne manque ni de panache ni de dignité, un ministre de l’Intérieur, président du parti majoritaire et candidat déclaré à la présidence de la République, contraint de limiter, au moins temporairement, ses ardeurs réformatrices. Sombre tableau pour l’exécutif. Mais les choses ne sont pas plus réjouissantes du côté du pouvoir législatif.

Un Parlement ne jouant plus son rôle d’expression démocratique

Par la faute du gouvernement et de la présidence, le Parlement a en effet été contraint de se dédire sur le CPE, quelques semaines après l’avoir voté. Jack Lang a eu beau se féliciter d’une «jeunesse magnifique, qui a fait reculer le gouvernement», on ne peut que s’élever contre des procédés aussi peu démocratiques. Certes, la théorie politique libérale, John Locke en tête, légitime la désobéissance civile à un pouvoir despotique. Mais qu’y a-t-il de despotique dans le fait de faire voter des dispositions somme toute assez banales – je rappelais dans mon article sur le CPE que l’Allemagne s’apprêtait à étendre la durée de la période d’essai à deux ans pour tous les contrats – par un Parlement libre, sachant qu’en cas d’alternance, il est possible pour la nouvelle majorité d’abroger le texte contesté ?
À force d’invoquer à tort et à travers des grands principes comme la résistance à l’oppression, à force de brider le débat politique en lançant des anathèmes sur ceux qui osent soulever de vrais problèmes, la gauche s’est arrogée un pouvoir exorbitant, celui d’avoir le droit de faire en empêchant la droite de défaire, celui de décider des sujets qui peuvent être abordés dans le débat politique, celui, en somme, de continuer à gouverner même quand elle n’est plus aux affaires. La véritable oppression est là : il n’y a plus, dans ce pays, d’alternance réelle depuis le 10 mai 1981 de sinistre mémoire. La gauche et les médias façonnent le débat politique, distribuent les bons et les mauvais points et la droite, dans une lâcheté coupable, se plie à ce petit jeu. Ce faisant, le parti socialiste a fait le lit des extrêmes, et en particulier du Front National. Alors oui, Nicolas Sarkozy a raison de vouloir aller chercher un à un les électeurs de ce parti archaïque et haineux, qui ne vit que de la contestation et de la faiblesse de la droite républicaine. Pourra-t-il résister à la pression idéologique impressionnante qui commence à se faire sentir à l’approche des élections ? Rien n’est moins sûr, mais le président de l’UMP porte sur ses épaules le poids de la nécessaire libération du débat politique français.
La représentation nationale est donc contournée. La rue, ce magma informe, cette non-expression politique, cette régression barbare, lui impose sa volonté. Mais il arrive aussi à des parlementaires de participer à la destruction des fondements de la démocratie libérale. C’est ainsi que Jean Lassalle, député des Pyrénées-Atlantiques, a mené une grève de la faim de plus d’un mois pour protester contre le projet de Toyal visant à construire une nouvelle usine, non pas dans la vallée d’Aspe où elle était déjà installée, mais à proximité de Lacq. Fallacieusement, son initiative a été présentée comme une tentative désespérée pour empêcher une délocalisation. Les médias, toujours prêts à dénoncer le «grand capital» et la mondialisation, ont donc relayé avec sympathie le combat héroïque de cet Astérix basque contre l’envahisseur nippon – qui donne tout de même des emplois aux Gaulois mécontents… Devant «l’émotion», car après tout, elle seule fait réagir la classe politique, le président de la République est intervenu afin de monnayer le maintien des activités de Toyal sur le seul site de la vallée d’Aspe.
Victoire de la politique sur les intérêts de l’économie déshumanisée ? Quelques trop rares critiques se sont élevées après le dénouement de l’affaire pour dénoncer la supercherie. Car supercherie il y a bien eu : certes, Toyal a cédé, mais l’ambassadeur du Japon ne s’est pas privé de dénoncer l’attitude de la France, peu respectueuse de la liberté d’entreprendre. Inutile de dire que, désormais, les entreprises étrangères y réfléchiront à deux fois avant d’investir dans notre pays, craignant sans doute les menées irréfléchies de quelque député. Pour défendre des intérêts locaux, Jean Lassalle a donc mis en péril l’attractivité de l’ensemble de la France. Pas sûr que le jeu en valait la chandelle. Mais plus grave encore : en ayant recours au chantage émotionnel, le député a fait pression sur une entreprise qui respectait les lois de la République. Au lieu de déposer une proposition de loi, au lieu de susciter une discussion au Parlement sur la façon dont la France doit faire face à la mondialisation, Jean Lassalle a préféré engager un rapport de force basé sur l’irrationnel. Alors que nous sommes dans un pays libre, il a singé le désespoir de ceux qui, écrasés par une dictature implacable ou, pire, par un régime totalitaire, n’ont effectivement pas d’autre moyen de se faire entendre. Il a refusé la médiation du débat réfléchi et argumenté, qui est la base même de nos démocraties. La politique, en réalité, n’en est pas sortie grandie.

