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01/12/2009

L'Offense de Ricardo Menéndez Salmón

Crédits photographiques : Ahmad Gharabli (AFP/Getty Images.

511OTSq+hxL._SS500_.jpgÀ propos de Ricardo Menéndez Salmón, L'Offense (Actes Sud, coll. Lettres hispaniques, 2009).
LRSP (livre reçu en service de presse).



Édités en Espagne par Seix Barral, deux tout récents romans de Ricardo Menéndez Salmón, Derrumbe et El corrector restent à traduire (du moins espérons-le...) en français par les éditions Actes Sud qui, comme toujours, font un travail (ne serait-ce que de relecture) remarquable. L'Offense, très court ouvrage, baigne tout entier dans une atmosphère étrange que ses toutes dernières pages font basculer dans le fantastique, lorsque le personnage principal de cet excellent texte ayant valeur de parabole, Kurt Krüwell, assiste à la projection, au milieu d'officiers allemands réunis dans une luxueuse demeure sise en plein Londres, d'un film amateur de l'armée allemande.
Ce film est celui qui rejoue la scène, dramatique, durant laquelle Kurt a perdu toute forme de sensibilité de ses terminaisons nerveuses : la mort d'une petite centaine de villageois français enfermés dans une église à laquelle le feu est mis, mesure extrême de représailles prise par un officier allemand qui a assisté à des atrocités perpétrées par les résistants contre une poignée de soldats du Reich.
Ne sachant pratiquement rien de cet auteur dont je découvre l'écriture, je ne puis qu'évoquer une autre lecture à laquelle L'Offense m'a immédiatement fait songer, ne serait-ce que par l'apparente froideur du style et le fait que le texte, certes fort discrètement, est riche de bien des références littéraires (notamment à Flaubert, peut-être à Melville, Kurt ressemblant à un Bartleby que la vision du Mal aurait sidéré) : Le Bourreau de Pär Lagerkvist.
Le communiqué de presse évoque, assez curieusement, l'exemple de Kurtz, le célèbre aventurier de Joseph Conrad devenu idole démoniaque à la source du fleuve que Marlow remonte pour rencontrer celui que, sur le continent africain, les colons européens lui présentent immanquablement comme un homme exceptionnel. Je veux croire que, plutôt qu'à la ressemblance entre les prénoms de ces deux personnages, Kurt et Kurtz, quelque attachée de presse d'Actes Sud s'est souvenue que cet auteur, nouveau dans le superbe catalogue de son employeur, a publié un essai intitulé Travesías del mal : Conrad, Celine, Bolaño (Papeles del Aula Magna de la Universidad de Oviedo, 2007) dont, hélas, je ne sais absolument rien.
Je ne vois que deux passages susceptibles d'être directement rapprochés, par leur vocabulaire (ainsi de cette Parque industrieuse rappelant les deux petites vieilles silencieuses accueillant Marlow dans les bâtiments de la compagnie qui va l'embaucher) comme par leur thématique (le vide, le jugement, etc.) de la longue nouvelle de Conrad, l'une des matrices de laquelle bien des ouvrages, pas uniquement anglo-saxons, sont sortis comme d'un chaudron de sorcières. Voici le premier de ces passages : «Car pendant que la [caméra] Paillard terminait de dérouler ses entrailles mécaniques comme une Parque industrieuse, et que dans le cœur muet de Kurt se bousculaient des émotions aussi anciennes que le monde et l’abject récit qui le nomme, l’ancien tailleur entra dans cette minute épouvantable où chaque homme doit rendre des comptes à l’éternité ou au pur néant […]» (p. 134), et le second qui nous montre Kurt quelque temps après qu'il a assisté à l'ignoble spectacle qui, étrangement, a retiré de sa chair toute forme de sensibilité : «Cette êpokhe dramatique, cette muraille levée par Kurtz entre ses terminaisons nerveuses et leur stimuli, s’avérait pour le moins aussi éloquente qu’atroce car elle constituait, toujours selon Lasalle [docteur et directeur du sanatorium Notre-Dame de Rocamadour où séjourne Kurt] – qui, ne l’oublions pas, était citoyen d’un pays occupé, pillé et humilié par une armée ennemie qui avait fait de la discipline sa vertu capitale et de la terreur son héraut le plus insigne –, le paradigme de la lâcheté européenne : depuis les annexions d’avant-guerre et la conception hitlérienne du Blitzkrieg, le continent avait plié devant le fascisme et opté pour la paralysie, une paralysie fatidique et volontaire» (p. 64).
