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« L'anarchisme chrétien de Jacques de Guillebon et Falk van Gaver | Page d'accueil | Roger Breuil, encore, par Laurent Jézéquel »

23/07/2012

Brutus de Roger Breuil

Crédits photographiques : Alvaro Barrientos (Associated Press).

Le nom d'un auteur tel que Roger Breuil (Jézéquel pour l'État civil) n'évoque de nos jours aucun souvenir dans le lectorat, fût-il éclairé.
Peut-être, espérons-le du moins, garde-t-il une belle et émouvante présence dans l'esprit des familles dont, avec l'aide de son père Jules Jézéquel, il a caché certains des membres, dans leur propre maison appelée La Chartreuse, en les préservant des rafles menées par les nazis pendant l'Occupation, une action tout simplement héroïque qui a valu à l'auteur le titre de Juste parmi les Nations.
Le lecteur curieux se référera à la page Wikipédia sur Roger Breuil ou, forcément plus complet, à l'ouvrage de Sidney Jézéquel, intitulé L’Avant-dernier des protestants, Roger Jézéquel dit Roger Breuil : sur la route de l’Arsenal publié en 2007.
Finalement, ces actes rares, à réelle hauteur d'homme, ne peuvent pas nous éloigner du sujet de Brutus (Gallimard, 1945), un essai pour lequel Roger Breuil reçut le Prix de la Pléiade : ce sujet est l'homme, non point, précisément, une vie romancée de celui qui assassina César mais plutôt tout homme qui, lorsque sa conscience lui dicte une conduite juste, se lève d'entre la foule et, fût-il le seul à se lever et courût-il au devant d'une mort certaine, demande des comptes (et de quelle façon expéditive, dans l'exemple illustré par Breuil !) au dictateur.
Un essai sur l'homme que, dans les quelques lignes rédigées par l'auteur en guise de préface, celui-ci désavoue pourtant, prétextant le fait que les pages de son livre ont été, croit-il, «un effort vers la vérité, même si à présent elles [lui] semblent enveloppées dans la condamnation où sans cesse nous rejetons ce qui n'est plus» (p. 8, les italiques sont de l'auteur).
Ce qui n'est plus, ce sont les conditions d'écriture de ce livre que l'auteur rappelle, l'urgence, en quelques minutes, de pouvoir s'échapper par la fenêtre «entr'ouverte, moins pour avoir de l'air que pour diminuer le nombre de secondes nécessaires à la glissade au dehors» (p. 7). Ce qui n'est plus, peut-être, c'est cette curieuse et quelque peu maladroite façon de disséminer, dans son texte, d'évidents anachronismes (cf. pp. 100, où une somme de «trois mille dollars» est évoquée, p. 114, c'est une «librairie» où nous dénichons un exemplaire de l'Anti-Caton de César, p. 122, César doit «faire passer Rome d'une communauté moraliste et conquérante à une sorte d'administration à l'américaine» et, p. 139, quelque curieux «wait and see» ponctue une phrase consacrée à la devise de Cicéron; enfin, gauche et droite politique sont convoquées à propos de Brutus et de César, cf. p. 167), comme si à tout prix l'auteur cherchait à se persuader que, par-delà les siècles, Brutus est notre contemporain.
Se pourrait-il qu'il existe des livres insincères écrits durant de tels événements, dans la certitude de la mort crainte mais déjouée à tout instant ? Peu importe, car, de ce livre, Roger Breuil semble s'être éloigné.
À vrai dire, Breuil ne sait guère ce qui a pu l'attirer dans la figure de Brutus, si ce n'est «tout simplement le mystère, le mystère [qu'il] présume chez ce héros» (pp. 11-2) bien que, il nous l'avoue candidement, il ne «distingue au reste pas encore s'il s'agit du mystère d'un individu particulier ou de celui de l'homme en général» (p. 12).
De toute façon, une telle problématique était étrangère aux Anciens qui «n'avaient pas besoin de préciser ce que chacun pouvait deviner du premier coup, d'après la connaissance commune. Et, bien que cette connaissance ait fondamentalement changé depuis lors, peut-être reste-t-il que le secret de l'homme doive être recherché hors de lui, dans une réalité qui fonde son être, lui donne un sens et le justifie» (p. 13).
