Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Croquis étrusques de D. H. Lawrence | Page d'accueil | Le réalisme critique de Schlick, par Francis Moury »

17/11/2010

Au-delà de l'effondrement, 28 : La Mort du fer de S. S. Held

Crédits photographiques : Gary Hershorn (Reuters).

313774931.2.jpgL'effondrement de la Zone.





Ajout du 6 septembre 2015
Ma lecture a été citée par Frederick Waage dans un article passionnant et très documenté intitulé The Secret Life of The Death of Iron qui a été recueilli dans un ouvrage dont le titre est Environmentalism in the Realm of Science Fiction and Fantasy Literature publié par Chris Baratta en 2012 chez Cambridge Scholars Publishing. Mon travail est mentionné à la page 13 de l'ouvrage, l'article en question s'étendant des pages 12 à 29.
Ajoutons que Frederick Waage m'avait autorisé à publier l'un de ses articles, que je fis paraître dans la série Au-delà de l'effondrement.

CoyyQlvW8AAlZPL.jpgLa lecture des quatrièmes de couvertures, ces modestes dépôts d'une vérité qui, il y a des années, pouvait paraître au moins aussi importante qu'un article de Yann Moix ou de Frédéric Beigbeder, surtout lorsqu’il s’agit de livres anciens, est toujours une leçon de saine modestie qui devrait constituer, pour tout critique, un rappel de la misère de son métier et, pour tout écrivain, une illustration de son effarante vanité sans laquelle, pourtant, il n'écrirait pas une seule ligne.
Qui se souvient encore de Myriam Harry ayant écrit Siona à Paris ou, constituant apparemment une des suites de ce cycle en plusieurs volumes, du Tendre Cantique de Siona ? Que reste-t-il des Eaux brûlantes de Maurice Larrouy ou, écrites par l’Académicien Louis Bertrand, des Villes d’or et de Sanguis Martyrum ?
Tous ces titres si parfaitement inconnus qu’ils paraissent n’avoir jamais existé ont pourtant été publiés par Arthème Fayard et Cie Éditeurs et figurent, avec quelques autres non moins obscurs, au dos d’un roman assez remarquable et hélas, lui aussi, parfaitement oublié, inconnu même, comme s'il n'avait jamais été publié, qui s’intitule La Mort du fer.
Publié en 1931 par S. S. Held, il avait pourtant été retenu dans la liste du Prix Goncourt pour cette année-là, lequel fut décerné à Mal d'amour de Jean Fayard qui n'a visiblement pas marqué les esprits mais qui s'en offusquerait ? Le roman de Held, preuve qu'il trouva quand même quelques lecteurs de qualité en dehors des membres visiblement peu inspirés d'un jury de prix, fut traduit en anglais par Fletcher Pratt. Fait au moins aussi étonnant que l’oubli d’un pareil texte : rien ou presque rien n’est disponible sur Internet à propos de ce livre et de celui qui l'a écrit.
Ferais-je preuve d’une excessive présomption en remarquant que, de l’œuvre, il est vrai intéressante (mais d’autres le sont tout autant sinon plus) d’un Michel Houellebecq dont on nous fatigue les yeux et même les oreilles, il restera à peu près autant de souvenirs ou moins peut-être, dans une cinquantaine d’années (ou même beaucoup moins), qu’il en reste de ce très beau roman, au scénario bien maîtrisé, qu’est La Mort du fer et qui, du futur proche de la France, nous propose un tableau incomparable et très réaliste, tout en n'étant pas parasité par les habituels défauts qui entachent les romans de Houellebecq et de Dantec ?
L’histoire de ce roman assez remarquable est simple et, du reste, nous ne pouvons même pas dire de l'auteur qu'il a traité un sujet neuf, puisque nous pourrions citer, évoquant la même thématique, La famine de fer d'Henri Allorge (1913), Le fer qui meurt de Raoul Bigot (1918) ou bien La grande panique de l'acier d'Irvin Lester et Fletcher Pratt (que nous connaissons) en 1928 sans oublier, mais après la date de parution du roman d'Held, The Machine Stops de Wayland Smith paru en 1936, où l'auteur imagine la disparition de tous les métaux.
