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18/06/2007

Le journal de Marie Lenéru

Ma nuit chez Maud d'Éric Rohmer
1903. Le Trez-Hir, sept.
«Nous ne connaissons les choses, c’est-à-dire leur être comme étranger à nous, que par le danger. – Dans la grande fatigue d’une trop longue route, rappelez-vous ce que devient la campage. C’est le passant qui nous précède au loin, depuis longtemps nous le suivons pour l’atteindre, car, de dos, nous le reconnaissons, et quand, une fois rejoint, il a tourné la tête, l’inconnu de son visage est si grand, si soudain et si calme, qu’un regard de démon nous serait moins hostile et le port d’un masque moins inquiétant.», Marie Lenéru, Journal (Bartillat, 2007), p. 164.


7434d94e7056c5a21fb6b258d3687628.jpgParfois, un livre tout entier est sauvé de l'insignifiance par un seul passage qui creuse la platitude sulpicienne dans laquelle une jeune fille pourtant diablement intelligente (écrivain et auteur de pièces de théâtre aujourd'hui totalement oublié) se complaît d'une profondeur insoupçonnée, ou l'élève au contraire vers quelque hauteur d'où contempler le grand large. Le journal de Marie Lenéru (1) n'est pas, sans doute, dépourvu de qualités : belle écriture, évocation d'une époque disparue, fidélité à l'amitié, introspection que l'on aurait toutefois aimée plus impavide. Ces dernières pourtant paraissent comme assourdies, ne parvenant presque jamais à s'échapper de l'enveloppe de silence qui entourait Marie.
Parfois cependant un éclair sonore semble déchirer l'épaisse mélasse du silence.


Ainsi de ce passage (pp. 150-1) qui du reste se situe à quelques salutaires lieues des fadaises féministes (2), daté du 13 février 1903. Il me fait songer à quelque description de scène (par exemple celle du premier regard échangé entre ceux qui ne sont pas encore amants) ou plutôt à quelque monologue intérieur d'un personnage de Rohmer, se grisant, dans le secret de son âme, de mille et mille possibles dont peut-être pas un seul ne se réalisera : «Il est monté dans le métropolitain un homme admirable […].
Ce regard absorbé, violent et clair, insolent comme un regard d’enfant, a maté toutes les femmes. J’incline à croire qu’il pensait à autre chose, mais il avait cet air au bord de la parole et de la parole attendue comme une gifle, insulte de suiveur ou de sermonnaire, les femmes semblaient y goûter un voluptueux mépris d’elles-mêmes.
[…]
Et il y a encore les autres, ceux dont le visage même nous était défendu, ceux qui tournent le coin d’une rue que nous prenons, qui ont quitté le salon où nous entrons, la ville où nous arrivons, l’appartement que nous louons, la famille où nous nous allions; ceux qu’une minute, un pas, un grain de sable a persévérément détournés de nos voies… le travail incessant des destinées qui se croisent, le fil qui ce soir a le plus approché ce nœud, les trames qui se chaînent, s’étirent, s’avancent et bifurquent… ceux que nous ne vîmes que la nuit, ceux que nous ne vîmes que de dos, fatalités insignifiantes, raccourcis d’atomes du Destin, toute la volonté du monde qui a ordonné cela !».

Notes :
(1) : Journal qui sera prochainement mis en vente par Bartillat dans une version écourtée par rapport à la deuxième édition publiée par Grasset (laquelle comportait l'enfantin et infantile Journal tenu par Marie pendant sa jeunesse. Les lecteurs n'ont donc strictement rien perdu avec la version que nous propose l'éditeur).
(2) Fort heureusement d'ailleurs ! Ainsi de cet autre extrait, crânement fier, daté du 10 novembre 1911 (op. cit., p. 206) : «Il est moins nécessaire à l’amour d’être la seule que d’être la première, et la première même après. Soyez irremplaçable, et laissez-vous remplacer.»