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05/02/2009

Hélas Nabe !

Crédits photographiques : Carlo Allegri (Reuters).

1439921872.JPG«Pour en arriver à élire un Noir, c'est que les Yankees étaient à bout… Obama n'a pas été élu parce qu'il est noir, mais parce que les Blancs au pouvoir ont compris qu'en mettant un Noir devant, l'Amérique allait pouvoir revenir au 1er rang en effaçant ses saloperies. Son image était tellement noircie par ses crimes qu'il fallait bien un Noir pour la nettoyer. Obama blanchit l'Amérique.»
Marc-Édouard Nabe, extrait d'Enfin nègre !, 20 janvier 2009.

«Celui qui lance une grêle de paroles ne peut que s’attendre à recevoir en échange une grêle de pierres…»
Du même, Alain Zannini (éditions du Rocher, 2002), p. 712.


L'un des signes les plus incontestables que la puissance de feu de Marc-Édouard Nabe, naguère crainte bien que très surestimée par les demi-mondaines jeunes et moins jeunes de Saint-Germain-des-Prés, n'est maintenant plus qu'un pétard mouillé, est le visible empressement avec lequel Philippe Sollers, petit timonier des lettres françaises, s'est dépêché d'embarquer, sur sa canonnière déglinguée remontant le cours d'un Yang-Tse de banalités, le turbulent et inoffensif pirate d'eau saumâtre, reprenant, pour lancer d'inoffensives boules puantes sur la Rive gauche, les thèses les plus explosives que Nabe expose dans son dernier tract, Enfin nègre !, placardé sur tous les bons murs de la capitale, ici photographié par les soins d'un des courageux admirateurs de l'écrivain.

