Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Bernard Quiriny, moins vipère littéraire que ver de terre ? | Page d'accueil | Peut-on moraliser le capitalisme ? Brèves notes critiques sur les réponses de Nicolas Tenzer et André Comte-Sponville, par Francis Moury »

29/03/2009

L’abordage de la peinture, lettre à Marcel Moreau, par Nicolas Rozier


Sur Oraisons charnelles de Marcel Moreau.

Cher Marcel Moreau,

La tentation de rendez-vous obstinée qui existe entre l’écrivain et le peintre rôde au meilleur des textes comme la hantise jamais calmée, jamais assouvie d’une boucherie fine des mots émincés de peinture. L’ambition d’une puissance de croisière où ne se distinguent plus ni l’œuvre ni l’homme, ni les mots ni les traces peintes, dans une accélération fusionnelle uniquement connue de l’essor au cœur.
De vos lignes sur Nitkowski (1), je retiens, planté au milieu de votre texte comme son secret effusif, ce «crachin prismatique» dont la peinture de l’angevin vous a arraché la nomination de barrage cédant. À travers ce climat d’art solidifié, je vous ai vu en plein fracas de poutres enchevêtrées, celles d’une charpente écroulée dont vous faites votre marqueterie, avançant comme on tombe dans le massacre de bien dire avec ce regard qu’à présent je vous connais, réglé sur un demi effroi qui renonce à rendre compte de lui-même hors l’écriture.
C’est en errant dedans, droit dedans que vous en finissez non avec la peinture, mais avec le discours tournant qui aime à la courtiser sans rien en dire, qui n’en vient jamais à se déclarer en elle. Et si votre texte s’offre le privilège de commencer depuis l’état forcé auquel aspire toute peinture travailleuse, sans tomber dans le travers admiratif, c’est qu’il prend au seul premier regard, celui qui prend le corps entier en lui donnant ce qu’il ne donnera qu’une fois, son pan définitif et brutal de découverte. La manœuvre tient sûrement à l’écrasement du protocole invétéré qui d’ordinaire écarte le regardeur livré à une condescendance involontaire du tableau face auquel il ne sait pas où se mettre. Un manque de rapport franc qui, en ruinant la circulation d’excès promise du tableau à l’homme et de l’homme au tableau, empêche la dépense de peinture droit sur l’homme à laquelle elle aspire. Si vous parlez donc depuis un impact acquis de la peinture, depuis un constat de force auquel la brutalité quotidienne même a été contrainte d’acquiescer, c’est en montrant la peinture avec les mots de son monde, c’est-à-dire avec la matière même de son dégât. On sent bien la relégation du débat anémié qui infecte les histoires de l’Art parce qu’ici la peinture sous ses formes élues a longtemps habité un corps mais en y laissant agir les grands coups de première fois, en y laissant s’arboriser, se décanter l’effet de chape plénière de la rencontre en face, depuis la façade mouvante, le rayon de matière bouleversée qui à chaque premier regard posé sur elle fait déferler ses mondes. Nous sommes alors augmentés d’une fraîcheur qui demeure, celle de la vie en coupe, de son soleil tranché en deux, son village reculé donné à rayons jaillis.
Mais il y a plus direct. Il y a l’abordage de la peinture par son homme qui est la cognée de son fond. Il y a le resserrement sur l’homme, explosion unitaire de la dispersion en toiles, homme de la centrale peinte en qui l’approche des peintures se fait toucher le plus concret, enfoncement dans le toucher. Si votre texte file avec une aisance impropre aux chantiers peints, avec une fermeté dénuée des repentirs qui pèsent sur elle, c’est en faisant entrer tout le peintre dans le châssis auquel il s’acharne, car en lui siège le vœu achevé, radical de toutes les claudications sensuelles, de tous les arrangements d’aspérités dont les toiles s’excusent et en même temps émeuvent d’être faites à la main. Une