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05/09/2011

Au-delà de l'effondrement, 34 : De la destruction comme élément de l'histoire naturelle de W. G. Sebald

Photographie (détail) de Juan Asensio.

3331500807.jpgW. G. Sebald dans la Zone.





2801108903.jpgL'Effondrement de Hans Erich Nossack.





IMG_7752.JPGÉtrange texte que celui qui, d'abord prononcé sous forme de conférences à Zurich qui valurent à leur auteur beaucoup de courriers, parut finalement en un livre intitulé Guerre aérienne et littérature.
Étrange ou plutôt paradoxal puisque son sujet, qualifié de «nouvelle réalité sans visage» (p. 20) et de «savoir sans commune mesure avec l'entendement normal» (p. 23), échappe aux pouvoirs de la littérature, y compris, nous le verrons, lorsque l'auteur se veut purement froid et objectif : «Mais les insuffisances et les crispations de lettres et écrits divers parvenus à mon domicile ont précisément révélé que l'expérience vécue par des millions de gens dans les dernières années de la guerre, cette humiliation nationale sans précédent, n'a jamais été réellement mise en mots et que ceux qui étaient directement concernés ne l'ont ni partagée ni transmise aux générations suivantes» (1).
Toutefois, avant d'incriminer la faiblesse descriptive du langage aux prises avec l'horreur absolue, sans doute faut-il ne pas craindre d'affirmer que, comme Sebald le fait dès la préface de son texte dont la dernière partie n'hésitera pas à évoquer ses propres souvenirs d'une enfance qui connut les conséquences de la guerre, l'échec de la représentation littéraire de la guerre aérienne et de la destruction de plusieurs grandes villes allemandes tient au fait, honteux, que les écrivains de ce pays ravagé «étaient principalement soucieux de retoucher l'image qu'ils livreraient à la postérité» (p. 11). Sebald, à ce sujet, n'est jamais plus clair que lorsqu'il écrit, dans le second essai qui forme ce volume, intitulé L'écrivain Alfred Andersch, que nombre d'écrivains allemands, dont Andersch, ont compris et utilisé la «littérature comme moyen de rectifier [leur] biographie» (p. 142). Et l'auteur d'enfoncer le clou : «L'effort tenté par l'émigration intérieure pour compenser dans l'art le déficit moral par une résistance symbolique est devenu dans l'écriture d'Andersch [...], la fable du sauvetage d'œuvres d'art proscrites, qui se réhabilitent dans l'exil. Je doute qu'on puisse dire de telles fictions rétrospectives qu'elles finissent par constituer une esthétique de la résistance» (p. 143), puisque nous pouvons constater que «la corruption linguistique et la rhétorique qui tourne en rond ne sont que les symptômes visibles d'une tournure d'esprit faussée» (p. 129) que trahissent les différents textes de cet auteur dont la «vie intérieure [était] tourmentée par l'ambition, l'amour-propre, la rancœur et la rancune» si difficilement recouverts par une œuvre littéraire dont «la méchante doublure fait jour de toutes parts» (p. 144).
L'indicible, dont il est tant question dans l'essai de Sebald, porte donc un nom moins prestigieux si on le ramène aux proportions étriquées de la honte ou bien d'une peur tellement envahissante qu'elle en devient capable de masquer l'odeur de pourriture qui n'a pas pu manquer d'assaillir les survivants, qu'ils soient saints ou brigands, intellectuels ou simples ouvriers, lâches ou courageux, écrivains ou parfaits anonymes. Offusqué, Sebald constate pourtant que cette odeur pestilentielle n'a guère incommodé puisque «apparemment, ces miasmes n’ont pas atteint l’odorat des survivants restés sur les lieux de la catastrophe» (p. 18) alors qu'ils ont gêné Sebald, bien des années après que les cadavres ont été retirés de sous les ruines. Il est vrai, ajoute Sebald, que «la vie sociale» qui naît au milieu même des ruines représente l'aptitude des hommes «à oublier ce qu'ils ne veulent pas savoir, à détourner le regard de ce qu'ils ont devant eux» (p. 50).
