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17/07/2008

La Chair de Serge Rivron

Crédits photographiques : Kin Cheung (AP Photo).



À propos de La Chair, paru aux éditions Jean-Pierre Huguet.
LRSP (livre reçu en service de presse).


La Chair.jpgRien à faire si, comme l'écrit Serge Rivron, un homme n'oublie jamais le goût du sexe. Nous sommes condamnés à sentir son miel et son amertume mêlés dans notre bouche, sur notre langue, jusqu'à ce que nos lèvres s'assèchent et ne baisent plus que les larves souterraines, nos dernières maîtresses. Comme l'autre jour, dans cette pharmacie parisienne où j'entrais, le regard, le corps, toute ma volonté immédiatement happés par ce sentiment brusque et sifflant de dépressurisation, de vide qu'exerce, sur son entourage comme sur les personnes qui lui font face, lui parlent ou se contentent de la regarder discrètement, une très belle femme. Palabrant inutilement avec la pharmacienne qui était la seule à ne point oser lui rendre son regard insistant, moqueur et cruel (ou bien simplement vide ?), la beauté détourna soudain la tête, je ne sais pourquoi, et sans la moindre hésitation me fixa sans ciller quelques secondes, sans daigner même écouter la jeune fille qui s'était finalement décidée à relever la tête, puis à timidement regarder cette créature d'un autre règne, une blonde vénitienne magnifiquement proportionnée, la chevelure défaite tombant sur des épaules cuivrées, les yeux je crois verts foncés. Si je n'étais bien certain que de semblables moments, parfaitement communs et comme télescopés par l'urgence du temps filant dans les grandes villes, constituent l'essence même de la beauté moderne, je crois que cette scène éphémère eût mérité quelque Barbey d'Aurevilly capable d'en peindre l'intensité tue, le démonisme rentré.
Je lui ai rendu son regard, à cette louve (forcément) solitaire, un regard aussi dur, étonné et inquisiteur que le sien, tentant de s'enfoncer au plus secret de son regard brutal : si elle m'avait ne serait-ce que légèrement souri, si j'avais décelé autre chose qu'une vipérine froideur au fond de ses prunelles noires, je crois que j'aurais suivi le compas altier de ses jambes, aussi longues que bronzées, vers quelque destination d'infortune, où brûler violemment, savamment, honteusement notre solitude sur un lit de hasard. Elle est sortie de la pharmacie, continuant pendant deux secondes à me regarder sans qu'un muscle de son visage ne bouge, puis ses yeux se sont comme voilés, s'absentant, fixant quelque paysage intérieur où je n'existais absolument pas. C'était fini, elle n'avait même pas eu besoin, pour me chasser, de fermer ses paupières. Je continuai pourtant à la suivre du regard. Je n'avais probablement pas su capter l'essence baudelairienne de ce visage inconnu, aussi froid que l'est la séduction absolument maîtresse d'elle-même, souveraine, impassible.
Et pourtant je n'ai jamais, pas plus que n'importe quel autre homme donc, ce jour-là ainsi que tous les autres que Dieu a apparemment créés pour que les hommes aiment un peu plus les femmes et qu'ils Lui rendent grâce de tant de beauté offerte sur ce monde, oublié le goût du sexe. Dois-je croire que je ne l'aime, qu'il ne retrouve pour moi quelque appétence acide qu'exacerbé par le soufre de certains beaux livres assoiffés d'idéal, aussi intrépides que rageurs, des livres évoquant des femmes que nul n'a aimées ni désirées, et dont on se demande parfois si c'est vraiment Dieu qui les a faites, des livres qui brûlent, non pas comme la glace du désir selon l'image de Baudelaire évoquant Choderlos de Laclos, mais des livres qui brûlent réellement, comme le roman de Serge Rivron, La Chair ?