Elles sont du reste fort peu nombreuses, pour ne pas dire totalement inexistantes, les pages qui se soucieraient, dans le livre de Roger Breuil, d'une quelconque préoccupation psychologique, au rebours des préoccupations de tant d'écrivains et même (surtout) de biographes. Elles sont même tellement absentes, ces préoccupations, nous sommes tellement «pressés de flairer les pistes et d'attraper les autres dans les filets dramatiques et des hérédités» (p. 20) et Breuil, sur ce point du moins, de nous décevoir, qu'il est touchant de constater avec quelle désinvolture supérieure l'auteur livre son héros non point au bête hasard, mais à ce que Brutus voulut être et, de fait, fut.
Et il voulut être et il fut une seule chose, assurément, et cette chose qu'il voulut être fut un homme, la réalité, si on y songe deux secondes, qui le moins facilement peut se laisser capturer dans les filets de la prose, alors même que le «témoignage historique est aussi remarquable par l'affirmation de sa valeur que par son incapacité à justifier celle-ci» (p. 88).
Roger Breuil ne cesse d'insister sur la dimension existentielle sinon existentialiste de son portrait de Brutus, comme nous le voyons dans un passage que je cite longuement : «Je ne peux raconter la vie de Brutus comme je ferais celle d'un homme d'aujourd'hui, parce que me font défaut les éléments, peut-être fugaces et indéfinissables, mais certains, qui sont la vraie matière d'un récit : je n'étais pas là, je n'ai pas vu, je ne sais que par ouï-dire et confusément. Que nous soyons reliés de différentes façons aux Romains, que nous leur devions un peu ou beaucoup de notre sang, de nos lois et usages, de notre langue et de notre pensée, cela n'est pas négligeable, mais n'annule pas la formidable distance qui nous sépare de Brutus. Non, en définitive, pour m'approcher de lui, je ne puis tabler que sur une ressemblance entre les hommes» (pp. 28-9).
Le point intéressant de cette ressemblance est qu'elle ne peut s'établir que dans et par le biais d'un tiers invisible, Dieu, puisque les siècles, nous dit Breuil, constituent un gouffre infranchissable entre le modèle et son peintre : «En définitive, si je veux trouver en Brutus un homme, il me faut croire qu'il était une créature de Dieu, que sa vérité était là. Ce n'est pas à dire qu'on puisse jamais déduire la connaissance d'un homme de cette affirmation. Celle-ci, au contraire, garantit son existence libre et subjective contre toutes les entreprises de l'objectivité» (pp. 29-30).
Voilà bien l'unique point sur lequel Breuil fixe son attention : la liberté de l'homme, en Dieu, son servage, en dehors de Dieu, dont la prétendue volonté d'objectivité n'est finalement qu'une des modalités d'appréhension de la réalité qui nous entoure, fût-elle morte depuis des millénaires.
Liberté paradoxale finalement, qui permet toutes les audaces et d'abord, sous l'apparent foisonnement des différentes actions, de saisir l'unité essentielle de l'homme, comme en témoigne ce beau passage, critique à peine voilée de toute une mode littéraire agitant, sous les yeux de l'auteur, l'épouvantail des états de conscience multiples et de la complexité effarante, à jamais hors de portée du plus génial des écrivains, d'une unique seconde de la vie d'une mouche : «Il est toujours lui-même. Rien ne sert de le vouloir décomposer en mille intermittences dont l'assemblage porterait son nom. Quand même il s'appellerait légion, les esprits multiples pourraient être chassés de lui sans qu'il perde la moindre parcelle de son être» (pp. 30-1).
Et l'auteur de conclure ce deuxième chapitre par le passage suivant : «L'ignorance où était Brutus est la nôtre. Mais puis-je feindre de ne pas croire de lui ce que je crois de moi-même ? La même destination qui nous enveloppe emportait Brutus à travers ses espoirs et ses tourments, parce qu'il était un homme. Et, parce que je suis à mon tour un vivant, je dois l'accueillir en frère et tout partager avec lui» (pp. 31-2).