2007 : une élection déterminante

Toute élection présidentielle est déterminante pour un pays, c’est un poncif de le dire. Mais la France est désormais tellement engagée sur la pente du déclin, que le prochain mandat présidentiel et législatif pourrait être la dernière occasion d’enrayer sa chute. En 2002, la droite n’a pas su saisir une chance historique : il fallait alors, dès les premiers mois, abroger les 35 heures, refondre le Code du Travail, mener une véritable réforme des retraites – l’action de Jean-Pierre Raffarin n’ayant en réalité reculé les échéances que d’une quinzaine d’années – et réviser le système fiscal français. Mais, couarde et sans idées, la majorité présidentielle a préféré temporiser, attendre, «faire de la pédagogie», selon l’expression à la mode. Comme si les Français étaient des élèves à qui on devait donner des cours… et non des citoyens à qui on pouvait soumettre un projet politique ambitieux et exigeant. Ce faisant, l’UMP a permis à la gauche de se réveiller du choc de l’élection présidentielle et de remobiliser ses troupes assommées par une telle débâcle. Quatre ans plus tard, on voit le résultat !
Alors qu’une action impopulaire à très court terme, mais efficace à moyen terme, aurait garanti à la majorité sortante d’être reconduite aux affaires, mettant un terme à l’instabilité parlementaire des trente dernières années – depuis 1978, aucune majorité n’a en effet remporté les élections législatives suivantes –, l’opposition a désormais toutes les chances de l’emporter. Or, pour éviter d’être débordé sur sa gauche comme en 2002, le parti socialiste a radicalisé son discours, reprenant à son compte des slogans marxisants qu’on croyait définitivement renvoyés aux poubelles de l’Histoire. Se démarquant de Lionel Jospin, Ségolène Royal a par exemple affirmé, pour ceux, naïfs, qui en auraient douté, que son projet serait «socialiste». Encore faudrait-il qu’elle ait un projet, diront les esprits forts… dont je suis. Mais, après tout, cela ne sera peut-être même pas nécessaire : la France, cette société adolescente, donne l’impression de vouloir être maternée, assistée, déresponsabilisée. Quoi de mieux, pour une «société ado» qu’une «présidente maman» ?
Si la droite l’emporte, et rien n’est moins sûr, la contestation du CPE et l’affaire Clearstream pouvant laisser des traces indélébiles, elle devra donc agir avec vigueur. Sinon ? Eh bien, les déficits continueront de se creuser, la dette atteindra des taux records; à la prochaine réduction du temps de travail – puisque, paraît-il, les 35 heures ont fonctionné, pourquoi ne pas passer à 32 heures comme le demandaient dès 2002 plusieurs syndicats ? – les cadres supérieurs de l’administration, et peut-être même certains du secteur privé, allègeront leurs emplois du temps, ne pouvant tolérer de travailler toujours plus pour compenser les heures de loisir accordées généreusement aux échelons inférieurs. La France deviendra alors une puissance régionale de seconde zone. Mais elle continuera, terre d’asile humaniste, à attirer des foules d’immigrés souhaitant améliorer leurs conditions de vie. Incapable de les accueillir, elle les entassera dans des squats et autres hôtels meublés, au mépris du respect de la dignité humaine. L’insécurité explosera, la xénophobie, la haine et le racisme aussi.
Et ensuite ? Il suffira d’un incident mineur, d’une étincelle pour mettre le feu aux poudres. Le pays basculera dans la guerre civile, la pire de toutes. Et l’Histoire tiendra pour responsables ceux qui, alors que tout annonçait une catastrophe générale, continuaient de vivre dans l’insouciance de leurs quartiers protégés, préoccupés uniquement par leur réélection, obtenue au prix d’actions démagogiques, répondant temporairement aux attentes des citoyens, mais aggravant la situation sur le long terme. Oui, la France pourrait bien sombrer dans le chaos par la faute de ses dirigeants, hommes politiques au lieu d’être des hommes d’État.

