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21/07/2010

Les dieux habitent toujours à l'adresse indiquée de Patrick Reumaux

Crédits photographiques : Biswaranjan Rout (AP Photo).


412uxi5MUTL._SS500_.jpgÀ propos de Patrick Reumaux, Les dieux habitent toujours à l’adresse indiquée (Vagabonde, 2010).
LRSP (livre reçu en service de presse).

8.1 Bouton Commandez 100-30

«Les dieux habitent toujours à l’adresse indiquée», affirme Patrick Reumaux, traducteur, essayiste et romancier, dans un livre où pourtant il admet que ces mêmes dieux «sont morts» comme «la lumière le rappelle», ajoute-t-il contre toute logique. Il ne s’agit point d’une boutade mais d’une évidence pour celui qui, comme l’auteur, connaît parfaitement les pays méditerranéens, leur infini bruissement de langues et de cultures et la lumière tranchante dans laquelle se dessinent les magnifiques paysages, de plus en plus dévastés par la gangrène de la corruption et de l’universelle laideur. Absence de l'être véritable, poétique (1), absence des dieux qui est le signe mystique de leur présence (2), contemplation de la réelle présence qui ne peut être vue que par une vision intérieure, y compris celle des animaux (3), tout comme l’implacable lumière méditerranéenne peut à bon droit faire songer à quelque sensuelle ténèbre où les femmes, comme les langues et les littératures, paraissent surgir à l’abri des regards et de la publicité. Rien de plus bassement réel que les rues sales et étouffantes des villes italiennes, grecques et nord-africaines brûlées par le soleil. Rien de plus abject que la défiguration de la nature, de la culture surtout, par l'homme (4). Rien de plus trompeur, aussi, que cette fausse invisibilité de l'argent, mimant celle de Dieu, qui pourtant gouverne tout, comme l'auteur le rappelle dans un passage qui évoque Léon Bloy et même Ernest Hello lorsqu'il évoque la figure de l'avare (5). Rien de moins poétiquement évanescent que les combines des politiciens des pays dont Reumaux évoque la longue déliquescence : «Il y a quarante ans, le maire sortant de Naples fit distribuer à la population pauvre […] un soulier. L’autre, après l’élection». L’anecdote présente un caractère si grotesque qu’elle s’arrache aux contingences les plus sordides de la vie quotidienne et se nimbe d’une aura poétique. Il faudrait alors admettre qu’avec ses dieux violents chantés par Homère et Nietzsche, c’est bel et bien la Méditerranée elle-même qui n’existe pas, c’est bel et bien cette fascinante pluralité d’histoires et de cultures prodigieusement complexes qui, en fait, n’a jamais existé ailleurs que dans ses livres misérables et solaires. Le texte de Patrick Reumaux, volontiers fulgurant voire, parfois, hermétique, tient tout entier dans ce paradoxe où se noue la littérature, depuis les chants des premiers Grecs jusqu’aux textes de Georges Séféris, Cesare Pavese ou encore Giorgio Manganelli.

Notes
(1) «Comment prétendre connaître cette douceur, qui n’est que l’expression d’un manque, d’une absence, à peine un contour, une palpitation, une courbe blanche, l’offrande d’un sein. Et comment la faire partager, en transmettre la connaissance, même laiteuse, à travers des mots, des phrases qui disent qu’il n’y a rien, que l’objet dont je parle, la passagère offrande, manque tragiquement à l’appel» (pp. 23-4).
(2) «L’absence des dieux est leur présence même. Je ne vois l’unité du temple que dans ses pierres éparses. Non comme un fragment qui me donne l’idée du tout. Ou ces quelques os de dinosaures qui permettent à un naturaliste de recomposer un squelette entier. Mais brille dans les ruines l’absence du temple, ce qui permet de le voir avec une exceptionnelle clarté, intact dans la splendeur des premiers jours» (p. 12).
(3) «Il [le loup calabrais] regardait une absence, présente dans ses prunelles, qui anéantissait la cage et le cercle des visiteurs» (p. 88).
(4) «Utiliser tout ce qui est utilisable. Désinfecter la tradition. La mettre sous vide. La surgeler. Défigurer le territoire, en faire un circuit. Tourner en rond dans le culturel, un bouillon pâle qui s’avale vite, une tasse de quelques lignes dans un guide, entre deux rendez-vous, deux avions. Transporter les pénates des dieux en lieu sûr. Les mettre aux normes. Les rendre inoffensifs. Les transformer en attractions» (p. 103). Sur la disparition de la culture : «Faux luxe, vraie misère. Celle de l’esprit devenu glouton, vulgaire, graisseux. Il ne s’agit pas pour moi d’un plaidoyer contre la disparition de la nature, mais d’un réquisitoire contre la disparition de la culture, noyée dans la misère maintenue comme un joug, évaporée dans le tourisme de masse qui, par cars entiers, déverse des ombres avides de boire la couleur et le sang local, dissoute, comme dans un bain d’acide, par les mains manipulatrices, les impératifs somnambuliques de l’argent» (pp. 60-1).
(5) «L’Argent (et le Pouvoir qui en découle) est l’autre nom de Dieu. Dieu n’est pas Amour, il est Argent. Il sonne et trébuche. Il a les yeux étroits, brillants, avides. Il égorge. Le fanatisme religieux est l’autre face du fanatisme de l’argent. Un fanatisme anal, celui de la rétention. Les fous de Dieu, comme les banquiers, ne chient jamais. On ne libère pas plus les capitaux qu’on ne libère Dieu. C’est un trésor. On le retient, on le cache» (p. 59).