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08/11/2009

Deux levers et un coucher de soleil : Chateaubriand, Flaubert et Lévi-Strauss

Photographie d'Audrey Baschet, tous droits réservés.


Tout d'abord, deux levers de soleil, célèbres entre tous, sous les plumes de François-René de Chateaubriand (Itinéraire de Paris à Jérusalem) et sous celle de Gustave Flaubert (Salammbô). Une multitude d'éditions de ces livres étant disponible, je n'ai pas cité les pages exactes de mes ouvrages.

Le premier :
«J'ai vu du haut de l'Acropolis le soleil se lever entre les deux cimes du mont Hymette. Les corneilles qui nichent autour de la citadelle, mais qui ne franchisent jamais son sommet, planaient au-dessus de nous; leurs ailes noires et lustrées étaient glacées de rose par les premiers reflets du jour; des colonnes de fumée bleue et légère montaient dans l'ombre le long des flancs de l'Hymette, et annonçaient les parcs ou les chalets des abeilles; Athènes, l'Acropolis et les débris du Parthénon se coloraient des plus belles teintes de la fleur du pêcher; les sculptures de Phidias, frappées horizontalement d'un rayon d'or, s'animaient et semblaient se mouvoir sur le marbre par la mobilité des ombres du relief; au loin, la mer et le Pirée étaient tout blancs de lumière; et la citadelle de Corinthe, renvoyant l'éclat du jour nouveau, brillait sur l"horizon du couchant, comme un rocher de pourpre et de feu.»

Et le second :
«Mais une barre lumineuse s'éleva du côté de l'Orient. À gauche, tout en bas, les canaux de Megara commençaient à rayer de leurs sinuosités blanches les verdures des jardins. Les toits coniques des temples heptagones, les escaliers, les terrasses, les remparts, peu à peu se découpaient sur la pâleur de l'aube; et tout autour de la péninsule carthaginoise, une ceinture d'écume blanche oscillait, tandis que la mer couleur d'émeraude semblait comme figée dans la fraîcheur du matin. À mesure que le ciel rose allait s'élargissant, les hautes maisons inclinées sur les pentes du terrain se haussaient, se tassaient, telles qu'un troupeau de chèvres noires qui descend des montagnes. Les rues désertes s'allongeaient; les palmiers, çà et là sortant des murs, ne bougeaient pas; les citernes remplies avaient l'air de boucliers d'argent perdus dans les cours; le phare du promontoire Hermoeum commençait à pâlir. Tout au haut de l'Acropole, dans le bois de cyprès, les chevaux d'Eschmoûn, sentant venir la lumière, posaient leurs sabots sur le parapet de marbre et hennissaient du côté du soleil.»

Un coucher ensuite, sous la plume calamiteuse de Claude Lévi-Strauss, dont je n'ai ci-dessous, fort heureusement, donné qu'un court extrait, l'ensemble de cette consternante description s'étendant sur plusieurs pages (Tristes Tropiques, 1955, Presses Pocket, coll. Terre Humaine, pp. 65-74) étant considéré comme un tour de force par l'auteur lui-même, qui écrit : «Si je trouvais un langage pour fixer ces apparences à la fois instables et rebelles à tout effort de description, s'il m'était donné de communiquer à d'autres les phases et les articulations d'un événement pourtant unique et qui jamais ne se reproduirait dans les mêmes termes, alors, me semblait-il, j'aurais d'un seul coup atteint aux arcanes de mon métier.»