Dois-je croire que la chair d'une femme (une femme mes amis, une singularité absolue : c'est tout de même tout autre chose que cette lamentable et risible jardinière de Lolitas clonées et décérébrées que Léo Scheer bouture avec soin pour tromper son prodigieux ennui. Il paraît même qu'elles savent écrire, à défaut de savoir lire !), cet insurpassable gage de délices et de déroutes, m'est aussi légère qu'une conversation de troquet si elle n'a pas mariné longuement dans les onguents de la littérature ? George Steiner affirme bien, après d'autres qu'il ne prend pas toujours la peine de citer, que les langues sont différemment sexuées, l'érotisme de l'anglais n'étant pas celui du français qui n'est bien évidemment pas celui de l'italien. Peut-être me faut-il affirmer alors que seul un livre violent, intelligent et sensuel sait éveiller la charge de désir flottant autour d'un corps convoité, comme si l'alphabet mystérieux et intime des êtres trouvait à se réfugier dans les pages en apparence anodines (de la littérature en somme, rien que de la littérature...) des romans excoriant la chair. En tous les cas, quelle belle écriture que celle de Rivron, ample, variée dans son registre, tour à tour irrésistiblement drôle ou bien grave, aussi pesante que la chute d'un ange consumé par l'ire divine. Peut-être me faut-il aussi reconnaître que seul un homme (Sade, Laclos donc, Calaferte...) est capable de décrire et d'écrire vraiment un corps de femme, la violence de l'amour qu'il lui a fait ou, le plus souvent, rêve de lui faire, son attente exacerbée, ses saillies exténuantes, la possibilité du mauvais rêve ou de la folie, tout proches, comme un lion cherchant qui dévorer (1) et non point toutes ces potiches qui ne font après tout, à leurs pauvres livres paraît-il érotiques défendant, que confirmer cette évidence : il y a des moiteurs insupportables de douceur et de tendresse, de jeux qui ne sont que des agaceries vaguement intellectuelles et finalement très peu littéraires dans les numéros savants de la plus vicieuse des putains. Rivron, lui, ne s'embarrasse pas d'érotisme commercial puisqu'il ne vise que l'amour (ou son échec) qui est, il faut peut-être le rappeler en ces temps d'anodine pornographie et d'érotisme anémié, triomphe de la chair. Son idéal n'a donc à l'évidence pas la céruléenne fraîcheur que se plaisent à convoiter nos pucelles se targuant de savoir jouir et écrire, et qui jouissent finalement aussi mal qu'elles écrivent. Son idéal étant celui de la chair a donc l'âpreté du combat d'homme : il est dur à étreindre, comme l'est la rugueuse réalité du poète car, aussi spiritualisée qu'on le voudra, la chair d'une femme est d'abord pleine d'un bouillonnement d'attente qui ne saurait souffrir nulle procrastination d'esthète.
Rien à faire, relisant, une seconde fois et avec autant de plaisir que j'en éprouvai durant ma première lecture, ce magnifique roman de Serge Rivron, je ne puis que songer à celui de Jean-François Colosimo, Le jour de la colère de Dieu, que j'évoquais sur ce blog. L'un et l'autre sont des romans de la chair que l'on baise, retourne, excave, blesse, humilie, meurtrit, assassine, de l'érotisme, de la pornographie si l'on y tient, de l'amour, de l'impatience messianique lorsqu'elle se pare de la plus humble des défroques, notre propre chair, la chair d'homme, la chair impatiente des hommes. L'un et l'autre sont des romans de la violence, d'une prédestination suspecte puisque s'y enfantent les jeux de l'écriture et l'absolue liberté du romancier, qu'il en enchaîne son héros au démon ou à Judas qui lui-même, paraît-il... L'un et l'autre paraissent se recouvrir d'une défroque de chair soumise à toutes les excoriations pour mieux cacher une plongée dans l'eau la plus limpide de l'Empyrée : Colosimo, invoquant l'Enfer dont il tente d'extraire le misérable curé d'Uruffe, sonde les abîmes de la Crucifixion et Rivron, rejouant comme le Faulkner de Parabole l'unique histoire valable, celle de l'incarnation du Christ bien sûr, embarque sur sa nef des fous Dante, Milton, Hugo et Claudel pour nous faire contempler la révolte de l'Ange de lumière, porteur d'un feu qui ira enflammer, après sa chute, les cachots de la Terre où croupissent celles et ceux qui ont trop aimé la chair et brûlé sa formidable épaisseur.
Et finalement, cette chair qui est le motif obsédant de notre roman, celui d'une toile somptueuse achetée par Michel lors d'un raout parisien, cette chair dont tous les mystères nous seront dévoilés hormis, bizarrement, celui de sa décomposition (comme le fait Krasznahorkai dans La Mélancolie de la résistance), cette chair dont les émois et les transports sont magnifiquement décrits n'est pas le sujet de notre livre (la toile de Michel, d'ailleurs, disparaît vite), ou alors comme peut l'être la composition de ces anciens tableaux maniéristes dans lequel un des personnages représentés indique de son index ce que la peinture ne montre pas, ce que le cadre ne saurait contenir : l'invisible, la certitude du miracle, d'autant plus troublante qu'elle fait frissonner la chair, étant et n'étant pas de son règne, glissant à son dernier recès la fine pointe de sa déhiscence, que la chair acceptera humblement et ce sera la gloire, ou bien qu'elle refusera de toutes ses forces et ce sera la folie, le crime peut-être, le sang de Macbeth puis de Rimbaud dans lequel il faut bien avancer coûte que coûte, puisque reculer est encore plus difficile que tenir le pas gagné.