Dans le roman de Held, dans une France que l’on dirait contemporaine, le fer et ses composés produits par une usine rompent tout à coup puis se dissolvent, rongés par une mystérieuse maladie, la sidérie d’origine probablement extraterrestre. C’est d’ailleurs bien la seule mention (et encore, il ne s’agit que d’une météorite ayant propagé le mal sur Terre) qui, dans le roman de Held, sort quelque peu d’un cadre d’autant plus impressionnant qu’il est parfaitement réaliste. Évoquant la mort du fer, Held déroule les conséquences financières, sociales et politiques signant la fin de la civilisation des métaux. Certaines pages sont tout simplement saisissantes d’actualité, comme celles qui décrivent la montée de l’extrémisme révolutionnaire (nous suivons ainsi les pas d’un communiste du nom de Sélévine) hurlant au loup face à des entrepreneurs ruinés (ou au contraire profitant du marasme pour spéculer très avantageusement), la rapide gangrène des grèves, des troubles, des sabotages, des exactions gagnant le vieux corps d’une France paralysée par la déroute de son industrie sidérurgique.
L’Épilogue proposera au lecteur une plongée dans un futur relativement proche, décrivant les conséquences à longue échéance de la disparition du fer, en raison de la brusque apparition d'une maladie qui a fini par s’appeler Mal Bleu, une épidémie d'un genre nouveau contre laquelle aucun traitement n’a été trouvé.
Maladie, le terme peut étonner. Remarquons cependant que notre roman développe une théorie selon laquelle le fer serait une espèce de forme vivante, susceptible d’être infectée par ce qui, dans sa manière de se propager, ressemble à un véritable virus : ainsi la Sidérie «se coulait le long des rails jusqu’aux locomotives qui transportent les machines, les outils, les armes, et tous les organismes infinis de l’acier» (p. 100). Plusieurs explications sont proposées pour rendre compte de l’origine du mal. Held remarque discrètement que c’est probablement l’ingénieur Sélévine, dont le nom mélange consonances russes et rappel de son origine mystérieuse, qui, en manipulant un métal d’origine extraterrestre, a contaminé sur le lieu de son travail les métaux terriens. Held évoque d’autres hypothèses, loufoques ou spiritualistes (1) voire religieuses (2), qu’il ne moque point mais, très intelligemment, présente comme autant de pistes d’interprétation possibles. Cependant, une constante demeure, dont Sélévine se fait le porte-parole ou plutôt l’augure tourmenté : l’âge du fer a asservi l’homme (3), pas seulement l’ouvrier que cet agitateur vite devenu professionnel essaiera d’influencer pour le retourner contre les représentants du patronat. Plusieurs fois, le romancier évoque les rêves et les visions (4) de l’ingénieur. Ainsi : «Un jour viendra, songeait Sélévine, où le dernier arbre périra sur la terre stérilisée par l’effort de la race. Alors, à la place des floraisons et des forêts, on ne verra plus que les architectures de l’acier, dressant leurs flèches, courbant leurs vertèbres, découpant sur un horizon fumeux leurs squelettes enchevêtrés. Les pétrifications dures et les cristaux anguleux remplaceront les molles courbes et les exubérances de la vie. Rigides et nets, à l’imitation de leurs ouvrages, les humains mèneront une existence réglée par les immuables lois qui régissent les cités d’insectes laborieux. Alors le monde étouffera dans l’étreinte resserrée des métaux et des forces. L’imprévu, les sentiments, les passions – privilèges des âges bruts, éliminés avec le perfectionnement des mécaniques individuelles et sociales – ne seront plus, avec la pitié, qu’un songe lointain. La machine-reine multipliera son activité parmi les décors géométriques de ces villes sans chaleur. Et il ne restera même plus à l’homme, son esclave, fourvoyé dans la plus inextricable des impasses, vaincu au terme de sa course, assez d’intelligence pour regretter sa jeunesse sacrifiée» (p. 59).
Il n’est donc absolument pas étonnant que le roman de Held décrive les soulèvements très violents de groupes entiers d’ouvriers des usines sidérurgiques, habitants le Nord de la France où le roman se déroule et les régions étrangères limitrophes, soulèvements qui seront très durement réprimés par des autorités dont nous suivons les débordements, les changements et, finalement, la déréliction. Sélévine, lui, profite de la mort du fer pour tenter de libérer celles et ceux qui, selon son goût révolutionnaire, demeurent asservis au joug de la production capitaliste. L’occasion est inespérée, même si Sélévine semble l’avoir provoquée sans en mesurer les conséquences, y compris, très vite, financières et économiques (5) : «Les jours succèdent aux jours ; il fait sans conviction les mêmes gestes et peine sur la route monotone où ses fils peineront. Les voix puissantes glorifiaient l’industrie de fer et de feu étendant son empire sur la terre, clamaient la loi impitoyable, les vains efforts de l’humanité voulant s’échapper hors d’elle-même et se déchirant aux instruments construits pour sa libération» (p. 60).