De cette ressemblance essentielle, au sens philosophique de l'adjectif, unissant deux hommes et, plus largement, tous les hommes entre eux (1), l'écrivain ne doit pas manquer de tirer profit, pourvu qu'il enveloppe son personnage, y compris s'il a réellement existé, d'amour, seul capable de garantir au créateur le regard le plus perçant, celui qui se passe de mots dans sa fulgurante pénétration de l'âme et de l'esprit, même s'il doit bien, à un moment quelconque, les retrouver, ces mots : «Elle le tient tout entier dans ses yeux, comme un enfant qu'elle aurait fait. Elle le ramène vers une forme précise, un être solide, l'homme qu'elle connaît, celui qui existe pour elle. Il y a quelque chose de merveilleusement réconfortant à rentrer dans cette forme simple, à se condenser en cet être là, le seul réel sans doute. Il reçoit de Clodia, en cette minute, le jugement profondément équitable et régénérateur qui fait de lui un Brutus bien net et mesuré par celle qui l'aime tel qu'il est, encore présent sur le seuil» (p. 51).
L'écriture est don, de même que la capacité de partage et de communication dont tout homme est libre de jouir, c'est bel et bien le don. Un homme est défini selon Breuil par ce qu'il donne, et c'est ce don même qui permet à l'écrivain de tenter de l'approcher (cf. p. 90) puisque, nous l'avons vu, l'événement historique constitue ce que les astrophysiciens nomment une singularité, de laquelle il nous est impossible de trop nous rapprocher ou, si nous parvenions par chance à le faire, de comprendre ce qui se joue derrière l'horizon des événements.
Voici, sur ce point, un très beau passage du texte de Roger Breuil, insistant sur l'équivalence entre le présent et la vie bruts, que le plus fin des observateurs serait lui-même bien incapable de raffiner pour en extraire un quelconque enseignement. Et, une fois de plus, c'est le don, cette fois-ci le don que constitue la douleur, qui permet la communication entre des hommes qui, de fait, ne sont plus des îles isolées les unes des autres : «Le propre de l'événement est de déformer entièrement la perspective que dans les heures calmes de la vie nous projetons en avant de nous. Alors le présent se gonfle à l'extrême, absorbant en lui et même supprimant le passé comme l'avenir. L'actualité démesurément grossie nous réclame tout entier, corps et bien. D'où ce caractère d'absurdité, de démence, à toute vie humaine considérée du dehors, qu'il s'agisse d'actions illustres ou parfaitement banales, d'un Brutus ou de la plus dénuée des créatures. C'est là notre sort commun. Mais il n'en est pas moins vrai que nul ne l'accepte ainsi. Au travers de l'incohérent désastre qui l'accompagne et qu'il ne cesse de fabriquer lui-même, l'homme s'efforce à mettre de l'ordre, à répondre à la bêtise de l'événement par quelque pensée, et s'il n'a rien d'autre par la douleur. Pour comprendre exactement un acte – ici la conjuration de Brutus – il faudrait donc pouvoir retrouver les grandeurs relatives qu'avaient les choses aux yeux des acteurs. Encore, malgré l'art qu'on y pourrait mettre, en resterait-on éloigné de toute l'infranchissable distance qui sépare le souvenir du présent isolé, indépendant, irréductible à toute pensée, s'imposant par lui-même, absolu et formidable car il est la vie» (pp. 125-6).