Pourtant, le miracle qui a conduit Marie dans les couloirs de l'asile du Vinatier et son fils au délire et au meurtre, ou plutôt la rature, par les Modernes (2), du miracle, le fait que nul ne prenne au sérieux, pas même son propre fils, les histoires de cette vieille femme aussi douce qu'apparemment profondément dérangée, le miracle donc interdit de cité qui peut nous faire croire que le roman de Serge Rivron n'est qu'une charge héroïque contre le monde moderne (3), voilà qui n'est pas encore le vrai sujet de notre roman. C'est que Rivron n'est pas un théologien, lui qui me confiait récemment qu'il n'avait pas volontairement disséminé dans son roman le motif (certes éminemment chrétien même si, dans ce roman, il n'évoque le plus souvent qu'une jalouse liberté qu'il s'agit à tout prix de protéger), du poisson. Je crois que le cratère de ce livre étonnant nous est révélé par un remarquable morceau, les Pages arrachées constituant le vingt-septième chapitre, où le péché de l'Ange est expliqué par sa haine de l'incarnation. Satan ne peut tolérer ni comprendre, lui qui pourtant comprend tout, lui qui n'est qu'Intelligence, que l'homme soit fait à l'image de Dieu, d'où sa terrible révolte (4), volonté monstrueuse de ne point déchoir de sa place de Préféré du ciel, puis sa haine inapaisable envers ces drôles de créatures que les anges envient quelque peu tout de même. D'où la quête éperdue de l'homme qui ne peut s'empêcher de regarder par-dessus son épaule, moins à la recherche d'un Paradis perdu (qui, dans notre roman, n'est plus que le titre parodique d'une chansonnette grivoise) qu'il ne pourra de toute façon jamais retrouver que d'une unité, d'une complétude d'avant la naissance de la femme, non point hermaphrodisme indifférencié mais connaissance éblouie de la chair de notre chair (5) qui est la chair de la femme.
Dans le roman de Rivron, les pages arrachées sont sans doute écrites par Michel ne parvenant pas à terminer le livre qu'il a commencé d'écrire (6). Michel ne parvient d'ailleurs à rien terminer : la peinture pour laquelle il présentait, enfant, des dons manifestes, son livre, son cheminement et sa conversion à la simplicité souriante qui tient dans sa main Marie et qui le broie, lui, le fils de Marie. Michel, irrésistible clone d'un des pathétiques héros de Houellebecq ou peut-être Folantin condamné à l'errance puis à la folie du crime (sans oublier l'inceste) par le péché de sa mère, lequel n'en est pas un puisqu'il s'agit d'un véritable miracle, un de ceux qui feraient trembler de peur nos modernes curés dont la foi paraît aussi siliconée que le sont les belles mamelles de leurs ouailles, un de ceux que les doctes gonflés de certitudes scientifiques se contentent de rejeter dans les limbes de l'expérience, marmonnant un «Cela arrive quelquefois, monsieur» consterné et impuissant. Et pourtant, si nous supposons que c'est bien Michel qui est l'auteur de ces pages, nous devons admettre qu'il n'est pas uniquement jouet impuissant du sort, bolide lancé à toute vitesse sur les quilles de Dieu depuis qu'il a contemplé sur une fresque, tout jeune enfant, les tripes de Judas arrachées par le démon (son âme selon l'apôtre Paul, précise Rivron). Car son refus du miracle (il n'a jamais admis ce que lui a révélé sa mère sur sa naissance, effectivement... anormale. Il n'a jamais vraiment accepté que sa fille se soit suicidée... pour finalement revenir à la vie) le conduit, dirait-on, dans ses mains sanglantes, le mène tout droit vers ce Christ qui n'est jamais nommé explicitement dans le roman de Rivron. Michel, qui n'est certes pas le diable mais un des surgeons de notre époque malade, lui aussi ne parvient pas à s'incarner, c'est-à-dire, pour Rivron, à accepter humblement le miracle que sa mère lui a raconté : sa naissance est un fait qui, contredisant en apparence les lois de la nature, ne brise en rien son incroyable et parfaite logique. Cette acceptation serait sans doute délivrance, fin de l'errance de ce Durtal tirant son bord dans l'univers stupide de la publicité, cette acceptation serait, enfin, repos de la chair et de l'âme, partant : écriture menée jusqu'à son terme ou bien, dans le cas qui est le nôtre, accouchement difficile, lui-même humble, rayonnant de simplicité, non point mensonge, pornographie ou putanat médiatique universel mais roman de la chair, incarnation de l'écriture devenue charogne à force d'être utilisée à toutes les fins (7). Car, Serge Rivron n'étant pas théologien il le clame, ne pouvait sans doute être que romancier, la reconquête de la chair étant celle des mots, pulpe des êtres. La reconquête des mots nous assurant, seule, que la chair sera un jour délivrée de son joug de mots roublards, cette puante défroque de vieillard revenu de tout.