Quelques pistes pour s’éloigner du gouffre

La critique est toujours plus facile que la proposition. De même que les prophéties alarmistes. Mais, pour reprendre l’expression d’Hélie de Saint-Marc, «si je suis sans illusions, je ne suis pas sans espérance». Je crois donc qu’il est encore possible de sauver cette France que j’aime tant. Et je suis prêt à contribuer à toute action allant dans ce sens. À condition que la Politique, au sens philosophique du terme, retrouve ses droits. Des hommes doivent se lever, refusant les carcans idéologiques étouffant la pensée, osant défier les censeurs d’opinion, afin de proposer un vrai projet pour notre pays.
D’aucuns vivent dans la référence au Général de Gaulle. J’ai, pour l’homme d’État, pour le chef de la France libre, pour le fondateur de la Cinquième République, la plus grande admiration. Pour autant, je suis intimement persuadé que le gaullisme n’a jamais existé et qu’il est un leurre pour la droite. Charles de Gaulle était un pragmatique. Son action a reposé sur quelques principes simples, comme la grandeur de la France, une vision conservatrice – sans que ce mot n’ait, sous ma plume, de connotation péjorative – des rapports sociaux, l’attachement à un pouvoir fort, capable de faire face aux situations les plus dramatiques. Mais il n’a pas laissé de théorie politique à proprement parler : il n’a, par exemple, pas cherché à inventer un nouveau paradigme économique, appliquant en France les recettes keynésiennes qui avaient fait leur preuve dans le reste du monde à cette époque. Si De Gaulle gouvernait la France aujourd’hui, nul doute qu’il ne prendrait pas les mêmes décisions qu’entre 1958 et 1969 !
Il y eut donc une politique gaullienne; mais le gaullisme était voué à l’échec, dans la mesure où il a cherché à graver dans le marbre des principes conjoncturels. Aujourd’hui, la droite doit donc se libérer de cette tutelle pesante afin d’élaborer un programme en phase avec notre temps. Elle doit, cependant, défendre sans réserve les institutions de la Cinquième République, le legs le plus durable du Général : synthèse intelligente entre les précédentes constitutions de la France, alliant régime parlementaire, c’est-à-dire responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée Nationale, et régime présidentiel, supposant une irrévocabilité du président de la République par le pouvoir législatif, elle a réussi à mettre un terme à l’instabilité gouvernementale chronique et à la faiblesse de l’exécutif qui ont joué un rôle indéniable dans la débâcle de 1940. Remettre en cause cet équilibre fragile est pure folie, nous en voyons déjà quelques conséquences. Face au projet trompeur d’une Sixième République prôné par la gauche, retour masqué à un régime de partis, la droite républicaine doit défendre à tout prix la constitution gaullienne. Sans écarter quelques aménagements utiles : le quinquennat en est un bon exemple, tout comme l’idée de limiter le nombre de mandats présidentiels à deux.
Pour le reste, il appartient à la droite de réaliser une autre synthèse : celle du libéralisme et du conservatisme. D’un point de vue institutionnel, le libéralisme suppose un attachement fondamental à la démocratie représentative, c’est-à-dire au rôle éminent du Parlement, et non de la «société civile», chère à un Habermas, dans l’expression de la souveraineté nationale. Dans notre pays, elle doit s’accompagner de consultations référendaires fréquentes sur des enjeux majeurs, dans lesquelles le chef de l’État doit s’investir. Le référendum constitue en effet le seul moyen d’assurer la légitimité de l’exécutif sur des questions dites sensibles (traduire : pouvant donner lieu à des contestations comme celles contre le CPE).
