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12/12/2010

D'un éditeur n'ayant d'éditeur que le nom, L'Éditeur. D'un éditeur sachant éditer, L'Éclat

Crédits photographiques : Ariel Schalit (AP PHoto).

Finalement, dans notre pays qui s'honore de compter plusieurs milliers d'écrivains ou se disant écrivains, bien trop de journalistes se piquant de critique littéraire et plusieurs centaines d'éditeurs tout de même, un bon éditeur, c'est-à-dire, rappelons cette évidence, une personne non seulement capable de fabriquer de beaux livres mais surtout de penser véritablement son catalogue, est une chose assez rare, peut-être même s'agit-il d'un véritable petit miracle.
L'existence des Éditions de L'Éclat est un de ces petits miracles et cette existence est aujourd'hui menacée, tout comme celle d'autres éditeurs d'intérêt qui n'ont pas la chance de vendre plusieurs milliers d'exemplaires de romans qui le plus souvent, ne mériteraient pas qu'on leur accorde une ligne ou un centime d'euro.
J'évoque régulièrement certaines des nouveautés que publient Les Belles Lettres. La dernière en date concerne un ouvrage étonnant et fondamental pour la compréhension de notre époque, La révolte des masses de José Ortega y Gasset. D'autres ouvrages, récemment parus, comme le Dictionnaire des langues imaginaires de Paolo Albani et Berlinghiero Buonarroti ou La Puissance du discours de Wilfried Stroh me semblent en tous points intéressants.
J'ai souligné, dans plusieurs notes comme celle-ci, la qualité des ouvrages tout à fait remarquables qu'Antoine Jaccottet publie dans sa très belle maison, Le Bruit du Temps, de même que me semble intéressante la politique éditoriale d'une autre jeune maison, Vagabonde, évoquée dans cette note.
Ces jeunes (et moins jeunes maisons, Les Belles Lettres étant une dame d'un certain âge...) sont bien évidemment fragiles mais prometteuses, alors qu'une autre, appelée pompeusement L'Éditeur, à peine née elle aussi mais avec des moyens financiers qui feraient sans doute rêver de petits éditeurs, me semble d'ores et déjà fondamentalement ridicule si j'en juge par ses premières productions, comme l'atteste la floraison éphémère de tel indigeste navet cultivé, avec beaucoup d'engrais chimique et une main sèche plutôt que verte, par Émile Brami, directeur littéraire de L'Éditeur.
Attardons-nous quelque peu sur cet exemple, qui nous permettra de comprendre, mais a contrario, ce qu'est un éditeur digne de ce nom.
Jeune éditeur sans site à l'heure où j'écris cette note mais avec une majuscule ayant pour têtes pensantes Olivier Bardolle et Émile Brami que l'on prétend célinien et que j'affirme lamentable écrivain, l'Éditeur, s'il ne compte pour le moment qu'un nombre limité d'ouvrages qui, tous, se caractérisent par une première de couverture que l'on dirait avoir été conçue par un homme de Néandertal ému devant le graphisme d'une console de jeu Atari de première génération, peut toutefois s'enorgueillir de compter, dans son catalogue sans la plus petite cohérence et la moindre intelligence, quelques ouvrages d'une ineptie assez remarquable. Qu'à cela ne tienne, Bruno de Cessole, qui va faire paraître chez cet éditeur, dans quelques mois, un essai sur les réfractaires, une entreprise qui n'est pas sans évoquer celle de nos Infréquentables, ne craint pas d'affirmer que L'Éditeur prône un retour au texte.
J'ai déjà évoqué le ridicule et indigent roman de Brami, Massacre pour une bagatelle, rinçure vite consommable, paravent fictionnel finalement commode derrière lequel insulter et diffamer, sous couvert de caricature, tel ou tel célinien détesté par Brami comme l'est, visiblement, Éric Mazet.