Il y a, il doit y avoir pourtant autre chose que la lâcheté ou la peur pour expliquer l'étrange carence de témoignages fiables consacrés à la destruction presque totale de plusieurs villes allemandes à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, une «donnée purement immatérielle», un «flot d'énergie psychique, intarissable jusqu'à ce jour, dont la source est le secret gardé par tous les cadavres emmurés dans les fondations de notre système politique», un «secret qui a lié les Allemands dans les années de l'après-guerre, qui continue encore de les lier plus efficacement que tout objectif concret n'aurait su le faire» (p. 24) : «Même la littérature dite «des ruines», dont tant se réclamaient et qui revendiquait pour programme une vision intransigeante de la réalité, même cette Trümmerliteratur […] s’avère, à y regarder de plus près, un instrument adapté à l’amnésie individuelle et collective, vraisemblablement régulé par des processus plus ou moins conscients d’autocensure et destiné à occulter un monde dont le sens échappe» (p. 21).
Conscience, inconscience, autocensure, «refoulement» même (cf. p. 23) et mutisme (2) mais aussi, et c'est ce point qui nous intéresse puisqu'il nous permet de dépasser la seule dimension du traumatisme psychologique, événement dont le sens échappe, ne peut qu'échapper à celles et ceux qui pourtant l'ont vu de leurs propres yeux et dont les mots, s'il s'avère qu'ils en ont, seront de toute façon impuissants à tenter de donner quelque idée : «La réalité de la destruction totale, qui échappe à la compréhension tant elle paraît hors norme, s’estompe derrière des tournures toutes faites comme «la proie des flammes», «la nuit fatidique», «le feu embrasait le ciel» [etc.]. Leur fonction est de masquer et de neutraliser des souvenirs vécus qui dépassent le concevable» (p. 35).
Sebald va plus loin, en évoquant le cas de Viktor Klemperer, pourtant redoutablement armé pour connaître le sens des mots et leur portée, lorsqu'il écrit : «Même ce que Viktor Klemperer consigne dans son journal sur la fin de Dresde reste dans les limites fixées par la convention du langage. Sachant ce que nous savons aujourd’hui de la fin de Dresde, il nous paraît invraisemblable que quelqu’un qui, à l’époque, a vu des terrasses de Brühl le panorama de la ville en flammes ait pu en réchapper sans garder de séquelles psychiques. L’emploi d’une langue intacte, qui apparemment continue de fonctionner normalement dans la plupart des récits de témoins oculaires, suscite des doutes quant à l’authenticité de l’expérience dont ils gardent la trace» (pp. 35-6).
Faudrait-il donc utiliser, après l'effondrement, une langue qui se serait elle-même effondrée et, si oui, à quoi pourrait ressembler une telle langue ? Sebald ne donne pas vraiment de réponse à cette question fascinante, ne cite même pas le nom de l'écrivain que nous pourrions le plus spontanément évoquer à ce propos, Paul Celan, bien que la tentative littéraire entreprise par le grand poète déborde la seule question des bombardements alliés sur des villes allemandes.
Une autre solution est envisageable et c'est même, à vrai dire, celle que semble privilégier Sebald qui, plutôt qu'une langue effondrée ou portant la trace plus ou moins convaincante de l'événement indicible (3) (ou ayant dépassé le seuil du supportable (cf. p. 86) et les «profondeurs du traumatisme subi par ceux qui ont fui les épicentres de la catastrophe» (p. 95)) dans sa structure même, recommande d'utiliser une langue s'efforçant d'atteindre l'objectivité comme seul outil capable de rendre compte de ce qui s'est produit : «L’idéal de vérité qui, dans son récit de l’effondrement de Hambourg, se dégage du texte [de Nossack], ou pour le moins d’amples passages du texte écrits avec une objectivité dénuée de toute prétention, s’avère, au vu de la destruction totale, la seule raison légitime de continuer à faire œuvre de littérature. À l’inverse, tirer des ruines d’un monde anéanti des effets esthétiques ou pseudo-esthétiques est une démarche faisant perdre à la littérature toute légitimité» (p. 61).