Une lecture politique est donc parfaitement possible de ce très beau roman et même, gageons qu’elle tirerait de nombreux enseignements du texte de Held, un auteur qui paraît parfaitement à son aise lorsqu’il décrit les actions subversives de groupuscules qui rapidement vont basculer dans l’action violente, actions de groupes révolutionnaires et anarchistes auxquelles répondent les expéditions punitives de la part des différents pouvoirs qui se partagent l’autorité d’une France sombrant assez vite dans la plus incroyable violence, à laquelle très vite aussi, tout le monde semble s’être habitué (6).
Cette lecture sociale ou même politique de l’enchaînement d’événements que Held rapporte d’une façon très convaincante (7), tout comme la description d’une France privée de fer et sombrant dans l’anarchie est parfaitement plausible, ne s’enfoncent pas assez loin à mes yeux dans la profondeur de ce grand roman, profondeur tout entière métaphysique. C’est toujours par le regard plus que clairvoyant de Sélévine, d’abord présenté indirectement puis devenant le personnage essentiel du livre, que le romancier expose sa vision : «Il croyait percevoir la révolte de la matière, la marche vers le néant des choses, auxquelles l’homme avait voulu imposer l’empreinte de son esprit. Tout coule, tout s’évanouit, rien de durable ne subsiste dans l’éternelle fuite du temps. Bientôt, la Race inquiète aura disparu et ses œuvres s’effaceront comme un trait de fusain. Et il lui semblait être reporté à ce morne futur vers lequel s’exténuait l’humanité. Oui ! les siècles étaient passés, les cycles révolus, les cités désertées. Quelques tribus débiles erraient seules sur un sol minéral, où les forces sourdaient en gouttes avares, où étaient morts l’animal, puis la plante» (p. 280). Cette vision pour le moins apocalyptique concernant l’avenir de l’humanité est d’autant plus marquante qu’elle est subtilement nuancée par les toutes dernières lignes de La Mort du fer qui nous projettent dans un avenir éloigné (d’un siècle ou deux, peut-être plus) (8), des événements par lesquels débute l’histoire du livre : «Un jour viendra où la Conscience de l’univers, sommeillante en chacun de nous, deviendra une présence réelle. L’homme verra alors les choses dépouillées de leurs représentations artificielles, dans leurs généralités et leur essence. Il se délivrera des conventions du Temps et de l’Espace, établira la cohésion de l’âme avec le monde environnant, participera à la plénitude et à la grandeur du Cosmos.
Ainsi parlaient ces prophètes. Et leurs disciples écoutaient la parole nouvelle.
Pensifs, ils songeaient au temps à venir, à la terre renouvelée, et voyaient l’humanité, où la vie avait risqué sa chance, poursuivre librement son ascension, ayant enfin brisé les chaînes de fer qui entravaient sa marche» (p. 311).
Une fois de plus, dans le passage qui suit et confère au roman de Held une véritable dimension religieuse, Sélévine est le véritable voyant, y compris lorsqu’il contemple les toiles d’une de ses connaissances, un certain Keller, un peintre qui imagine dans ses toiles le futur d’une humanité tout entière asservie par les machines (9). Je cite longuement : «Depuis quelque temps sa manière s’était imperceptiblement modifiée. Il s’attardait moins au côté matériel du sujet, s’efforçait d’en dégager les éléments d’une mystique personnelle. Sa verve moins âpre laissait transparaître un peu de pitié. Un visage s’ébauchait parmi les orbes calculés de sa géométrie : celui d’un adolescent souffreteux, à l’expression candide et perverse, joli comme une fille. C’était dans l’esprit du peintre, le Dieu, le Messie des temps à venir.