La légende forcément noire illustrant cette photographie mentionne qu'elle a été prise, au péril de la vie de l'intrépide apôtre, dans les discrètes toilettes publiques se trouvant à quelques dizaines de mètres seulement du Flore, duquel le christique Marc-Édouard, ayant écrit sa philippique contre l'antéchristique Obama (en tant que représentant de l'Empire; j'évoquerai ce point dans une prochaine note consacrée à La Visite du tribun de David Jones), venait de sortir après une légère collation, que l'on devine toute animée du souffle ayant porté les saints martyrs du christianisme le plus pur vers leur glorieuse persécution.
Dans les deux cas, il s'agit d'ériger l'Unique réclamé par Kierkegaard contre le Système, l'Empire n'est-ce pas mais, alors que les premiers chrétiens n'hésitaient pas à être embrasés pour amuser les banquets nocturnes des belles dames romaines, les défenseurs de Nabe, eux, organisent des expéditions virtuelles d'agit-prop où il s'agit, en donnant de Nabe et de ses zélateurs une pitoyable image de Bonobos en rut perpétuel lâchés dans un temple de vestales, certes de convertir de force, y compris par le rapt et le viol des consciences, tout ennemi déclaré ou caché de la Sainte Cause mais encore d'ériger (l'érection, c'est le mot essentiel, ça, c'est capital, personne ne l'avait vu(e), écrirait Philippe Sollers dans son inimitable prosodie) d'un phallus géant à la gloire du petit Marc-Édouard.
De ce tract la lecture est aisée quoique sans le moindre plaisir et l'exégèse simplifiée substantiellement par les bons soins de l'auteur lui-même qui paraît avoir décidé, en se voulant parfaitement transparent, d'être ridiculement plat, donc tout ce que l'on voudra (un colleur d'affichettes par procuration, un polémiste au rabais, pas même digne de fermer le clapet malodorant de Gérard Miller lorsque ce dernier cite quelques-une des phrases de l'auteur, extraites de l'inoffensif Régal des vermines, un adepte involontaire de la gratuité par ces temps difficiles, etc.), tout ce que l'on voudra sauf un écrivain digne de ce nom, lequel, selon le bon mot de Cioran, ne répugne à rien tant qu'à l'explication de texte, est riche et fascinant de ses ambiguïtés mêmes.
Voici don la thèse, étirée trop longuement dans Enfin nègre !, résumable en une seule ligne d'une éloquente platitude, alors même que je ne désire pourtant pas refaire le monde (1) : Barack Obama, pas vraiment Noir mais encore Nègre sans le savoir, Nègre insouciant donc, peut-être même Blanc véritable puisqu'il fait tout ce qui est en son pouvoir pour donner à ses anciens maîtres de solides gages de loyauté, a été et reste, bien qu'il ait été porté au plus haut poste de pouvoir des États-Unis, le candidat des petits Blancs américains et plus largement occidentaux. Monarque de l'Occident, Barack Obama continuera donc de faire ce que ses prédécesseurs (et maîtres) ont fait : humilier l'Orient, le vieil Orient déchu sous la sentence irrémédiable de la ruine impérialiste que le nouvel Orient, l'homme-Christ Jésus, disons, ici, Marc-Édouard Nabe, a fécondé de la rosée de son sang (ces mots que je cite de mémoire, bien évidemment réduits et transposés pour notre parodique sujet, constituent les toutes premières lignes du célèbre Malleus Maleficarum de Sprenger et Institoris).
Si Obama n'est qu'un Noir honteux, c'est donc qu'il est le candidat heureux et rayonnant, parce qu'élu, du racisme ordinaire qui, consacrant le paltoquet le plus anodin puisque le plus consensuel, joue son unique gambit qui semble pourtant systématiquement gagner toutes les parties entreprises contre les pauvres pions que nous sommes. Ce gambit a même un nom qui n'a de réalité que par celle qu'un nom contraire lui accorde péniblement : l'antiracisme.
Est-ce tout de cette thèse médusante ? Oui, c'est absolument tout et je vous mets au défi de trouver, dans le dernier placard nabien, hormis encore quelques maigres trouvailles de potache zélé, une idée qui dépasserait de l'épaisseur d'un seul cheveu ce paradoxe qui n'en est même pas un : c'est parce que Barack Obama n'est pas un vrai Noir qu'il n'est même pas un vrai Blanc et c'est donc parce que son statut est indéfinissable, à la fois Noir récalcitrant et Blanc pas complètement affirmé, disons pâle, qu'il n'est même pas antiraciste éploré ou raciste éhonté mais, en tant que consécration démocratique (et encore, on ne la fait pas à Nabe, la blague de la démocratie !) issue, platement, moyennement, du règne de la moyenne absolue qu'est la société nord-américaine, que Barack Obama, pour le dire en termes nabiens, est le vecteur le plus visible de l'incapacité occidentale d'érection, de coup de foutre, donc vie truquée, inutile, impuissante, honteuse dans son incapacité à jouir.
Déchet pas même politique mais rebut issu des milieux affairistes qui l'ont élu. Peut-être même, l'avenir nous le dira, zélé continuateur de George W. Bush, d'autant plus décomplexé que la plus grande puissance du monde, avec désormais, pour la diriger, un Noir, aura les coudées franches.
On me rétorquera que Marc-Édouard Nabe est un écrivain, un vrai et que cette embarrassante notion d'idée, appliquée à un écrivain, un vrai, est toujours aisément réductible à la philosophie d'un Florian Zeller qui aurait bu, un matin, allez savoir par quelle sombre malchance, un petit bol de lait hégélien où flotteraient quelques miettes de pain bourdieusiennes.