histoire sempiternelle de cadre à traverser vivant, coup de bélier de la technique déçue. Une rage d’outils disparus à la pointe du bras, disparus d’un saut de volonté retroussant les bras aux yeux et peignant directement avec le visage qui, lui, porte l’émergence sans tracas de toute l’œuvre. Moins le pinceau que les yeux déterminés qui le devancent. Le souci de bien faire, seul rescapé de l’usure visuelle, en devient l’étalon de l’immédiat, le pan abattu vif qui ne veut plus du mérite harassant, du baptême illusoire du corps en roué de sa vision. Il veut ce qu’il mérite et qu’il ne doit pas à ses efforts, il veut ce que son désir mérite, son désir disposant seul d’une précision de mire qui rejette à force comme étrangers les gestes artistes pour s’extraire sans corps intermédiaire, expulsé d’une nostalgie de lui-même. Toile toute faite et non plus carte d’un labeur. Œuvre impérative cherchant son propre courant d’abattage irrépressible, la pleine possession de sa fin et non de ses moyens, jusqu’à évoluer à volonté dans sa profondeur. Ayant sur l’espoir établi sa supériorité.
Loin donc de cet esseulement d’objet d’art puni au mur, chaque œuvre devient l’état vivable provisoire devenu un monde. Et cette vie avant l’art qui le rattrape, je la reconnais dans la poigne de vos mots, fouaillés de cette même énergie dont le peintre « fatigue » sa matière. Je pensais bien que ce texte aurait, venant de vous, ces «reprises» brutales qui chantournent la syntaxe au moment où il est dans sa grammaire de retomber. Mais vous faites plus en avançant délibérément tous fastes éteints. Trouvant par là un autre faste, autrement plus raide, de retombée sincère. Car le style, la mise en mots n’ont plus ici de compartiment discernable. C’est l’œuvre en travers, la toile d’avance qui poussent vos mots. La peinture prend les mots à pleines poignées d’impatience car on sent en elle l’usure d’avoir été ampoulée de mots sans rapports avec elle, d’épouvantables mots de fauteuils discursifs. Une langue à l’affût des crissements peints dont il faut seul rendre compte. Cette crête subite qui fait l’architecture d’une toile forte en vie, chaude sans que l’on puisse remonter son cours. Une rupture survient à un moment donné dans les attaques prévisibles du peintre, et on ne voit plus qu’elle alors. Une langue prise au poste du peintre, vraiment avec lui, à l’envers des peintures. Emplacement qui, en vous faisant regarder vers nous et non avec nous, vous déchausse à l’avance les lunettes lourdes, le ton de monocle du commentaire dont un texte entamé tel ne se relève pas. Car la peinture, vos mots se rangent à elle sans avoir à la reconsidérer de ce mou de regard voué à revivre à la baisse le sang frais des premières fois. On sent bien que la mise est emportée depuis toujours. Que les tableaux marquants, ceux qui aident à vivre sont toujours pressentis mais que cette prescience n’en atténue pas, bien au contraire, la découverte. Ce pressentiment participe de l’explosivité qui travaille dans la peinture. Vous ne lorgnez donc surtout pas en pointilleux sur les œuvres, préférant jeter bas un certain embarras de l’écrivain quand il doit «rendre compte» d’une œuvre peinte. Vous vous ébrouez du devoir de prouesse qui vous incombe. Vous laissez venir ce qu’il y a à dire qui est le sentiment inflexible hors duquel écrire est un rapiècement douteux. À cela tient ce que j’aime par dessus tout : cet engrenage vérace dont se voit assuré, avant même ses développements, le genre de victoire humaine qui se lève dans un texte, acquise à une faveur qui déborde toutes les visées de départ, avouées ou non. Mais quand je dis texte je n’arrive plus à penser aux phrases et ne sens plus que le fardeau expressif qu’elles n’auront pas traîné pour rien, se créant, à la corvée endurante, une travée d’étincelle qui finit