- J’imagine, dit-il un jour, qu’il naîtra dans quelque faubourg ouvrier, salué par le cri des sirènes. Des rayons cruels et non la pure lumière du jour éblouiront pour la première fois ses prunelles averties, décomposant le fard d’une ouvrière penchée sur son berceau. Il entendra le râle de l’amour maniaque, les imprécations des hommes saouls, le ronflement du sommeil animal, les grincements des métaux qui s’entrechoquent. Ses yeux se durciront aux lueurs des brasiers, à l’éclair bleuté de l’acier. Il verra, parmi des crépitements d’étincelles, les bielles, comme des épées flamboyantes, tracer dans l’espace les signes de l’évangile nouveau» (pp. 244-5).

Notes
(1) «Une nouvelle secte, les néo-spiritualistes, comptant en Russie plus de trois millions de membres, considère la destruction de l’industrie comme un événement heureux. Elle fait en France de nombreux adeptes. Nous sommes empoisonnés par une propagande anarchiste, qui prend le masque de la sociologie pour mieux nous séduire. D’aucuns veulent voir en Tchernov un nouveau Messie. C’est un mystagogue, pourri d’idées fausses. Ses doctrines, en se répandant, déviriliseraient notre race, stériliseraient toute la civilisation occidentale. Nos intellectuels, qui, par snobisme, les accueillent avec faveur, préparent leur future déchéance» (p. 119).
(2) «Je n’en suis pas étonné, interrompit Julius. Dans les néo-folklores catholiques relatifs à la maladie du fer, l’Archange joue un rôle important. Il a dû se former dans l’esprit du peuple des associations d’images suggérées par la cuirasse et l’épée d’acier, car le Saint est toujours représenté armé de pied en cap» (p. 255).
(3) «Dans quelques centaines d’années, on saura seulement l’influence qu’a pu avoir l’acier, par exemple, sur l’évolution humaine, et on dira en parlant de notre époque, l’âge de l’acier, comme on dit maintenant l’âge de pierre ou de bronze» (p. 33).
(4) Cauchemars, visions et, aussi, souvenirs, au moment où Sélévine se remémore tout ce qu’il a vu durant ses semaines ou mois (on ne sait) de lutte contre les autorités : «Sélévine voyait flotter confusément devant lui des images fugitives, sa fuite précipitée, les hordes d’émigrants, les sidéreux [où malades infectés par la sidérie, appelée également Mal Bleu], les prisonniers; une mère sans larmes devant son enfant malade; de petites larves implorant à manger, des têtes grosses comme le poing, des regards d’une fixité pénible. Il revoyait les villages abandonnés dans la crasse et la laideur d’une agonie de pauvre, certains aspects de la foule, certaines faces entrevues en des moments de panique ou de haine, rendues semblables par une détresse commune, qui s’effaçaient, se fondaient parmi des remous où seule une vision tragique subsistait» (p. 217).
(5) «Sous la pression de l’opinion, la Chambre vota des lois sévères contre la spéculation.
Elles n’atteignirent point les magnats de la finance luttant pour l’hégémonie du fer et du charbon. Il y eut de silencieux égorgements et des suicides. De toutes parts, les financiers étrangers se ruaient à la curée des valeurs françaises. Les marchés aux changes étaient le théâtre d’un agiotage effréné. Acculées à la faillite, des banques durent protéger leurs bureaux contre une foule ivre de violence» (p. 142). Remarquons la troublante actualité de certaines des réflexions de Held, qui écrit : «Les banquiers – ces derniers mystiques – dédaignant l’effort créateur, jouaient avec des signes, étreignaient une ombre dorée» (p. 153) et : «Viendra le moment où les valeurs artificielles ne signifieront plus rien, où nos grands manieurs de papier mordront la poussière. Alors vous pourrez parler en maître et dicter vos conditions» (p. 176) ou encore une phrase qui paraît extraite d’un livre vieux de quelques mois décrivant la récente crise financière mondiale : «Ces chefs-d’œuvre des sociétés polies : la spécialisation des organismes, entraînaient par la défaillance d’un seul élément la paralysie de la masse entière» (p. 296).
(6) «La chute de la Tour de trois cent mètres, construite au début d’une époque illustrée par les grands travaux de la métallurgie, l’écrasement des tunnels métropolitains, ne provoqua qu’une surprise passagère. Les sensibilités s’étaient endurcies aux récits fréquents des morts violentes» (p. 152).