J'ai moi-même évoqué le beau texte de Nossack, dans la toute première de mes notes consacrées au thème post-apocalyptique et je ne suis pas certain que cet auteur, plus qu'un autre, soit parvenu à décrire ce qui a eu lieu dans l'Allemagne toute proche d'être vaincue, l'horreur de dizaines de milliers de civils brûlés vifs, emprisonnés sous des tonnes de gravats ou condamnés à survivre comme des rats dans des ruines rapidement colonisées par une végétation étonnamment luxuriante.
En fait, c'est comme si la description directe de l'indicible ne pouvait avoir lieu selon la thèse de Günther Anders qui a forgé le terme supraliminaire pour décrire toute événement excédant nos capacités de représentation, comme si l'objectivité était de toute façon une contrainte absolument impossible à tenir (4) en pareil cas, et qu'il faille dès lors privilégier une voie torve, humble, acceptant de longer la faille sans jamais désirer plonger directement le regard dans le gouffre. C'est cette esthétique qui me semble fascinante dans certains des meilleurs textes de Kafka et, plus récemment, de celui que nous pourrions nommer l'un de ses continuateurs directs, Kertész, comme dans le texte qui s'intitule Le drapeau anglais.
Quelques pages avant la fin de son essai, Sebald livre une autre hypothèse, remarquable dans les conclusions que nous pourrions en tirer puisqu'elle admet que le langage humain ne peut de facto plus avoir cours au moment où une destruction majeure a rendu l'homme à son état naturel, l'ayant destitué de sa position éminente au sein de la création. C'est en tout cas dans le grand roman Docteur Faustus que Thomas Mann nous livre «l'histoire critique d'un art qui tend de plus en plus vers une conception apocalyptique du monde, et en même temps l'aveu de sa propre implication» (p. 54). Une telle assertion évoque à nos yeux l'exemple de la trilogie romanesque d'Ernesto Sábato, singulièrement de L'Ange des ténèbres.
C'est d'ailleurs cette lecture qu'ont retenue les responsables de l'édition française du texte de Sebald intitulé, sobrement, dans sa langue originale, Littérature et guerre aérienne, puisqu'ils ont donné à sa traduction française un titre magnifique, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle emprunté à un projet de livre de Lord Solly Zuckerman, comme nous l'indique Sebald lui-même (cf. p. 41) qui précise son point de vue sur «L'histoire de l'industrie comme livre ouvert de la pensée et de l'affectivité», se demandant si «la théorie matérialiste de la connaissance ou toute autre théorie épistémologique» reste valides «au regard d'une telle destruction, ou bien celle-ci n'est-elle pas bien plutôt l'exemple irréfutable que les catastrophes couvant pour ainsi dire sous notre main puis se déclenchant apparemment sans crier gare, dans une sorte d'expérience, anticipent le moment où, de notre histoire que nous avons crue si longtemps autonome, nous retombons dans l'histoire de la nature» (p. 74).
L'image qui annonce cette hypothèse est à cet égard révélatrice, où Sebald décrit les conditions de survie des Allemands parmi les ruines de leurs propres villes rasées jusqu'au sol : «Nous sommes dans la nécropole d’un peuple étrange, incompréhensible, arraché à son existence civile et à son histoire, régressant à l’état de tribus itinérantes vivant de la cueillette» (p. 46).
