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06/03/2019

De la littérature considérée comme un trou noir : Maudit soit Andreas Werckmeister !

Photographie (détail) de Juan Asensio.

Devenu pratiquement introuvable, Maudit soit Andreas Werckmeister ! présente la systématisation d'une métaphore considérant le fonctionnement de certains grands romans comme (ce que nous savons) de celui des trous noirs, jadis appelés astres occlus.


«Comment se fait-il que rien ne soit plus obscur que la lumière, quand il n’y a pourtant rien de plus clair, puisqu’elle élucide et fait connaître clairement toutes choses ? […] Ô intellect, toi qui mesures tout avec justesse, dis-moi si par hasard la lumière est Dieu lui-même, puisque rien n’est plus obscur et lumineux à la fois.»
Marsile Ficin, Quid sit lumen.


IMG_3712.JPGTout n’est pas perdu ou, pour le dire bellement avec le poète, c’est dans le danger que croît ce qui sauve. Il ne faudra pas craindre de fixer cette orbite vide qui effraya Jean Paul. Il faudra que nous soyons sans peur au moment d’escalader la montagne morte de la vie, qu’importe même si nous perdons nos forces en nous approchant de ses flancs. Il faudra encore que nous osions regarder ce qui se tient au fond du cratère, une fois que nous serons parvenus au sommet de la montagne, presque paralysés. Nous ne pourrons éviter de contempler, fascinés et horrifiés, ce qui se tient au fond du cratère. Nous ne pourrons nous empêcher de nous y jeter et d’y tomber sans fin.
Nous assistons à présent à la troisième métamorphose. D’abord le cadavre de quelque chose, bête ou homme, monstre peut-être. Ensuite celui d’une baleine. Ensuite celui d’un homme qui est devenu celui d’une étoile. Ne me demandez plus quel lien unissait dans mon esprit ces quatre réalités bien évidemment différentes : je l’ai oublié et je ne puis me consoler du fait que, longtemps, il m’ait paru absolument clair. C’est d’ailleurs sans importance puisque nul ne lira les lignes que j’écris. Elles ne font que remplir modestement ma solitude et ne tentent même pas de la briser. Ce texte n’est pas un ridicule appel au secours, quelles que soient les hypothèses qu’échafauderont peut-être les rares connaissances qui, lorsqu’elles auront constaté ma disparition, se souviendront que j’étais une personne sans doute passablement étrange à leurs yeux. Un drôle de type qui, ma foi, n’a pas volé ce qui lui est arrivé. Elles ne sauront peut-être pas quoi faire de ce texte bizarre, dont elles ne pourront même pas se débarrasser à un bon prix.
Selon l’astrophysique moderne, une étoile naît, vit et meurt, de façon spectaculaire ou bien, au contraire, parfaitement anonyme, comme s’il s’agissait d’un vieillard oublié de tous. Le vieillard que nous allons tenter de ne pas réveiller est un ogre et l’étoile un puits de noirceur. Il ne s’est fait oublier, après une prodigieuse dépense de forces, qu’à seule fin d’exercer, sur son proche entourage, sans qu’on soupçonne désormais sa présence, son unique préoccupation : se goinfrer, dévorer. Ce vieillard maléfique est apparemment retombé dans une enfance déchaînée et son appétit est tout simplement colossal. Ainsi, certains monstres stellaires, tellement massifs qu’ils déchirent littéralement l’espace et se transforment au moment de leur mort en trous noirs, avalent leur propre matière et celle qui les environne, et cela irrémédiablement même si, selon l’adage, rien ne se perd mais tout se transforme. Comme leur nom l’indique (le terme anglo-saxon black hole que l’on préféra bien vite à celui, vieillot et pourtant superbe, d’astre occlus, fut inventé par John Wheeler en 1967), les trous noirs ne peuvent être directement observés bien qu’ils dégagent une quantité inimaginable de rayonnements due à la très patiente manducation des astres (planètes, étoiles ou dizaines de milliers de soleils) qui tombent lentement dans leur gueule ou disque d’accrétion. Mais, bien que le trou noir reste strictement invisible puisque, d’une part, cela (appelons-le, faute de terme plus adéquat : singularité) qui se trame en son cœur, dont nous ne savons absolument rien et dont nous ne saurons jamais rien selon Roger Penrose et Stephen Hawking, nous est caché par le principe de censure cosmique, et que d’autre part l’horizon des événements (dont le rayon établissant le volume que n’importe quel