Du point de vue de la philosophie politique, le libéralisme place la liberté au-dessus de toutes les autres valeurs. Et en particulier de l’égalité. En effet, n’en déplaise à certains, liberté et égalité réelle ne sont pas conciliables, l’intervention de l’État – le soi-disant «modèle social français» – en faveur de la seconde aboutissant nécessairement à limiter la première. Parce que la liberté, et son corollaire, la responsabilité, sont les bases d’une société juste, il est indispensable de remettre en cause l’État providence, subsistance d’une époque révolue. L’État doit se limiter à assurer une parfaite égalité de l’accès aux soins, ce qui est la moindre des choses, et à déterminer les règles d’un système de retraite efficace. Mais il doit cesser d’assister à outrance des personnes qui ne cherchent qu’à profiter des largesses d’une Sécurité Sociale devenue boulimique (le «budget» de celle-ci représente chaque année près de 150% du budget de l’État !). La seule égalité pouvant être légitimement poursuivie, outre les égalités civile et civique qui vont de soi, est donc l’égalité des chances. Pour cela, il faudra refonder le système éducatif, savamment et minutieusement détruit par la gauche, Jack Lang en tête. Pour donner quelques grandes lignes, il faudra remettre en cause le collège unique, créer des filières professionnelles valorisées, et non plus considérées comme des «voies de garage», donner plus d’autonomie aux universités pour leur permettre de rivaliser avec leurs concurrentes européennes, revoir les formations universitaires afin de cesser de former des érudits inaptes à occuper un emploi…
D’un point de vue économique, enfin, le libéralisme repose sur l’idée simple, frappée au coin du bon sens, même, que l’État et les fonctionnaires de Bercy ne sont pas les mieux placés pour prendre des décisions à la place des entreprises. Une plus grande liberté doit donc leur être accordée, ce qui passe par une refonte du Code du Travail : tant que nous n’aurons pas compris que la protection excessive des salariés contre le licenciement protège ceux qui ont déjà un emploi, mais interdit l’accès au marché du travail de ceux qui n’en ont pas, nous ne parviendrons pas à résorber le chômage.
L’État doit ainsi s’en tenir à l’édiction et au contrôle de règles permettant d’éviter les abus. Il doit aussi organiser un vrai service public de l’emploi, c’est-à-dire inciter au développement de sociétés concurrentielles spécialisées dans le placement des chômeurs, comme cela se fait avec succès à l’étranger. Alors, et alors seulement, sera-t-il légitime d’exiger des chômeurs qu’ils acceptent des propositions d’emploi adaptées à leurs qualifications, sous peine de perdre leurs allocations. Se désengageant de l’économie, abandonnant des pans entiers d’une politique sociale contre-productive et devenue injuste dans la mesure où elle est une charité institutionnalisée – la charité, par définition, ne pouvant être que volontaire et personnelle –, l’État pourra alors diminuer une pression fiscale parmi les plus importantes d’Europe. Et relancer ainsi la consommation et, par voie de conséquence, la croissance.
Mais ce libéralisme, que je défends ardemment et que j’appelle de mes vœux, doit être tempéré par une forme de conservatisme. Comme les conservateurs, je crois en effet que «la société n’est pas un simple agrégat d’individus, mais [qu’]elle est une communauté vivante et ordonnée» (2). L’individu ne doit pas être laissé seul face aux forces du marché, ni face à la mondialisation, qui le broieraient impitoyablement. C’est pour cela qu’il est fondamental de défendre l’existence des Nations, communautés spirituelles, historiques et politiques, seules défenseuses légitimes de la liberté et de la justice, seules à mêmes de limiter l’expansion de la sphère économique. C’est pour cela aussi qu’il faut défendre le modèle de la famille dite traditionnelle, lieu d’éducation et de réconfort, lieu d’apprentissage des valeurs humaines, du partage et de la solidarité. La gauche, qui s’est