(7) « Sur le côté Nord [de la berge de la Seine, près du pont d’Issy], la foule était plus dense. Là, on exhibait les produits bruts de remplacement des métaux, importés pour la plupart d’Allemagne; carton comprimé, fibrite, fibro-ciments, bois durcis, imprégnés, pétrifiés; alumines, laques, amiante; toutes les variétés du verre et quelques alliages stabilisés, des poussières métalliques agglomérées sous pression, et enfin, dernières inventées, les Aglutines, colloïdes de fer et de pierre obtenus dans une atmosphère d’argon, ébranlée par des ondes ultra-sonores» (p. 271).
(8) Il serait sans doute intéressant de savoir à quel moment de la rédaction du roman son Épilogue a été écrit, tant il peut laisser penser qu’il constitue, en fait, la matrice décrivant notre futur proche auquel Held aurait fourni, par son livre, une base de compréhension logique et, en somme, son illustration romanesque. Voici, extraites de ce même Épilogue, quelques-unes des étapes du futur attendant, selon le romancier, les hommes ayant vu la fin de l’âge de fer avec, tout d’abord, la disparition de toute forme de communication entre les villes qui conduit la France à se transformer en un territoire de plus en plus morcelé, fonctionnant sur le modèle de petites communautés féodales plus ou moins rivales : «Peu à peu, le règne des fractions s’affirmait; la France se morcelait en bourgades; on revenait aux formes primitives d’administration, nécessitées par la paralysie croissante des communications et des échanges. La tendance vers l’agglomération, qui caractérisait les époques industrielles, s’exerça, par le fait du Mal Bleu, dans une direction inverse. Mais les difficultés pour cela en furent à peine amoindries. Si quelques districts purent jouir d’une sécurité relative, ce fut pour subir la tyrannie des «Conseils» locaux. Le peuple tout entier aspirait à la délivrance, mais telle était sa lassitude que les dictateurs ouvriers purent garder trois ans le pouvoir» (p. 295). Retour à la sauvagerie, matérialisée par le fait que les bêtes domestiquées sont livrées à elles-mêmes et s’éloignent de l’homme et, grand thème hantant l’imaginaire occidental, par la réapparition de ce véritable symbole des temps de ruine, le loup : «Pour la première fois, depuis quatre siècles, les loups en grand nombre firent leur apparition en France» (p. 297). La désorganisation due à la disparition du fer ne peut bien évidemment point être limité à la France. Extraordinaire vision, que l’on dirait annonciatrice, pour le coup, de désastres qui allaient venir après la parution du livre de Held, de «faméliques créatures aux membres plus rigides que du bois mort, aux chairs dévorées d’ulcères et de vermine. Échappés de l’Autriche, où tout un peuple agonisait avec des soubresauts terribles; des ghettos polonais; des camps sanitaires, centres de désespoir et de haine, – ils marchaient sans se soucier des cadavres qu’ils semaient en chemin, malgré l’épuisement et le froid, malgré les bêtes féroces et les hommes plus impitoyables encore. Rien ne pouvait arrêter ce déferlement de vie qui ne voulait pas mourir» (pp. 297-8). Autre classique de la littérature post-apocalyptique : la barbarie qui nous guette et qui ne peut que crever le très léger vernis de civilisation qui tentait de la maîtriser. Held brode sur ce thème, probablement influencé par nombre d’exemples de thèmes décadents, à moins qu’il n’ait, là encore, compris que, quelques années seulement après la publication de son roman, la sauvagerie serait bien souvent le fait de bourreaux écoutant de la musique classique à quelques mètres des fours de crémation : «On instruisit le procès de quelques chauffeurs – comme on les appelait d’un vieux nom oublié – sans rassurer l’opinion. Les attentats se multipliaient. Enfin, des centaines de bandits purent être saisis. On s’aperçut qu’ils appartenaient non à la plèbe la plus vile, mais à l’élite de la société. Au jour, leurs figures étaient fripées, brûlées de rougeurs. Nul stigmate de débilité mentale ne marquait ces fronts où s’étaient abritées des pensées humaines, ces yeux dilatés par l’épouvante d’un mystérieux cauchemar. Ceux qui les jugèrent s’étonnèrent de la sérénité avec laquelle ils accueillirent la sentence qui les condamnait. Nul ne comprit ces artistes trop fervents, qui avaient voulu tirer de la souffrance des accents inoubliables. Nés dans un siècle grossier qui avait