corps doit occuper pour retenir la lumière en vertu de son attraction gravitationnelle s’appelle rayon de Schwarzschild) détermine l’ultime limite au-delà de laquelle la lumière ne peut s’échapper, l’élaboration conceptuelle de son existence est ancienne. On trouve en effet la première mention directe d’un astre aussi exotique dès 1796, dans l’ouvrage de Pierre-Simon Laplace, Exposition du système du monde dans lequel cette étrange phrase : « il est donc possible que les plus grands corps lumineux de l’univers, soient par cela même, invisibles » aura un avenir pour le moins fécond. Les puristes affirment que, pour découvrir les prémices véritables de ce qui allait devenir l’un des objets théoriques les plus fascinants de la science moderne, nous devons remonter à 1783 avec John Michell, professeur à Cambridge, qui estimait dans le Philosophical Transactions of the Royal Society de Londres que la lumière pouvait être affectée par la force de gravitation, voire à 1687 avec Isaac Newton et ses Philosophiae naturalis principia.
C’est là, quoi qu’il en soit, affaire de spécialistes et d’historiens des sciences. Rapidement exposées, les caractéristiques que les astronomes prêtent aux trous noirs, à savoir, le fait qu’il s’agit d’un astre en fin de vie ne pouvant être directement observé, engloutissant toute forme de matière et d’énergie à sa portée et dont la présence nous est révélée par les étonnantes quantités d’énergie produites par sa gloutonnerie, nous font immédiatement songer à certaines œuvres phares de la modernité. Car, pour paraphraser le marquis (qui lui aussi fut divin à sa manière) Pierre-Simon Laplace, il est possible que les plus grandes œuvres littéraires, soient, en raison même de la densité à laquelle elles paraissent être parvenues, invisibles. Elles aussi déforment l’espace-temps à leur voisinage. Cachées bien qu’elles demeurent connues de tous (soyons quelque peu prudents : connues des honnêtes hommes, s’il en reste…), elles représentent de véritables puits de chaos au sein d’un univers autrement impeccablement ordonné, dont les règles et les usages sont enseignés depuis quelques siècles dans les universités, par de tranquilles et trop souvent imbéciles professeurs qui riraient s’ils me lisaient.
Quoi qu’il en soit, la parenté épistémologique entre les trous noirs imaginés par les savants puis indirectement observés par les astrophysiciens et certaines œuvres extrêmes de la littérature occidentale est parfaitement valable et ne me semble guère affectée par les réserves qu’émet George Steiner à l’égard de ce type de rapprochement qui à ses yeux demeure strictement métaphorique. Steiner qui, au passage et sans s’y attarder, utilise de nombreuses fois l’image du trou noir pour affirmer qu’un petit nombre de livres (Der Stern der Erlösung de Rosenzweig, Geist der Utopie de Bloch, Der Römerbrief de Barth, Sein und Zeit de Heidegger, Der Untergang des Abendlandes de Spengler et… Mein Kampf) forment une constellation de trous noirs ayant décidé de notre sort au début du siècle passé. En fait, selon l’auteur d’Après Babel, tout se passe comme si une poignée de livres monstrueux avait aspiré la matière et créé, de facto, de véritables zones d’effondrement dans lesquelles l’Occident, préalablement corrompu par l’utilisation d’un langage anémié, journalistique ou de propagande déclarée, allait se précipiter, atteignant l’horreur la plus absolue et muette par l’extermination rationnelle de millions de femmes et d’hommes tombant à leur tour dans un cloaque sans fond, l’anus mundi. Exterminés rationnellement sous l’effet du mensonge ou, écrira Max Picard, de la discontinuité minant l’homme moderne, ses écrits, ses arts, sa société tout entière, chacun de ses gestes, chacun de ses mots, comme s’il s’agissait d’une perpétuelle brèche par laquelle la peste nihiliste va s’infiltrer pour contaminer les cerveaux et les cœurs. Puis jetés aux chiens qui les dévoreront. Certains livres seraient donc plus dangereux que d’autres, même si leur sujet et la complexité de leurs thèses sont à mille lieues de la barbarie des bourreaux, les condamnent même, refusent que la violence soit la seule force de conviction. Certains livres représentant pourtant quelques-uns des plus hauts efforts de pensée peuvent être tâchés de sang. A contrario, il y a le cas d’ouvrages qui prônent sans ambages l’action destructrice, paraissent avoir été écrits à seule fin de faire couler le sang : « On avait tort de ne pas lire Mein Kampf. Que dit Mein Kampf ? Les choses les plus puissantes au monde qui sont l'idée et la parole ». À leur tour, certains des lecteurs de ces livres auront en tout cas du sang sur les mains.
