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25/05/2012

Un roi sans divertissement de Jean Giono

Crédits photographiques : Michael Chow (The Arizona Republic).

Ce n'est qu'une fois le roman refermé, lecture et relecture haletantes achevées mimant quelque peu la rapidité qui fut celle de Jean Giono lorsqu'il écrivit son roman (qui porte les dates des 1er septembre et 10 octobre 1946), que m'est venu à l'esprit le souvenir d'une autre lecture, celle de La Promesse de Friedrich Dürrenmatt, un texte qui n'entretient avec celui de Giono qu'un rapport essentiel et non point uniquement thématique, du moins tel que mon souvenir en conserve l'impression trouble : nous ne savons rien et ne pouvons rien savoir des intentions d'un meurtrier, c'est un point assez évident mais ce qui l'est sans doute moins c'est que nous ne savons rien et ne pouvons rien savoir des intentions d'un homme, qu'il soit meurtrier comme le mystérieux M. V. du roman ou bien comme le tout aussi mystérieux (en somme, parce que l'apparente simplicité de sa complexion nous est donnée par des phrases sans détour, celles-là même que ne prononce pas M. V.) Langlois et ce qui, cette fois-ci, peut heurter nos plus raisonnables convictions, c'est que nous ne savons rien et ne pouvons rien savoir des liens qui unissent un meurtrier à celui qui l'a exécuté froidement, au rebours même des plus élémentaires règles auxquelles un capitaine de gendarmerie doit ou devrait obéir, si ce n'est soupçonner, peut-être, l'existence de ces «lettres d'un langage barbare, inconnu» que Ravanel a découvertes taillées dans la chair d'un de ses malheureux cochons et que nous pourrions tout autant soupçonner devoir composer, mais cette fois-ci sous la forme de tâches de sang déposées sur la neige, les mots d'une phrase secrète et maléfique qui semble ne résonner que dans certaines caboches remplies d'un peu de bourre, comme celle de Kurtz selon Marlow, et ne pouvoir être lue et comprise que par ce type de simple d'esprit peint à la fois par Faulkner et McCarthy, homme «dénaturé» mais pourtant homme comme les autres ainsi que l'avoue Frédéric II, hommes banals on dirait redevenus des loups, vecteurs foudroyants de ces «menaces éternelles» qui sont la substance maligne de temps qui eux-mêmes «ne sont pas modernes mais éternels», plus vieux encore que ces «énormes taureaux d'or du temps d'avant les voûtes», alors même que le commun des mortels, lui, n'a pas la possibilité de s'abriter des dangers de la nuit sous une voûte, l'invention la plus géniale selon Giono, celle qui peut protéger du «rôdeur [qui] rôde» «autour de la nudité et de la solitude», et ce que nous n'admettrons, enfin, jamais c'est que nous ne savons rien et ne pouvons rien savoir de ces deux et même trois meurtres (celui de l'assassin, celui du loup, le suicide de Langlois) puisque les «sacrificateurs» sont délivrés «de tout remords», comme s'ils devaient obéir à cette règle immuable autant que féroce de la beauté, cette beauté d'un «beau matin» où il y a «des odeurs fines et piquantes qui faisaient froid dans le nez comme des prises de civette», cette beauté encore des «carafes du service de cérémonie [qui] organisaient autour de leur belle masse de vin pourpre le clapotement aquatique de toute une impeccable coutellerie de luxe, les flaques laiteuses des porcelaines et le pétillement des mille petits arceaux d'arcs-en-ciels brisés qui jaillissaient du tail, du biseau et de la transparence de tout le nénuphar de la verrerie», cette beauté créant un système de «références dans lequel Abraham et Isaac se déplacent logiquement, l'un suivant l'autre, vers les montagnes de Moria» ou dans lequel «les couteaux d'obsidienne des prêtres de Quetzalcoatl s'enfoncent logiquement dans des cœurs choisis» ou encore dans lequel un des narrateurs peut se permettre ce propos «tout à fait à part» parce qu'il a simplement «eu envie de le dire [et donc l'a] dit», y compris même si, comme l'un des narrateurs du roman de Giono, le premier, celui qui sonde la mémoire de ces faits datant des années 1843 à 1849, nous avons tenté de «faire partie de la chose» à force d'interroger et, comme on dit, de s'y mettre et de s'y mettre au point que le brasillement d'un cigare allumé dans la nuit par Langlois peut se confondre avec une «lanterne de voiture qui se serait déplacée à travers les forêts, les vallons, les cimes et les crêtes» et pour autant, à l'instar de l'énigmatique Promesse de Friedrich Dürrenmatt et d'autres romans qui semblent rôder autour du Mal et ainsi nous en livrent la vision dirait-on la plus convaincante, ne pas pouvoir, de ce Mal justement, nous donner autre chose qu'une peinture lacunaire et palimpseste, un chant bruissant de mille voix que la nôtre a pour devoir de compléter, ces mille voix et la nôtre, la mille et unième voix donc, ne pouvant se résoudre à avouer que, face au Mal, un roi possédant les divertissements les plus exquis n'est pas mieux protégé qu'une oie devant un tueur qui veut contempler son sang gicler de sa tête coupée.