rejeté l’Absolu et flétri l’Idéal, ils les avaient cherchés dans les fanges; assoiffés d’infini et d’étreintes impossibles» (pp. 299-300). Tableau que l’on dirait tout droit extrait des vieux textes du Moyen Âge évoquant la venue des temps de la Tribulation : «L’excès de misère, l’effroi de la contagion provoquèrent des démences et des suicides collectifs. Tous les jours, la Seine rejetait sur ses berges des cadavres gonflés et verdis de mousse» (p. 302) alors même qu’une «tranquille épouvante émanait du peuple des métaux, pétrifiant à jamais, sous des lignes durcies, le dernier effort qui l’avait convulsé. Il y avait d’immenses ossatures écroulées, des buissons de fils enchevêtrés, des colonnes fendues comme des arbres par la foudre, encore debout avec leurs câbles de fer. Quelquefois, un craquement retentissait, un pylône s’abattait, soulevant du sol un poudrain de cendre et de rouille, puis le silence retombait» (p. 304). Enfin, le compteur des années semble faire un bond en avant (oubliés, étrangement, les cruels perfectionnements apportés par les hommes privés de fer dans leur outillage et leurs armes, décrits par Held, cf. pp. 268-271) pour nous peindre la vue de ces «nomades, traînant avec eux des troupeaux de bêtes à cornes [qui] se déplaçaient au hasard des pacages, troquaient des peaux, des massues, des hameçons, des vases d’argile contre le pain grossier, cuit au fournil de pierre» (pp. 305-6). Held poursuit : «Descendants avilis des races conquérantes, ils présentaient des signes de régression, et la vitalité des tribus primitives était morte en eux» (p. 306) et : «Leurs passions étaient débiles comme leurs corps, leurs tendances indécises, leur cruauté inutile et indolente. Des craintes chimériques hantaient leur esprit. Ils ne savaient plus prier, mais une plainte s’échappait des poitrines, opprimées par l’angoisse animale des éléments déchaînés et des enchantements nocturnes. Quelques-uns cachaient précieusement un fragment de fer, vénéré à l’égal d’un fétiche et, peu à peu, naquit l’idée du «Métal-Entité», source d’inimaginables splendeurs. De nouvelles religions aux pratiques superstitieuses, aux sacrifices sanglants remplacèrent les anciennes croyances. On vit renaître le culte des abaddirs. Leurs ancêtres savaient qu’une de ces pierres, tombée du ciel, était cause de leur déchéance, mais, eux, l’avaient oublié. De la tradition déformée par les légendes survivait une vague terreur, mêlée d’adoration. Les gestes pareils se renouvelaient après des millénaires et l’homme puisait de nouveau aux sources qui avaient abreuvé son enfance» (pp. 306-7). Nous approchons de la fin du roman de Held, qui décrit nos descendants tentant de survivre dans «un monde aux ressources diminuées [où] des millions d’individus avaient péri. Les survivants cherchaient leur route à tâtons, à travers des étendues, où ne brillerait plus jamais le vif éclat du métal. Ils appartenaient à une race peu prolifique, ayant le goût de la contemplation, l’horreur du bruit et du mouvement. Un irrémédiable désenchantement voilait leurs prunelles et ils ne savaient plus sourire» (p. 307). Enfin, parce que les «hommes souffrirent des tourments inconnus, [ils] écoutèrent les voix de la peur, naguère étouffées par le bourdonnement des cités. Les aspirations, inassouvies par les spasmes de la chair et les ferveurs religieuses, s’égaraient. On assista à une reviviscence de la kabbale et de la nécromancie. D’innombrables théosophes, mages, démoniaques et occultistes, princes d’un royaume d’ombre et d’illusions, se levèrent de tous les coins de la terre. À leur évocation des formes situées hors du plan physique, des apparences innommables se manifestaient» (p. 309). Suivent, page 311 et dernière, les lignes que nous avons déjà citées, qui nous laissent envisager une possible renaissance de l’humanité.
(9) «Sur un tableau, on voyait une mine abandonnée dans un désert de pierres et de cendre. Le sol avait la lourdeur du limon primitif et la stérilité de l’argile gercée par le feu. Il étalait des blessures sèches, encroûtées de minerai : sang roux et caillé de la terre. Plus loin, des machines à la fois complexes et primitives apparaissaient à travers un brouillard sulfureux. Roides, pourrissant sous leurs chaînes et leurs tendons de fer, on eût dit des monstres foudroyés, dans la brume antédiluvienne qui amplifiait et déformait leurs lignes géantes» (p. 242).