Cette bluette utilisant sans la moindre invention les plus lourds poncifs du genre est, hélas, aussi peu digeste que le serait un beignet suintant de graisse vendu, par une journée de canicule sur une plage de Bornéo, par un cuistot pakistanais recouvert d'une combinaison de ski. Il s'agissait de vendre probablement, avec ce texte qui, de l'aveu même de son auteur, n'aurait pas dû être publié. Je doute que L'Éditeur ait beaucoup vendu ce livre et quand bien même il y fût parvenu, quelle honte de bâtir sa réputation sur pareille insignifiance, produit en série pas même calibré pour fournir une agréable, à défaut d'être exaltante, promenade sur de placides voies cyclables arborées de clichés de bien belle taille !
La psychologie d'Émile Brami, paraît-il, est redoutablement complexe, célinienne même, c'est dire. Si j'en juge par mon unique et fort brève rencontre avec l'homme et mon incapacité vite amusée à fixer son regard perpétuellement fuyant, je la décrirais, cette psychologie, de façon plutôt expéditive. Il est vrai que son roman nous donne, de cette subtilité psychologique et intellectuelle, une image que nous ne saurions, grands dieux, contempler d'un regard distrait durant un seul petit battement de cil...
Allez, au diable les subtilités comportementales et d'écriture, surtout si elles n'existent pas, surtout si cette dernière, l'écriture, n'existe pas. Pour reprendre telle expression, Émile Brami est à mes yeux un de ces innombrables auteurs qui «ne mettent pas leur peau sur la table, ce qui fait que leur travail ne vaut rien»; je suppose que Brami aura reconnu un propos de son cher Céline.
Tout de même, chez L'Éditeur, il y a aussi l'utile Dictionnaire des injures littéraires de Pierre Chalmin qui, du moins j'ose l'espérer, n'est absolument pour rien dans la monstrueuse couverture de son ouvrage ainsi que dans la présence d'un certain nombre d'entrées parfaitement ineptes. Je crois savoir qu'un Dictionnaire collectif des injures politiques, dirigé par Bruno Fuligni, est en préparation. Cet ouvrage aurait dû, d'ailleurs, être conduit par Chalmin mais enfin, puisqu'il paraît que les voies de l'édition sont impénétrables, nous n'oserons nous aventurer dans les gouffres de la politique éditoriale de notre éditeur, pardon, Éditeur. Quoi qu'il en soit, ce genre de livre paresseux, équivalent papier des ignobles best of détestés par les véritables mélomanes et toute personne d'un peu de goût, herbier dopé à la plante transgénique qui ravira les journalistes et les pressés de lire (c'est la même chose), semble fort prisé par notre Éditeur, peut-être parce que ce type de produits est assuré, croit-on, de réaliser de bonnes ventes. Et puis, Bruno Fuligni est un habitué du livre de commande : n'est-il point l'auteur, l'écrivant plutôt, d'une Assemblée littéraire, petite anthologie des députés poètes ? Les temps sont durs, on nous le répète et l'anthologie représente une évidente facilité lorsqu'il s'agit d'attirer l'œil expert en poulets et chapons de la ménagère de moins de cinquante ans sur les étals de son hypermarché préféré mais enfin, que celui qui n'a pas besoin d'argent en ce monde ose jeter la première pierre sur notre courageux entrepreneur, apparemment spécialisé dans la culture intensive de plantes maladives pour grandes surfaces commerciales. Puisque L'Éditeur semble être victime de la mode, signalons-lui qu'existe, depuis quelques années tout de même, une tendance à la culture bio mais il est vrai que, anticipant cette tendance, L'Éditeur produit déjà des livres qui se dégradent naturellement...
Ayant terminé de lire l'expéditif opuscule (mais gratifié d'une couverture, au moins, sobre) du patron de L'Éditeur, Olivier Bardolle qui a rendu, avec son Petit traité des vertus réactionnaires, une copie de première année de Science Po, soit un texte de journalisme amélioré, décalque approximatif, sans écriture véritable, sans la plus petite pointe d'érudition capable de faire éclater un ballon d'enfant gonflé à l'hélium progressiste, vague almanach d'analyses mille fois lues et relues (mais servies par l'écriture d'une alacrité jubilatoire de Philippe Muray que Bardolle remercie pieusement dans son livre), ayant donc achevé le livre de Bardolle et l'ayant presque aussi instantanément oublié, je suis passé à la lecture d'Une heure quatorze de Stéphanie Bataille.