par tenir cabrée. Ce ne peut être que ça le grand style. Très vite on ne vous suit plus ou à la distance de respect dont un tumulte vraiment furieux nous écarte. Le mouvement de vague verbale suscite ses mots propres. Mais là où vos mots semblent ne plus avoir de beautés en souffrance à soumettre à leur force d’éclatement, là où le bouquet final semble s’être épuisé l’étincelle traçante, là où l’intensité plafonnée demande un répit, de quoi lever la tête pour repérer une matière d’étreinte et de ruée, vous nous fauchez l’attente d’un retour au creuset tendre. Vous recadrez la tête de monsieur approximativement coiffé qu’a toute tête connue de près. Une tension spécifique, tendre, une droiture sortie d’un sale coup, qui ne garde de tout l’art possible que son dégorgement d’amour à la fin, l’espèce de but inavoué de l’art ou superficiellement évacué, conventionnellement évacué ou trop sous-entendu ce qui revient au même. Cette histoire humaine de rencontre manquée (Marcel Moreau et Stani Nitkowski n’ont échangé que quelques mots d’estime un soir de vernissage), remet encore un peu plus la peinture dans les cœurs comme un décor supérieur de l’amitié, élevant le remous peint sur toiles, en enfilade sur les murs où elles pendent, à un marquage amical souverain, à une fragilité de tout qui a trouvé sa forme martiale, sa fierté invincible que ne saurait flétrir les dos tournés des jours de vernissage. Et c’est toute leur grandeur cette teneur en vie assez forte pour nous impressionner et nous essouffler l’impact quand on leur tourne le dos. Je pense à Artaud regardant en marchant et du coin de l’œil les œuvres de Van Gogh, se laissant assaillir, attisant la faculté d’embuscade des tableaux et pour cela même les regardant comme un fuyard.
Votre texte prend la peinture comme une conversation sénile qui a assez vieilli et qui doit revivre dans le frais. Voilà comment l’écriture qui dispose de la peinture déjà fraîche peut l’aimer avec un cran au devant du frais. Fut-ce la peinture de Nitkowski gratuitement baveuse et violente à ses débuts mais qui, pour finir, en est venue à l’inévitable chute dans la finesse d’un homme qui veut la vie et de la vie comme d’une portion. Les dix/quinze dernières années, dans les tableaux bitumeux d’huile écartelée en filaments et trames crevées, parmi les encres de chines où les pluies nerveuses savent ciseler, plus de grandes mâchoires édentées pour les amateurs de fausses sensations fortes mais la traîne déchiquetée de l’amour jeté dans la matière, les accidents enregistrés à fond perdu du ravissement.
Merci encore d’avoir écarté de la manie l’hommage aux œuvres. Il faudrait commencer à parler comme cela de la peinture et peut-être même s’en inspirer pour dessiner et peindre directement d’autres peintures à côté de celles qu’on aime.

Note et bio-bibliographies de Stani Nitkowski et Marcel Moreau :
(1) Marcel Moreau, Stani Nitkowski (Éditions de l'Abbaye d’Auberives, 2006).
Peintre autodidacte, Stani Nitkowski fut, dès 1975, soutenu par des artistes comme Corneille, Tatin, Dubuffet et par le critique d'art Jean-Marie Drot. Ses peintures et dessins rangés un peu vite dans l’Art brut, en raison d’un dessin fruste, d’une outrance carnavalesque voire obscène, n’ont cessé de s’affiner pour côtoyer les plus fines fréquences d’un expressionnisme ténébreux isolant toujours plus la figure humaine. Atteint de myopathie, il met fin à ses jours en 2001.
Né en 1933 en Belgique dans un milieu ouvrier, Marcel Moreau a construit une œuvre majeure célébrant la femme, le verbe et l’extrême sans nom. Une œuvre saluée notamment pour son écriture alliant l’élégance du libertin à la foudre du meilleur lyrisme. Il est l’auteur de romans et d’essais (une cinquantaine à ce jour) récompensés par des prix littéraires dont le prix Wepler en 2002 pour Corpus Scripti.