Voici donc l'hypothèse que retient Sebald sans toutefois la développer, hypothèse finalement plus intéressante que celle qui ne concerne que les traumatismes d'ordre psychologique (5) et qui infirme également une autre hypothèse, émise en tout début d'ouvrage et qui faisait de la destruction la suite logique d'un processus strictement rationnel (6) : «L’histoire de l’industrie comme livre ouvert de la pensée et de l’affectivité – la théorie matérialiste de la connaissance ou toute autre théorie épistémologique restent-elles valides au regard d’une telle destruction, ou bien celle-ci n’est-elle pas bien plutôt l’exemple irréfutable que les catastrophes couvant pour ainsi dire sous notre main puis se déclenchant apparemment sans crier gare, dans une sorte d’expérience, anticipent le moment où, de notre histoire que nous avons crue si longtemps autonome, nous retombons dans l’histoire de la nature ?» (pp. 73-4).
«Quoi qu’il en soit, il n’est pas facile d’invalider la thèse selon laquelle nous ne sommes pas parvenus jusqu’ici à faire émerger dans la conscience collective, par des descriptions littéraires ou historiques, les horreurs de la guerre aérienne» (p. 100), voici les mots par lesquels Sebald termine son essai, sans vraiment apporter de réponse satisfaisante à cette question si ce n'est, peut-être, par l'ensemble des textes qu'ils a écrits plutôt que par ce seul texte polémique, comme autant de miroirs où l'auteur, comme une espèce de Léon Bloy assagi et privé de Dieu, a pu vérifier à quoi «ressemblent les abîmes de l’histoire. Tout s’y retrouve pêle-mêle et quand on y plonge le regard, on est saisi d’effroi et de vertige (p. 81).

Notes
(1) W. G. Sebald, De la destruction comme élément de l’histoire naturelle (Actes Sud, traduction de Patrick Charbonneau, 2004), p. 10. Le texte original date de 1999. Sans autre mention, toutes les pages citées entre parenthèses renvoient à cette édition.
(2) «Le mutisme, le repliement sur soi et l’impassibilité expliquent pourquoi nous savons si peu sur ce que les Allemands ont vu et pensé dans la demi-décennie entre 1942 et 1947. Les ruines dans lesquelles ils vivaient sont restées la terra incognita de la guerre» (p. 41).
(3) «Il est certain qu’il existe tel ou tel texte bien informé sur le sujet, mais les rares documents que nous a transmis la littérature sont qualitativement et quantitativement sans commune mesure avec les expériences extrêmes vécues à l’époque par l’ensemble de la population" (p. 77).
(4) À ce propos, Sebald écrit : «Si, pour éclairer ceux qui ont réchappé de la destruction totale avec leur vie pour tout bagage, des écrivains se réclament encore une fois, bien qu’il se soit* définitivement compromis dans la pratique sociale, de ce modèle d’une élite détentrice d’un savoir secret, exerçant une action efficace avant et au-dessus de l’État, c’est bien là le signe d’une permanence idéologique dont l’opiniâtreté dépasse leur conscience, et à laquelle ils n’auraient pu faire pièce qu’en gardant les yeux rivés sur la réalité» (p. 59). * Le texte donne «bien qu'ils se soient». J'ai donc corrigé sans pouvoir vérifier le texte allemand, l’accord devant être fait, à mon sens, avec le terme modèle, Sebald étant de fait coutumier des inversions de proposition, comme il avouera d'ailleurs qu'un de ses lecteurs lui en a fait le reproche !
(5) C'est dans la troisième partie de son essai que l'auteur évoque ses propres souvenirs, non point des bombardements alliés, mais de leurs conséquences visibles sur le paysage dans lequel le jeune enfant a grandi : «Mais peut-être ces bribes de souvenirs épars nous permettront-elles de comprendre qu’il est impossible de sonder les profondeurs du traumatisme subi par ceux qui ont fui les épicentres de la catastrophe» (p. 95).
(6) «La destruction totale n’apparaît donc pas comme l’issue effroyable d’une aberration collective mais comme la première étape de la reconstruction réussie» (p. 18).