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« À quoi bon des poètes en un temps de détresse ?, par Élisabeth Bart | Page d'accueil | Sous le soleil de Satan de Georges Bernanos »

01/03/2009

La visite du Tribun de David Jones

Crédits photographiques : Miguel Vidal (Reuters).

«Il lui semblait en effet que ce qu’avait de royal la prodigalité de l’existence, et d’indicible la noblesse de l’âme, se trouvait contenu dans de telles rencontres; une chose splendide, c’était que cette mort solitaire qu’est la vie ne pût nous empêcher d’admirer une beauté qui nous reste étrangère, que nous ne comprenons pas, qui ne peut nous découvrir son mystère et ne peut rien nous donner, et cela, du seul fait qu’elle était belle; oui, il était splendide que nous fussions artistes quoique nous fussions hommes, mais artistes aussi en ceci, que nous ne nous plaignions même pas lorsque cette beauté nous échappait, mais savions la saluer et exulter à sa vue, parce que la contemplation du spectacle tragique de la vie nous importait davantage que notre propre destin.»
Leopold Andrian, Le Jardin de la connaissance [1895] (Verdier, coll. Der Doppelgänger, 1992), pp. 41-2.

«En tout cas, la plupart des gens voient maintenant qu’au XIXe siècle l’homme occidental a franchi un Rubicon qui, bien qu’aussi invisible que le 38e parallèle, s’est révélé aussi définitif que le Styx. Je crois qu’on s’accorde en général à le reconnaître. Mais ce qui a été franchi, ce n’est pas le Léthé effaceur de mémoire; par conséquent, bien que l’homme y ait trouvé bien des choses à son goût, un avantage et un émerveillement considérable, il n’en conserve pas moins une nostalgie indéracinable pour l’autre rive.»
David Jones, Art, signe et sacrement (traduction, présentation et annotation de Bernard Marchadier, Ad Solem, 2002), p. 142.

«Plutôt qu’un voyant ou un prophète, l’artiste est une sorte de vicaire, ses fonctions sont d’un légat, c’est une espèce de Servus Servorum chargé de transmettre ce qui lui a été transmis, qui ne peut rien ajouter ni retrancher aux dépôts confiés. Ce n’est pas ce que nous entendons par «originalité». Il n’y a qu’un seul récit à raconter même si la narration se prête à une ingéniosité et à un développement infinis et peut se présenter sous un million de variantes.»
Ibid., p. 169.

«On y trouvera [dans La Voie ouverte vers la paix et la prospérité universelles] un noble respect pour les traditions et les symboles anciens associé au radicalisme ample et audacieux des exigences et considérations sociopolitiques, une liberté illimitée de la pensée alliée à une intelligence très profonde de toute mystique, un indubitable individualisme uni à un dévouement ardent pour le bien commun, et des principes directeurs d’un idéalisme sublime alliés à des solutions pratiques extrêmement précises et proches de la vie.»
Vladimir Soloviev, Trois entretiens sur la guerre, la morale et la religion suivis de Court traité sur l’Antéchrist (Ad Solem, 2005), pp. 163-4.


41JXX7WKMYL._SS500_.jpgIl faut saluer les éditions Ad Solem pour leur travail d'édition ou de réédition des principaux livres d'un des très grands poètes et artistes anglais du siècle passé, pratiquement inconnu des lecteurs français, pourtant admiré par W. H. Auden et T. S. Eliot et considéré par ces derniers comme un écrivain d'exception. Certaines des thématiques privilégiées par David Jones et analysées dans un grand livre, Art, signe et sacrement, comme la consomption des signes, le rapprochent à l'évidence de Cristina Campo.
Dans La visite du Tribun, que David Jones tenait lui-même comme son texte le plus abouti, du moins celui qui délivrait la plus fine des analyses spectrales de l'Europe vidée de sa substance, texte donc non point d'anticipation mais décrivant la situation hic et nunc de l'homme, la lente mais inéluctable consomption des mots et des symboles s'auréole ou plutôt se creuse d'une dimension satanique, véritablement antichristique puisqu'elle devient inversion des signes. Le Tribun est en effet un chef militaire qui, quelques années seulement après la Passion, harangue à Jérusalem une garnison romaine dans un long et magnifique monologue où ce frère cadet du Grand Inquisiteur de Dostoïevski et du personnage de Vladimir Soloviev prône la destruction de tout souvenir de joie et de plénitude, l'abandon du foyer et de la vie simple peinte par l'auteur dans The Garden enclosed, l'abjuration des liens du sang, l'éradication de la douceur de vivre au profit d'une renaissance dans la carrière strictement pratique, matérielle et guerrière qu'offre l'Empire à ses séides : une vie purement horizontale débarrassée de tout simulacre dangereux, de tout arrière-monde inutile, beauté, art, amour, religion. Une vie de pourceau.
Michel Sénellart pouvait s'interroger d'une façon qui pourrait parfaitement éclairer l'ambiguïté de ce livre, non seulement dans le discours du tribun mais dans l'intention, contraire à celui-ci, exprimée par David Jones : «À la question du XVIIIe siècle : en quoi la raison doit-elle encore s’affranchir du religieux ? répond celle-ci, qui est la nôtre : en quoi la raison doit-elle s’affranchir de l’illusion qu’elle est affranchie du religieux ? » (1).
Le Tribun, qui n'est pourtant absolument pas un personnage uniforme et une coquille vide commodément gonflée par quelque thèse facile puisque lui-même paraît avoir été soumis aux tentations qu'il veut combattre dans l'esprit de ses mercenaires, veut que ses hommes deviennent les rouages parfaitement huilés de la Machine et pour cela qu'ils abolissent dans leur esprit toute idée de différence :