Notes
(1) «Elle [Marie] a reconnu dans la fébrilité de leurs caresses, dans leurs mots à cet instant-là et leurs regards qui viennent d’un autre monde, la force de ténèbres qui hante toujours la chair d’un homme, et qu’il faut l’aider à offrir avant qu’il n’en soit esclave…» (p. 140).
(2) «À lire exclusivement des romans et de la poésie, et déjà un peu anciens (ceux, au mieux, de l’immédiat après-guerre), elle [Marie] n’avait pas imaginé que l’esprit de son siècle ait si radicalement épousé le parti de la révolte et du soupçon, rayé le mystère de son vocabulaire» (p. 137).
(3) «Michel ne pourra jamais la croire… Mais pire encore que le jour de son désaveu, elle voit s’avancer ceux qui suivront et livreront, par elle et par le siècle, son petit homme au harcèlement du doute et de la folie, et plus tard, s’il en réchappe, à ces terribles errements du désespoir qui conduisent inéluctablement les êtres à la lâcheté, à la veulerie, ou au malheur. Oui, le monde a fait définitivement inacceptable l’incroyable vérité qu’elle doit à son enfant, à la chair de sa chair» (pp. 137-8).
(4) C'est là un très vieux thème de la patristique et de la démonologie chrétiennes : non seulement la terreur du diable devant une incarnation qu'il ne peut admettre et qui l'a fait tomber de sa place éminente, mais son incapacité de prendre durablement chair, antienne déjà passablement éculée à l'époque des premières relations de possession. L'ironie patristique consistera souvent à rappeler que Satan est vaincu par cela même qu'il a méprisé, la chair d'homme. Que l'on songe ainsi à la métaphore du hameçon (le Christ) par lequel Satan a été attrapé puis vaincu, comme l'écrit Richard Rolle dans son Chant d'Amour : «Misérable ! Il est le Tout-Puissant, Celui qui a bâillonné ta gueule et réduit au ridicule la morsure de tes dents méchantes. Tu es pris à l’hameçon avec lequel tu rêvais de prendre les hommes» (Le Chant d’Amour, Cerf, coll. Sources chrétiennes n°168, 1971, tome 1, Chapitre 29, p. 333). Ce thème du hameçon est hérité de Grégoire de Nysse par l’intermédiaire de Rufin.
(5) «Elle est dedans, et je suis en elle. Nous sommes la même chair et nous nous unissons. Entends-la geindre et s’échauffer, entends son souffle et sa salive à ton oreille ! baise-moi ! baise-la ! Elle a dégainé ton épée, dans sa main te dresse et prépare la noce – cette noce qui fera la chair se réunir à la chair à nouveau, cette noce venue du fond de l’homme et de la femme, remontée et attendue du fond des âges, cette noce fomentée et guettée depuis qu’en ce jardin où les anges tombaient, la chair s’est séparée de la chair…» (p. 293).
(6) «Michel détourne les yeux de la page qu’il essaye d’écrire… On a tout fait dire aux mots et les mots ont porté tant de nos intentions, ils ne pourront plus jamais nous guérir… comme des charlatans nous n’avons cessé de les brader sans voir que nous bradions avec eux notre salut. Je suis sec, de la sécheresse du siècle qui m’a enfanté et que j’ai incarné avec tant d’insouciance. Sec. Plus une phrase, une interjection même à laquelle accrocher ma parole sans que j’aie l’impression d’un slogan à venir […]» (pp. 254-5).
(7) «On a tant fait dire aux mots et les mots à présent nous étouffent, mentent, submergent tous les sens, les excès, les manques, les rires et les doutes, tous les silences. Et nul n’entend plus rien par eux que la péroraison infinie d’un désir harassé, vide, vulgaire. On les a voués à la satisfaction de la chair et la chair s’est absentée d’eux. Et sans elle, ils sont désormais comme des orphelins qui ne savent plus pleurer et qui cherchent la délivrance à leur peine dans la masturbation» (p. 255).