évertuée, là encore, à détruire ce modèle – mais au fond, qu’a-t-elle construit, cette gauche arrogante et donneuse de leçons ? –, peut bien pleurer face au développement de l’individualisme et des relations humaines fondées sur le seul commerce : marxiste, matérialiste, postulant elle aussi le primat de l’économie, elle a précipité le triomphe de l’Argent Roi. Enfin, le conservatisme implique que l’État incite au développement d’associations, d’organisations caritatives, par la voie de dégrèvements fiscaux par exemple, afin de promouvoir une charité volontaire remettant l’Homme au cœur de la société.
Le second emprunt que nous devons faire à la pensée conservatrice consiste à revigorer, à l’aune de l’analyse libérale originelle d’un John Locke, la théorie du droit naturel. Pour dire les choses simplement, le droit ne doit pas être considéré comme le moyen de réaliser le bonheur des citoyens, comme la gauche en rêve depuis la Révolution française (cf. mon analyse dans l’article consacré à la contestation du CPE). Il doit tout à la fois organiser des relations sociales pacifiques, garantir la sécurité des personnes et des biens – la protection du droit de propriété – et assurer la défense de la dignité de la personne humaine. Alors qu’aujourd’hui, des groupes réclament que le droit positif réponde à leur «droit au bonheur», il est dévoyé en devenant le moyen de légitimer un égoïsme généralisé, imposé à tous, au mépris, souvent, de la dignité ou simplement de l’intérêt des plus faibles. C’est ainsi que la législation sur l’avortement, les revendications concernant le mariage homosexuel ou «l’homoparentalité» – barbarisme qui, de fait, ne peut désigner que l’adoption d’enfants par des couples homosexuels – ont en commun de vouloir satisfaire les exigences de groupes actifs au détriment des autres. Ainsi instrumentalisé, le droit protège les forts contre les faibles, par un retournement stupéfiant et dangereux de sa finalité originelle. De fait, se développe une forme de totalitarisme démocratique, le droit régissant des pans entiers de nos vies privées et étant présenté comme la nouvelle source de moralité.
Il est urgent de rappeler que le droit positif doit être soumis au droit naturel, qui, en fonction des convictions de chacun, peut être d’origine religieuse ou rationnelle. Un commandement laïc résume parfaitement, je crois, l’exigence centrale de la juste raison – la recta ratio : l’Homme doit toujours être considéré comme une fin, jamais comme un moyen (Emmanuel Kant). Réaffirmer ce commandement est fondamental, dans la mesure où il impose de lutter contre la marchandisation de l’humain – à travers, par exemple, la recherche sur les embryons dits surnuméraires – ou contre sa réduction à un objet de consommation destiné à satisfaire le plaisir de quelques uns – comme le laisse tristement entendre la notion très répandue du «droit à l’enfant». Car quand le droit positif s’oppose durablement au droit naturel, la dignité de l’Homme et la liberté sont dangereusement menacées.

Liberté, justice, dynamisme des communautés de service, inviolabilité de la dignité humaine : voilà, je crois, les quatre principes cardinaux d’une authentique politique de droite, capable de redonner espoir aux Français et de sortir la France du marasme.

Espérons simplement que certains entendront cet appel.

Notes :

(1) : Entre les études préliminaires à l’édiction de normes, confiées presque systématiquement à des experts ou des sages, qui n’ont de sages que le nom, et le contrôle des juges qui, parfois, recourent à des lectures très extensives des lois ou de la constitution, on peut légitimement se demander ce qu’est devenue l’autorité politique.
(2) : Selon la formule employée dans l’article consacré au «conservatisme», in Dictionnaire de philosophie politique, sous la direction de Philippe Raynaud et Stéphane Rials (PUF, 1996).