«Ce sont les confins du monde
que nous sommes chargés de battre
pour discipliner l’aire du monde
la réduire au niveau commun
et faire que tout ce qui ose se différencier
et toutes les douces démarcations remémorées
se flétrissent
à notre contact
et connaissent la réalité de l’Empire.
Un chant ? un chant antique
s’élevant d’un site inconnu
des sortilèges, souvenir du sein maternel ?
Non !» (2)


toute idée de différence et puis tout souvenir de chair dont le prix est rappelé par une miraculeuse fragilité que l'on croirait, dans ces lignes, péguyennes :

«Et nous avons de plus petites rivières que le Tibre
et mieux aimées
mieux aimées parce que mieux connues
mieux connues
parce que la matrice de nos mères
s’est ouverte sur leurs rives
et que les chemises de nos sœurs
ont été lavées aux fontaines d’en haut
neigeuses sous les battoirs
aux rives lavandières.» (3)


oubli du passé, sacrifice des petites joies, occultation des fragiles bonheurs, afin de renaître en un seul corps totalitaire, une matrice titanesque abolissant les identités et parodiant la renaissance du vieil homme en un Christ vicaire qui ne peut, sous la plume de David Jones, qu'être le masque ou l'un des masques de l'Antichrist et non point le Fils de l'homme que Dante déclarait être le premier des Romains :

«Que la gnose de la nécessité imprègne vos cœurs, car nous
sommes purifiés du levain de l’illusion.
Si donc nous sommes morts à la nature
nous vivons cependant
pour César
nous sortons de la matrice de César par
une seconde naissance.» (4)


Je ne sais si, à l'instar d'un Carl Schmitt, David Jones, qui n'avait aucune prétention de théologien, estimait qu'un mystérieux kathecon était seul capable de retenir l'apparition de Satan (5) dont il voyait quelques signes indubitables dans les destructions réelles ou symboliques (ces dernières pas moins importantes que les premières) auxquelles notre époque se livrait (6) en étant avide d'une vitesse qui rendait le travail même du poète, de tout artiste, méprisable et vain (7). Il est du reste toujours dangereux sinon ridicule, à propos d'écrivains, y compris de David Jones qui fut très marqué par le néo-thomisme de Jacques Maritain, d'affirmer qu'ils ne sont ou ne seraient que des théologiens contrariés, cachés, voire désespérés, de même qu'il serait tout aussi absurde de prétendre que les textes de cet auteur ne constitueraient qu'une théologie d'artiste, loufoque, honteuse en somme (8).
Le désenchantement, peut-être même le désespoir transparaissant dans La visite du Tribun de Jones me paraissent être infirmés cependant non seulement, je l'ai dit, par le caractère complexe du personnage principal qui est, pour le moins, un porte-parole complexe d'une idée toute simple dans sa volonté de puissance et d'arraisonnement de l'homme, mais aussi par le sens obvie de cette belle allégorie qui, dans un texte intitulé Passé et présent, évoque, en dépit d'une possible sinon très probable disparition totale des hommes, la permanence d'un refuge, d'une île symbolique où serait conservé le savoir, peut-être même moins que cela, sa seule trace, preuve que les hommes, justement, ont vécu, pensé, aimé et péri : «Si, depuis notre position bombardée par l’ennemi, nous envoyons en morse le mot de code «Hélène», nous n’aurons peut-être pas de réponse parce que toutes les liaisons auront été coupées. Le barrage aura fait son œuvre. Ou peut-être recevrons-nous pour réponse que l’officier chargé du décodage et son carnet de mots ont sauté depuis longtemps. Nous n’osons pas transmettre en clair parce que c’est interdit et que l’ennemi en ferait en tout cas grand profit. Nous n’avons donc rien d’autre à faire qu’à attendre la suite. Quelqu’un un jour prendra la relève, même si ce n’est qu’une unité de fossoyeurs ou un groupe de secours […]. Mais quels qu’ils soient, ils trouveront suffisamment de marques de notre présence pour leur indiquer ce qui était encore valable pour nous en tant que signes avant que notre front ne finisse par être enfoncé» (9).
Il s'agirait donc, qu'importe notre position, qu'elle soit à découvert ou solidement tenue par nos fidèles partisans, de ne point se rendre et, ainsi, peut-être, de retarder l'arrivée du ténébreux ennemi...

