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07/06/2008

Pour saluer Dominique Autié : l'art de Lascaux, Altamira et Vilhonneur

Crédits photographiques : Kyodo (Reuters).

À Dominique Autié.

Il y a quelques mois, je lisais dans la presse ces lignes (corrigées, au passage, de leurs fautes...) relatant une découverte exceptionnelle, même si, peu après, ma déception fut réelle en apprenant que, tout compte fait, cette grotte ne comptait qu'un squelette de jeune adulte, quelques très rares signes (dont la main négative reproduite ci-contre) et enfin un visage (a priori la plus ancienne représentation à ce jour d'une face humaine, précédant de quelque 10 000 années les peintures rupestres de la grotte de Lascaux !), toutefois absolument remarquables : «C'est dans le Bois de Vilhonneur, près d'Angoulême, que des spéléologues de La Rochefoucauld, ont fait la découverte. À proximité du Cro du Charnier (un trou où les habitants jetaient autrefois les bêtes mortes), Gérard Jourdy et d'autres spéléologues ont suivi un puits qui les a menés vers une salle de quarante mètres de long et à un lac souterrain. La découverte, tenue secrète depuis novembre 2005, a été dévoilée par le président du Conseil général de la Charente : «Des peintures prodigieuses, plus anciennes encore que celles de Lascaux, ont été trouvées dans une grotte en Charente.»
Ces lignes étranges aussi (sous la plume d'une certaine Marie-Agnès Cordier pour France 3 Limousin Poitou-Charentes), en ce sens qu'elles paraissent avoir échappé, comme les peintures rupestres de nos ancêtres, au vandalisme policier des patrons de salles de rédaction (je souligne en gras) : «la découverte, en décembre 2005, d'une nouvelle excavation à au moins 20 minutes de marche de l'entrée de la grotte dite du Charnier à Vilhonneur, en Charente, marque une étape importante dans l'histoire paléolithique de ce département qui n'offre jusqu'à présent que très peu d'art préhistorique. Les peintures primitives qui y figurent, et qu'une de nos équipes a eu le privilège de filmer en exclusivité, sont d'une grande beauté et très facilement identifiables. On y voit en particulier l'esquisse d'un visage humain, réalisée sur un fragment de pierre jaillissant d'une concrétion, laquelle semble figurer la chevelure de l'homme (ou la femme) représenté. On jurerait la tête d'un Christ en croix !».
Lentement alors, sont revenues dans mon esprit les images extraordinaires qui s'y imprimèrent, voici bien des années, alors que, jeune garçon d'une dizaine d'années je crois, j'eus la chance rarissime, à vrai dire, depuis lors, royale (puisque même le souverain espagnol n'a pu visiter que la copie), de pénétrer dans la grotte d'Altamira (tout près du célèbre village, qui m'a toujours semblé mystérieusement lié à mes origines, de Santillana del Mar) ornée de somptueuses bêtes d'un rouge sang qui semblait exsuder du plafond rocheux, à quelques dizaines de centimètres tout au plus au-dessus de ma tête, penchée en arrière dans l'attitude caractéristique de l'homme face à la découverte de la beauté, de ce qui le dépasse et pourtant ne lui est pas absolument étranger : non la révélation de Dieu mais celle du génie des hommes, leur émouvante et terrifiante proximité avec le sacré. C'est aussi en me souvenant de ces images que j'écrivis quelques années plus tard, devenu étudiant, ce court texte (lui-même quasiment préhistorique à présent) qui parut dans la feuille de chou universitaire intitulée L'Indigeste (n°11, avril-mai 1996).

Il naît un secret ravissement à contempler les témoignages que laissèrent les hommes, au plus profond des cavernes noires, sur une roche qui désormais semble s'animer et comme s'échapper, lever l'ancre d'une rive toute minérale, un ravissement et une inquiétude aussi, par-delà l'étendue muette des millénaires, trouble qui surgit et se dresse comme la froide ostentation, la condamnation, la malédiction piteusement conjurées de l'échec qui avorte le geste porteur, le signe gravé et le dessin, contraignant au repli ce qui désirait s'étendre. Je parle ici du témoignage que laissèrent, sur ces flancs de roche difforme, les hommes. Griffures, traits, figures emblématiques et bêtes innommables tout autant que ceci : la naissance, visible et pourtant restée inaperçue, de l'esprit.
Naissance timide et bouleversante, mais non point – ridicule accusation qui jette sur nos ancêtres la suspicion d'une animalité encore à fleur de peau – malhabile, qui devrait encore chercher, comme un hypothétique aboutissement formel, des moyens esthétiques plus sûrs et plus mûrs. Je ne crois pas que l'art soit né, sur les parois délicates des grottes de Lascaux, d'Altamira et de Chauvet-Pont-d'Arc, d'un patient, pénible et infructueux gribouillis de formes, d'essais restés sans suite. Je ne crois pas, pour ces peintures rupestres comme d'ailleurs en littérature, à une darwinienne progression, à une exploration de signes et de traits qui seraient abandonnés face à de plus parfaits, de plus capables de cerner au plus juste la tentative picturale.
L'homme des cavernes n'a pas décidé de peindre parce qu'il a vu dans la nature tel phénomène exceptionnel réputé avoir éveillé en lui l'esprit ou parce qu'il aurait trouvé comme un accomplissement et une joie devant l'outil qu'une mystérieuse promotion a élevé au rang d'objet d'art, promu encore à la grandeur d'une «finalité sans fin». Seuls peut-être l'outillage sommaire et l'artisanat peuvent naître d'un pareil et laborieux tâtonnement, et non l'art, et non l'esprit. Car l'art est l'esprit et, dans une muette communion, griffant la pierre – et dans ce labour de la roche on perçoit toute la rébellion, toute la peur abominables de voir se refermer la mâchoire avide sur une liberté à peine éclose, à peine sortie d'un tohu-bohu initial et tout proche –, griffant donc la pierre d'horreur pour s'arracher à la matière, de naître donc, de paraître au matin dans l'inconcevable différence, dans la coupure ténébreuse puisqu'à jamais irréversible, d'une humanité non pas conquise, mais inexplicablement, scandaleusement donnée, offerte.
Contempler une peinture rupestre est une semblable révélation, une semblable exhalaison hors de la pierre, comme l'écrit Merleau-Ponty dans L'Œil et l'esprit, car «les animaux peints sur la paroi de Lascaux n'y sont pas comme y est la fente ou la boursouflure du calcaire. Ils ne sont pas davantage ailleurs, ils rayonnent «autour de la pierre» sans jamais rompre leur insaisissable amarre.» Je vois, dans cette difficulté ou plutôt dans cette impossibilité de délimiter l'espace de l'art, d'assigner une place déterminée, fixe à la création artistique, le lieu souverain de l'esprit. Non pas telle réalisation plutôt que telle autre de l'artiste, mais la face étonnée de l'homme qui, contemplant dans son œuvre sa propre âme inquiète, sait que désormais derrière lui restera fermée – très fragile victoire, qu'importent même les rechutes terribles –, la porte large, la porte béante, la porte dévoratrice, la gueule de l'animalité vaincue.