Ce livre ne m'a point déçu puisque je n'en attendais absolument rien et que sa quatrième de couverture, la plus mauvaise peut-être qu'il m'a été donné de lire, avait au moins, une fois pour toute, résumé la substantifique moelle de cette bluette sans saveur ni consistance. S'il m'a trompé, ce ne peut être que parce que son titre est tout simplement un mensonge : ce livre se lit en 35 minutes montre en main, soit dix de moins, très précisément, que le temps que j'ai consacré à tenter de relever d'un peu de sauce de ma fabrication le navet bramien.
35 minutes tout de même... C'est déjà bien trop de temps consacré à ce texte consternant que l'on dirait avoir été gribouillé par quelque nègre officiant pour l'émission Tournez manège, la petite musique de Charly Oleg en moins.
Il s'agit, plutôt que du récit d'une passion entre deux êtres qui s'éprennent puis se déchirent, comme nous le précise, avec une imagination rare, la réclame du livre (pleine d'autres trouvailles géniales comme «amour fusionnel», «vice fondamental», «union enflammée», «couple [qui] explose», «masques [qui] tombent», «livre incandescent», «langue sobre et vivante»), de la monnaie de la pièce rendue par Stéphanie Bataille, on le voit spécialiste des hommes et de leurs travers, à Jean-Marc Parisis qui, dans Avant, Pendant, Après, n'a pas craint de mettre une belle photographie de l'auteur d'Une heure quatorze, vous me suivez, n'est-ce pas ? Les voies impénétrables de l'édition, vous disais-je...
Laissons L'Éditeur à ses mauvais livres et à sa prétention, bien que, en l'espèce, il y ait concurrence, et rude, avec, par exemple, les Éditions Héloïse d'Ormesson qui ont la générosité de financer les numéros de clown triste présentés à guichets de moins en moins combles par Gilles Cohen Solal, les Éditions Léo Scheer (celui-ci aurait-il embauché le pitoyable graphiste de L'Éditeur ?) et, parangon de parisianisme (le vide se drapant d'atours séduisants), Allia.
Revenons à L'Éclat, en délicate situation depuis que sa banque a réorienté sa politique d'aides financières, peut-être généreuses (mais j'en doute), délaissant un éditeur pour lui préférer, dit-on, le spectacle d'un de ces innombrables artistes vivants dont le projet artistique est de chier, au hasard, depuis le sommet de la Tour Eiffel, sur un passant, afin de signifier l'extraordinaire congruence entre la chute d'un corps copro-surréaliste et l'appétit de découverte d'un idoine récepteur.
J'ai découvert L'Éclat en 1991 ou 1992, la même année que j'achetai le Malleus Maleficarum des inquisiteurs Sprenger et Institoris, publié par un autre éditeur de talent dont les livres érudits et bizarres continuent de faire mes délices, Jérôme Millon dans l'excellente collection Atopia.
Le premier livre que j'achetai publié par L'Éclat fut un cadeau, que je pris quand même la peine de lire avant de l'offrir : il s'agissait d'un des ouvrages de celui que l'on a surnommé le Kierkegaard français, Jules Lequier.
Puis ce fut la découverte du jeune prodige Carlo Michelstaedter, par le biais de son ouvrage le plus marquant, La Persuasion et la rhétorique et, quelques années plus tard, la rencontre avec un auteur aux livres peu communs, Jean-Luc Evard, qui allait devenir un ami et l'un des plus brillants rédacteurs pour Stalker.
Michel Valensi, patron de L'Éclat, que j'ai rencontré lors de plusieurs Salons du Livre, ne s'est jamais montré avare d'ouvrages qu'il m'a envoyés en service de presse, peu importe le fait que je puisse les évoquer (comme je le fis pour Broch et Scholem) ou pas.
Il me semble donc parfaitement normal de vous inviter à acheter ses excellents ouvrages.