Nabe d'ailleurs est à ce point un véritable écrivain que son texte est uniquement tendu entre deux pôles pas si contraires que cela, le blanc et le noir, le Président des États-Unis, finalement gris, n'étant que la commode navette faisant l'aller-retour convenu et décidé par les patrons entre ces faux zénith et nadir, le Blanc et le Noir, le Noir et le Blanc ou, pour le dire plus artistement, donc comme le fait Nabe pour masquer l'indigence de sa découverte, entre racisme triomphant puisque retourné et simulacre de tolérance, d'antiracisme d'apparence et de vrai-faux bonheur, d'intolérance elle-même irréelle, à moins que toutes ces propositions ne soient parfaitement interchangeables, tant les catégories de pensée de l'écrivain, de même que son style que, dans le meilleur des cas, on peut dire vulgaire, paraissent floues.
Marc-Édouard Nabe qui, selon une légende bien évidemment apocryphe, serait l'héritier le plus digne ou plutôt, le moins indigne de Léon Bloy, est pourtant parfaitement incapable de se hisser, avec ce tract comme avec ceux qui l'ont précédé et, hélas, le suivront, au niveau de la plus anodine des exégèses que le Mendiant ingrat eût donné dans son Journal (il l'a sans doute d'ailleurs fait mais je n'ai pas mes notes sous les yeux...), on l'imagine sans peine, d'un événement de moindre importance que celle de cette fausse bonne nouvelle tel que la presse de son époque eût pu le relater. Événement effectivement insignifiant, dont la signification profonde, en fait, serait cachée aux yeux des mortels et encore plus de ces taupes pressées que sont les journalistes. Événement déchiffré par les yeux apotropéens de Léon Bloy et par ceux, de myope, collés aux lignes péniblement répétées et traduites en une logomachie répétitive, de Marc-Édouard Nabe.
Bien pire, c'est l'indigence de l'écriture de pareil texte, la monotonie poussive des images attirées facilement par des tropismes infantiles, les antiennes convenues (la haine du capitalisme et de son corollaire, l'impérialisme férocement blanc, l'antisémitisme obsessionnel, la certitude que la politique n'est rien, et que l'art, du moins le jazz, est tout...) qui risque de faire tomber le très peu bloyen Marc-Édouard Nabe dans la rigole sale où barbote le Bourgeois, ici éreinté par Bloy écrivant : «Le répertoire des locutions patrimoniales qui lui suffisent est extrêmement exigu et ne va guère au-delà de quelques centaines. Ah ! Si on était assez béni pour lui ravir cet humble trésor, un paradisiaque silence tomberait aussitôt sur notre globe consolé !» (2).
Le répertoire de Nabe, lui, remarquons-le, est de seulement quelques dizaines de ces locutions mais, comme elles ont été puisées, selon les plus subtils des docteurs traquant la moindre référence biblique dans les textes de cet auteur, dans les fulgurances de l'apôtre Paul...
C'est dire que le langage du Bourgeois lui-même, cette langue souveraine et secrète des lieux communs (3) pourtant signe des dieux dans sa mystérieuse impassibilité, son omnipotence spéculaire, est affligé d'un transmissible (o)nanisme qui en aura raboté jusqu'aux plus communes aspérités. Finalement, Marc-Édouard Nabe n'est que l'Yvan Labejof de la littérature française : un artiste de cabaret dont le public, de plus en plus fanatique à mesure qu'il se réduit, finira par sombrer dans la solitude envieuse du comique interdit de plateaux de télévision. Finalement, l'écrivain qui se veut le plus libre de France, la victime la plus consentante de la servitude involontaire, est aussi le plus enchaîné, non pas, comme il le souhaiterait, à une croix mais à la branche pourrie d'un marronnier : pour exister, il est bien forcé d'attendre, comme n'importe lequel des crétins qu'il vomit (qu'il a raison de vomir, dois-je préciser), que les médias relatent, comme il leur semblera c'est-à-dire tout de même avec moins de bêtise qu'il ne le suggère en choisissant des exemples caricaturaux, l'événement sur lequel il tissera sa parabole afin que n'importe quel voyant voie et que n'importe quel entendant entende...
Finalement, Marc-Édouard Nabe, dont la prose toute relative se relâche visiblement avec la publication, ces dernières années, de quelques textes qui nous paraissent inutiles, n'est peut-être rien de plus, pour retourner sa propre sentence martiale, qu'un bourgeois honteux, dont la seule croix est de n'avoir point souffert (4) : «Et le sang riche du Pauvre, c’est la langue. Ici, nous achoppons tous bras en croix, veines tranchées, rires jaunes… À peine l’échancrure pour laisser passer Céline : les autres ne rentrent pas, l’issue est trop petite, il faut être unicellulaire pour entrer dans ce palais : le Style… On sous-estime beaucoup Bloy. Bloy, c’est la prose absolue» (5).

Notes
(1) «Si on n’écrit pas dans l’intention de refaire le monde en une seule phrase, alors c’est pas la peine : autant rester «à sa place», dans le strapontin, bien au chaud dans le noir, anonyme…», affirme Marc-Édouard Nabe dans L'Impubliable, in Au régal des vermines [1985] (Le Dilettante, 2006), p. 9.
(2) Exégèse des lieux communs (Première série), Œuvres de Léon Bloy (Mercure de France, t. VIII, 1983), p. 19.
(3) «[...] la langue des Lieux Communs, la plus étonnante des langues, a cette particularité merveilleuse de dire toujours la même chose, comme celle des Prophètes», in Ibid., p. 37.
(4) «Je suis cloué sur la croix de celui qui n’a jamais souffert», Nabe’s dream, Journal intime, 1 (éditions du Rocher, 1991), p. 36.
(5) Notre-Dame de la pourriture in Au régal des vermines, op. cit., p. 122.

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