«À 17 h 40, le ciel, du côté de l'ouest, semblait encombré par un édifice complexe, parfaitement horizontal en dessous, à l'image de la mer dont on l'eût cru décollé par un incompréhensible exhaussement au-dessus de l'horizon, ou encore par l'interposition entre eux d'une épaisse et invisible plaque de cristal. A son sommet s'accrochaient et se suspen­daient vers le zénith, sous l'effet de quelque pesanteur renversée, des échafaudages instables, des pyramides bour­souflées, des bouillonnements figés dans un style de moulu­res qui eussent prétendu représenter des nuages, mais auxquelles les nuages ressembleraient eux-mêmes pour autant qu'ils évoquent le poli et la ronde-bosse du bois sculpté et doré. Cet amas confus qui masquait le soleil se détachait en teintes sombres avec de rares éclats, sauf vers le haut où s'envolaient des flammèches.
Plus haut encore dans le ciel, des diaprures blondes se dénouaient en sinuosités nonchalantes qui semblaient sans matière et d'une texture purement lumineuse.
En suivant l'horizon vers le nord on voyait le motif principal s'amincir, s'enlever dans un égrènement de nuages derrière quoi, très loin, une barre plus haute se dégageait, effervescente au sommet; du côté le plus proche du soleil – cependant encore invisible – la lumière bordait ces reliefs d'un vigoureux ourlet. Plus au nord, les modelés disparais­saient et il n'y avait plus que la barre elle-même, terne et plate, qui s'effaçait dans la mer.
Au sud, la même barre encore surgissait, mais surmontée de grandes dalles nuageuses reposant comme des dolmens cosmologiques sur les crêtes du support.
Quand on tournait franchement le dos au soleil et qu'on regardait vers l'est, on apercevait enfin deux groupes superposés de nuages, étirés dans le sens de la longueur et détachés comme à contre-jour par l'incidence des rayons solaires sur un arrière-plan de rempart mamelu et ventripo­tent, mais tout aérien et nacré de reflets roses, mauves et argentés.
Pendant ce temps, derrière les célestes récifs obstruant l'occident, le soleil évoluait lentement; à chaque progrès de sa chute, quelqu'un de ses rayons crevait la masse opaque ou se frayait un passage par des voies dont le tracé, à l'instant où le rayon jaillissait, découpait l'obstacle en un empilage de secteurs circulaires, différents par la taille et l'intensité lumineuse. Par moments, la lumière se résorbait comme un poing qui se ferme et le manchon nébuleux ne laissait plus percer qu'un ou deux doigts étincelants et raidis. Ou bien un poulpe incandescent s'avançait hors des grottes vaporeuses, précédant une nouvelle rétraction.
Il y a deux phases bien distinctes dans un coucher de soleil. Au début, l'astre est architecte. Ensuite seulement (quand ses rayons parviennent réfléchis et non plus directs) il se transforme en peintre. Dès qu'il s'efface derrière l'hori­zon, la lumière faiblit et fait apparaître des plans à chaque instant plus complexes. La pleine lumière est l'ennemie de la perspective, mais, entre le jour et la nuit, il y a place pour une architecture aussi fantaisiste que temporaire. Avec l'obscurité, tout s'aplatit de nouveau comme un jouet japo­nais merveilleusement coloré.
À 17 h 45 précises s'ébaucha la première phase. Le soleil était déjà bas, sans toucher encore l'horizon. Au moment où il sortit par-dessous l'édifice nuageux, il parut crever comme un jaune d'œuf et barbouiller de lumière les formes auxquel­les il était encore accroché. Cet épanchement de clarté fit vite place à une retraite; les alentours devinrent mats et, dans ce vide maintenant à distance la limite supérieure de l'océan et celle, inférieure, des nuages, on put voir une cordillère de vapeurs, tout à l'heure encore éblouissante et indiscernable, maintenant aiguë et sombre. En même temps, de plate au début, elle devenait volumineuse. Ces petits objets solides et noirs se promenaient, migration oiseuse à travers une large plaque rougeoyante qui – inaugurant la phase des couleurs – remontait lentement de l'horizon vers le ciel.
Peu à peu, les profondes constructions du soir se repliè­rent. La masse qui, tout le jour, avait occupé le ciel occidental parut laminée comme une feuille métallique qu'illuminait par-derrière un feu d'abord doré, puis vermil­lon, puis cerise. Déjà celui-ci faisait fondre, décapait et enlevait dans un tourbillonnement de parcelles, des nuages contorsionnés qui progressivement s'évanouirent.»

Etc.

Quels enseignements tirer de ces trois extraits ? Aucune envie de me replonger dans la lecture de Lévi-Strauss : Tristes Tropiques est sans doute l'un des très rares livres (peut-être même est-il le seul) que j'ai vite abandonné de lire. N'évoquant point les longues analyses des défauts et des mérites qu'Albert Thibaudet (dans ses Réflexions sur la critique, Gallimard, 1939, p. 46) attribue à ces deux textes (disons toutefois que sa très nette préférence va à celui de Chateaubriand, celui de Flaubert lui paraissant artificiel), je ferai définitivement mienne sa conclusion, n'osant imaginer ce que ce remarquable critique eût pu penser du texte de Lévi-Strauss qui, certes, est bel et bien un couchant, moins du soleil cependant que de la langue censée relater cet événement, ni même s'il l'eût déclaré appartenir à l'âge de fer suivant celui du bronze, voire à quelque hypothétique âge de plomb dont Hésiode ne nous a soufflé mot (cf. Les Travaux et les Jours, v. 109-201) : «Et nous éprouvons, je crois, que si, de ces deux levers de soleil, l'un vient après l'autre dans l'ordre de la beauté, c'est un peu qu'ils se sont succédé pareillement dans l'ordre du temps. On l'a dit cent fois, et c'est aussi vrai la centième que la première : il y a une fleur de jeunesse que tout art connaît dès qu'il est sorti de l'enfance et que la science la plus perspicace et la plus patiente, le génie le plus généreux ne peuvent retrouver intacte. La succession d'un âge d'or et d'un âge d'argent est une loi naturelle.»