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21/12/2009

Sur le heurt à la porte dans Macbeth de Thomas De Quincey

Crédits photographiques : Richard Sennott (The Star Tribune/Associated Press).

«Schopenhauer, De Quincey, Stevenson, Mauthner, Shaw, Chesterton, Léon Bloy font partie de la liste hétérogène des auteurs que je relis continuellement.»
Borges, Artifices, in Fictions (Gallimard, coll. Folio, 1989), p. 108.


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Thomas De Quincey est l'un de ces écrivains qui paraissent n'avoir de réalité que dans et par la littérature, dans et par le prestige délicieusement suranné que leur confèrent une multitude de textes, écrits par eux ou d'autres écrivains, êtres de chair qui, comme le Virgile de Broch, paraissent se noyer dans un océan de langues. Je range l'auteur de Judas Iscariote aux côtés de quelques autres noms prestigieux et subtils comme Joubert, Borges (qui professa une dilection toute particulière pour De Quincey), Kafka, Kierkegaard, Canetti, Kraus, Benjamin, Blanchot, Gracq peut-être, bien que ce dernier ne soit pas vraiment parvenu à s'incarner, y compris dans ses romans aussi charnels que des ectoplasmes nostalgiques, enfin Sebald ou même Praz.
Ce texte minuscule publié en 1823 (précédemment édité, en France, en 1987 par Fata Morgana), bellement traduit et surtout tout à fait remarquablement présenté par Gérard Macé, est prodigieux d'intelligence et, pour les connaisseurs de Thomas De Quincey, il annonce les étranges pensées que l'auteur, avec une science consommée de l'ironie et de l'érudition, développera dans un texte qui fit avec, bien sûr, les Confessions d'un mangeur d'opium traduites par Baudelaire, la célébrité de l'Anglais, De l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts publié, lui, en 1827.
C'est d'ailleurs dans ce livre que De Quincey va revenir, comme un Kierkegaard fasciné par les mauvais rêves, sur l'événement que commente l'œuvre de 1823 et que Shakespeare, dans sa pièce la plus sombre, a selon l'auteur anticipé : le heurt à la porte, auquel répond un ivrogne irascible dans la pièce de théâtre, les heurts, précipités et témoignant d'un esprit fou de terreur, de la servante Mary, qui entend un bruit de pas dans l'escalier menant à la demeure de son maître, Mr Marr, en ce samedi soir du mois de décembre 1812 qui vit un certain John William commencer sa carrière criminelle haute en couleurs et devait forger, du meurtre, un art véritable selon De Quincey, la multitude des heurts à la porte que celui-ci fera enfin résonner dans ses textes comme s'il devait rester, une fois pour toutes, le captif ensorcelé du crime que nul n'a vu, surtout pas lui, mais qu'il ne peut toutefois s'empêcher d'imaginer, chacune des spirales que produit son écriture savante et torturée parvenant, peut-être, à s'approcher de l'événement indicible, du monstre dont les actes constituent autant de hiéroglyphes (1), de pénétrer dans le monde des démons que chaque ligne écrite par De Quincey s'est efforcée de décrire.
Je cite longuement un passage de notre livre, l'une des clés sans doute de la démonologie de Thomas De Quincey et une très belle explication de Macbeth qu'Auden ne cite pas dans sa lecture de la pièce (2) : «Là, comme je l’ai dit, le reflux du cœur humain et l’entrée en scène de l’esprit infernal devaient être exprimés de façon tangible. Un autre monde a fait irruption; les meurtriers sont soustraits à l’atmosphère des choses humaines, des intentions humaines, des désirs humains. Ils sont transfigurés : lady Macbeth n’appartient plus à son sexe, elle est «désexuée»; Macbeth a oublié qu’il est né d’une femme; ils sont tous deux conformes à l’idée qu’on se fait des démons; et c’est le monde des démons, en effet, qui nous est soudain révélé. Mais comment faire partager un tel événement, comment le faire toucher du doigt ? Afin qu’un autre monde puisse faire irruption, celui-ci doit disparaître pour un temps. Les meurtriers et le meurtre doivent être mis en quarantaine – coupés par un abîme incommensurable du flot ordinaire des affaires humaines – enfermés à double tour dans quelque profond repaire : il doit être manifeste à nos yeux que le monde de la vie courante est soudain suspendu – mis en sommeil – en transe – précipité dans une épouvantable trêve : il faut que le temps soit annihilé; que soit aboli tout lien avec les choses extérieures; et tout doit s’abstraire dans une profonde syncope, dans un suspens des passions terrestres. Il s’ensuit que quand l’acte est accompli, quand parfaite l’œuvre de ténèbres, alors le monde de ténèbres se dissipe comme un spectacle de nuages : le heurt à la porte se fait entendre et donne à savoir que débute la réaction : l’humain exerce son reflux sur l’infernal : le pouls de la vie commence à battre encore : et le rétablissement des faits communs au monde dans lequel nous vivons, soudain nous rend sensibles profondément à la terrible parenthèse qui les avait suspendus» (3).
La littérature, cette caisse de résonances infinie (4), enserrant le monde, passé tout comme présent et futur comme une couche de nuages se déplaçant à très grande vitesse, perpétuellement mobiles, changeant de forme, se dissolvant puis renaissant, cette immense noria toute bruissante de milliard de répétitions (5) mise en branle par certaines actions cachées, secrètes, bien souvent mauvaises, qu'elle n'en tentera pas moins d'évoquer, revenant à la source qui lui a donné naissance et élan, essayant de retrouver la grâce de ce mystérieux royaume duquel le péché (mensonge, viol, meurtre, les scènes initiales desquelles naissent les grands livres sont diverses) l'a expulsée.

Notes
(1) C'est dans De l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts que Thomas De Quincey écrit la phrase suivante : «Il est vraiment merveilleux et captivant de suivre les pas successifs du monstre, et d’observer avec quelle certitude absolue les hiéroglyphes silencieux de l’affaire trahissent tout le processus et chacun des mouvements du drame sanglant […]», in De l’Assassinat considéré comme un des Beaux-Arts [1827] suivi de Mémoire supplémentaire [1839] et de Post-Scriptum [1854] (Gallimard, coll. L’Imaginaire, traduction et préface de Pierre Leyris, 2002), p. 122.
(2) W. H. Auden, Shakespeare (Éditions du Rocher, coll. Anatolia, 2003), pp. 321-334.
(3) Thomas De Quincey, Sur le heurt à la porte dans Macbeth (traduction et commentaire de Gérard Macé, Gallimard, coll. Le Promeneur, 2009), pp. 25-27. Le passage en italiques est de l'auteur.
(4) «L’expérience prouve abondamment qu’aucun grand dessein ne peut être envisagé, quand bien même les partisans seraient fidèles et peu nombreux, sans que par des détours mystérieux et inexplicables un pressentiment ou une sombre appréhension s’éveille chez ceux-là mêmes qu’il faut tenir dans l’ignorance», in La révolte des Tartares [1837] (Actes Sud, coll. Babel, 1994), p. 28.
(5) «Personne ne peut articuler une syllabe qui ne soit quelque part le nom puissant d'un dieu. Parler, c'est tomber dans la tautologie», écrit ainsi Borges dans La bibliothèque de Babel, in Fictions, op. cit., p. 80.