Notes
(1) In Un auteur face à son livre : Pourquoi faire l’histoire des modes de gouvernement ? (Florence, Leo S. Olschki, 1996, p. 473).
(2) David Jones, La visite du tribun [1971] (traduction et préface de Jean Mambrino, introduction de Louis Bonnerot, postface de Thomas Dilworth, Ad Solem, Genève, 2005), p. 45.
(3) Ibid., p. 51.
(4) Ibid., p. 61.
(5) Carl Schmitt écrit dans une lettre : «Vous connaissez ma théorie du katechon, elle date de 1932. Je crois qu’il y a en chaque siècle un porteur concret de cette force et qu’il s’agit de trouver. Je me garderai d’en parler aux théologiens, car je connais le sort qu’ils ont fait au pauvre Donoso Cortés. Il s’agit d’une présence totale cachée sous les voiles de l’Histoire» (in Glossarium. Aufzeichnungen der Jahre 1947-1951, Berlin, Duncker & Humblot, 1991, p. 80), cité par Jean-Pierre Monod, La querelle de la sécularisation de Hegel à Blumemberg (Librairie philosophique J. Vrin, coll. Problèmes et controverses, 2002), pp. 180-1.
(6) Dans un texte intitulé Usage et signe datant de 1962, David Jones affirme : «À mesure que le jour plus long de notre technocratie nous éclaire et conditionne tout, le durcissement du froid de l’utile flétrit en nous tous des racines dont les pousses nous aident à tolérer notre état de mortels et à couvrir de fleurs notre vallée d’ô combien de larmes – le seul terrain que nous connaissions – depuis de nombreux millénaires», in Art, signe et sacrement, op. cit., p. 256.
(7) Dans sa Préface aux Anathemata, son plus grand recueil poétique (et d'une lecture très difficile) publié en 1952, l'auteur écrit significativement : «Il se fait tard, de plus en plus tard, non à chaque décennie, mais chaque année, chaque mois. Ce rythme du changement qui, dans le monde des affaires et des sciences physiques, démode les projets et les données et les rend du jour au lendemain caducs, présente des difficultés particulières, phénoménales, si l’on veut réaliser des œuvres», ibid., p. 141. Traduit excellemment par Jacques Darras, il est scandaleux que n'existe point, en France, une édition moderne de ce remarquable poème autre que celle parue aux Trois cailloux en... 1988 et bien évidemment épuisée, alors que le dernier Pynchon, monumental livre de plus d'un millier de pages dans sa langue d'origine, a été traduit en une année à peine par l'incontournable (cet adjectif n'est pas exactement un compliment, sous ma plume) Christophe Claro. Saluons le tour de force, comme disent nos amis d'outre-Atlantique...
(8) «On peut lire ainsi la théologie politique de Schmitt comme la tentative désespérée d’un juriste catholique, profondément hostile mais capable de s’appuyer sur elle, pour reformuler l’espace des positions politiques contemporaines comme des positions crypto-théologiques, dans la langue de la décision théologique : pour ou contre le dogme du péché originel, pour ou contre l’anthropologie «positive» de «l’homme naturellement bon», pour ou contre l’Antéchrist…», in Jean-Pierre Monod, La querelle de la sécularisation de Hegel à Blumemberg, op. cit., p. 193.
(9) Art, signe et sacrement, op. cit., p. 186.