Cette dernière image faisant de la chair de Kurt le réceptacle de l'horreur d'une époque tout entière, évoque toutefois, par le biais cette fois-ci des analyses d'Hannah Arendt, le livre de Joseph Conrad. En effet, dans une lettre de l'éminente philosophe à Waldemar Gurian datée du 30 avril ou du 1er mai 1943 (1), nous pouvons noter ce passage : «Encore à propos d'Au cœur de l'obscurité [sic] : ce que je voulais dire, c'est que pour la première et unique fois à ma connaissance, ce petit livre fait le portrait d'un «nazi». Par ailleurs, c'est un document remarquable sur l'avenir inéluctable de «l'homme blanc» sur le «continent noir». C'est dans le monumental Les origines du totalitarisme qu'Hannah Arendt évoquera le conte ambigu et fascinant de l'écrivain : «La nouveauté de la ruée vers l'or sud-africain tenait à ce que, cette fois, les chercheurs de fortune n'étaient pas nettement à l'extérieur de la société civilisée, mais au contraire très clairement un sous-produit de cette société, un inévitable résidu du système capitaliste, voire les représentants d'une économie produisant sans relâche une superfluité d'hommes et de capitaux. Les hommes superflus, «les bohémiens des quatre continents » qui se ruèrent vers le Cap avaient encore beaucoup de traits communs avec les aventuriers du passé. [...] Leur seul choix avait été un choix négatif, une décision à contre-courant des mouvements de travailleurs, par laquelle les meilleurs de ces hommes superflus, ou de ceux qui étaient menacés de l'être, établissaient une sorte de contre-société qui leur permit le moyen de réintégrer un monde humain fait de solidarité et de finalités. Ils n'étaient rien en eux-mêmes, rien que le symbole vivant de ce qui leur était arrivé, l'abstraction vivante et le témoignage de l'absurdité des insitutions humaines. Ils étaient l'ombre d'événements avec lesquels ils n'avaient rien à voir. Comme M. Kurtz dans Au cœur des Ténèbres de Conrad, ils étaient «creux jusqu'au noyau», «téméraires sans hardiesse, gourmands sans audace et cruels sans courage». Ils ne croyaient en rien et «pouvaient se mettre à croire à n'importe quoi – absolument n'importe quoi». Exclus d'un monde fait de valeurs sociales reconnues, ils s'étaient vus renvoyés à eux-mêmes et n'avaient toujours rien sur quoi s'appuyer, si ce n'est çà et là, une étincelle de talent qui les rendait aussi dangereux qu'un Kurtz. Car le seul talent qui pût éclore dans leurs âmes creuses était ce don de fascination qui fait un «splendide chef de parti extrémiste». Les plus doués étaient des incarnations ambulantes de la rancœur, tel l'Allemand Carl Peters (peut-être le modèle de Kurtz) qui admettait ouvertement qu'il en «avait assez d'être compté au nombre des parias et voulait faire partie d'une race de maîtres*». Mais, doués ou non, ils étaient «tous prêts à tout, du pile ou face au meurtre prémédité», et, à leurs yeux, leurs semblables n'étaient «rien de plus, d'une manière ou d'une autre, que cette mouche». Ainsi introduisirent-ils – ou, en tout cas, apprirent-ils vite – le savoir-vivre convenant au futur type de criminel pour qui le seul péché impardonnable est de perdre son sang-froid» (2).

Notes
(1) Archiv des Hannah Arendt-Zentrums, Cont. 10.7., citée par Antonia Grunenberg, in Hannah Arendt - Martin Heidegger, une histoire d'amour (Payot, 2009), p. 273.
(2) Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme. Eichmann à Jérusalem (Gallimard, 2002), pp. 456-7, chapitre VII intitulé Race et Bureaucratie, de la partie L'Impérialisme.