La thèse de George Steiner, aussi métaphorique qu’on le voudra, est extrême et, bien sûr, âprement discutée, voire moquée, puisqu’elle affirme que tout langage est un organisme vivant pouvant être, comme un corps humain, infecté par le cancer de la corruption. Il affirme en outre le fait que la langue allemande n’a en aucun cas été innocente des massacres commis par les nazis, comme si le langage, déconstruit à tort et à travers, falsifié par l’usage profane de sa charge sacrée, mis en ordre de marche par les slogans et les sigles, laissait parfois exploser d’énigmatiques et destructrices bouffées d’énergie, bref : se vengeait des humiliations qu’on n’a cessé de lui faire subir. L’idée de Steiner, bien que séduisante, ouvrant de larges perspectives aussi peu scientifiques qu’elles sont sans conteste poétiques, n’est guère développée, y compris par l’auteur qui se contente d’évoquer un certain nombre d’œuvres, dont le canon d’ailleurs, apparemment soumis à sa seule humeur, varie. La proposition du penseur reste donc pour le coup essentiellement métaphorique et se soumet d’elle-même à ses propres réserves mais elle n’en demeure pas moins fort stimulante quant aux possibilités qu’elle admet d’une corrélation intime, sans doute profondément enfouie dans notre esprit et devant être sondée, entre l’émergence d’une théorie qui a prédit, avant même leur découverte scientifique, l’existence de voraces ogres stellaires et l’effondrement sur lui-même du langage, sous l’effet de sa propre masse corrompue.
Puisque je prends au pied de la lettre l’image utilisée par George Steiner, je ne puis qu’affirmer la radicalité de ma propre thèse. Une fois de plus, j’exhorte mon lecteur à comprendre ma proposition de la façon la plus directe possible, sans aucun symbolisme, sans excès d’une poésie bêtement confondue avec quelque lubie métaphorique, sans même m’en tenir, comme le prudent Steiner, à la seule évidence de la violence stylistique des ouvrages bien connus qu’il cite. J’affirme que c’est là, dans ce danger extrême du chaos et de l’aphasie, dans cette chute sans fin dans la gueule dévorante, que la littérature, que l’art, désormais plongés profondément, comme Lord Chandos, dans le mutisme, ne doivent pas craindre de se jeter, s’il est vrai que « nous vivons à l’intérieur de notre langue, pareils, pour la plupart d’entre nous, à des aveugles qui marchent au-dessus d’un abîme » qui nous terrifie. Je ne me contente pas d’écrire que le trou noir est une image primordiale de notre imaginaire. Je ne me contente donc pas de relever les innombrables occurrences littéraires (avec Blake, Poe, Nerval, bien trop de romans d’anticipation, etc.) qui ont décrit la mort de notre astre ou l’existence d’univers spectraux peuplés d’étranges soleils noirs. Je ne tente pas seulement d’établir une série de rapprochements qui sont pourtant, à mon sens, rien de moins qu’éloquents, par exemple entre l’étoile agonisante et tel personnage de roman qui, comme Valdemar ou Ouine, meurent sans vraiment mourir, meurent en restant vivants, contaminent les vivants par leur présence délétère. Ou encore entre l’insatiable faim du trou noir et l’appétit monstrueux d’un Kurtz ou du personnage de Bernanos, qui, littéralement, se dévore lui-même, tombe dans son âme comme dans un puits. Entre le concept de disque d’accrétion et tel conte de Poe, Manuscrit trouvé dans une bouteille par exemple, dans lequel la parole, avant d’être engloutie, n’en finit pas de chuter en spirale bien que, mystérieusement, comme dans le cas du trou noir qui émet toujours un flot d’informations sauvées in extremis du néant (ou se transformant radicalement et émergeant, dans quelque dimension inconnue, grâce à un trou de ver ou pont d’Einstein-Rosen reliant le trou noir à son contraire, le trou blanc ou fontaine blanche ?), nous puissions retrouver, par pur miracle serait-on tenté de dire, la bouteille qui a protégé de la destruction le récit de l’explorateur malchanceux, passager d’un navire voguant sur une mer inconnue.