Cette communication que le présent, absurde et s'étendant démesurément vers le passé et le futur jusqu'à les engloutir et les abolir, empêche, est permise toutefois par le contact direct et, nous l'avons vu, par la souffrance, comme Breuil le souligne d'ailleurs lorsqu'il évoque directement l'assassinat de César par Brutus : «C'est tout autre chose que de toucher ! Une invincible répugnance et aussi un amour bizarre qui vient d'une région inconnue de l'être. Vraiment physique, divin ! On sent la bête qu'on est en touchant l'autre bête. On est un dieu incontrôlable, ah !, terriblement dru et lourd, lui aussi, immortel, car d'une pure matière vivante qui ne peut mourir, substance. Et derrière il y a la petite flamme vacillante de la volonté qui continue à vouloir et crie d'en finir à tout prix. Jamais Brutus n'a aimé César comme il l'aime à l'instant qu'à son tour, le dernier, il a frappé» (pp. 149-50), comme si Tchen, au travers de la moustiquaire qui lui cache et lui dévoile l'homme qu'il doit tuer, n'en finissait pas de jouir de cette troublante proximité du meurtrier et de sa proie, dont c'est la dernière seconde, insouciante et paisible, de vie, cette vie qui devient, comme l'aleph de Borges, infinie désormais, le présent grossissant monstrueusement jusqu'à tout englober, du héros, Marcus Junius Brutus qui «s'est enfoncé tout juste où il n'y a plus d'espace ni de liberté !» (p. 150) jusqu'à l'écrivain qui ne saura pourtant rien en dire, ou si peu, malgré le fait que c'est le meurtre qui va, enfin, enchaîner son personnage à un destin dont il pourra aisément tirer les ficelles toutes littéraires.
En tuant, Brutus s'enchaîne et, pour Roger Breuil, devient visible, enfin !, discernable en un mot, puisque c'est à partir de ce meurtre que l'histoire va pouvoir commencer «son travail de réduction» (p. 164), que les actes du héros vont être dignes d'être couchés sur du papier : «On célèbre les héros de la liberté et ces héros ne sont pas libres !» (p. 160), comme si la liberté véritable d'un homme s'accomplissait une fois que ce dernier a reconnu à quoi il était, de toute éternité pourrait-on dire, enchaîné et que, le reconnaissant, il épouse pleinement le temps du présent creusé d'une véritable dimension créatrice qui ne serait plus seulement étouffante : c'est ainsi au moment de vivre ses dernières heures que Roger Breuil affirme de Brutus que, jamais, «il ne posséda comme alors sa liberté tant chérie» (p. 213).
Ce moment de la coïncidence entre la volonté d'un homme et la manifestation extérieure de sa pacification intérieure, de sa prise de conscience de sa propre vérité ne peut, selon l'auteur, se manifester que grâce à un nom : «C'est qu'un homme, pour agir, ne s'élance pas toujours du même endroit, il dispose de toute une série de points de départ qui s'échelonnent des régions lointaines de sa philosophie jusqu'à la détermination immédiate de l'instinct. On a bien l'impression que Brutus a plus d'une fois cédé aux circonstances, c'est-à-dire à la peur, à l'orgueil, au scepticisme. Il reste qu'il a voulu être, qu'il a voulu être Brutus, qu'il a non seulement accepté, mais voulu opérer cette rencontre toujours difficile entre l'indéfinissable chose qu'est un homme et sa forme visible, rencontre et fusion dont le signe est un Nom» (p. 215).
Louis Massignon, en un passage saisissant, ne dit pas autre chose en fin de compte que ce que répète Roger Breuil : la vraie liberté est acceptation du pur présent de la mission à accomplir, qui est vocation, appel du nom, précisait toujours Bernanos : «Or ce n'est qu'en se plaçant entre l'origine et la fin d'un homme que l'on peut commencer à voir sa vérité. Il faut résolument nier pour lui l'irréversible et l'irréparable, comme nous les nions pour nous-mêmes en tant qu'êtres vivants. Il faut combattre pour son unité, comme nous combattons pour la nôtre. Et cela n'est possible que si nous lui vouons un respect égal à celui que nous nous accordons à nous-mêmes, respect lié à une foi en l'éminence de notre propre origine et de notre propre fin» (pp. 216-7).
Et, ainsi, nous ne nous étonnerons pas que Roger Breuil affirme que Brutus a conquis sa plus haute liberté en ne se dérobant point à ce que sa conception même de la liberté exigeait de lui, tuer celui-là même qui voulait réduire la liberté, et ainsi flétrir l'idée qu'il se faisait d'elle : «Obscurément, peut-être, selon l'avis même de César, mais intensément, et jusqu'au point d'y sacrifier sa vie, il a senti qu'aucun résultat ne valait qui ne pût être atteint que par des moyens mettant l'homme en péril. Liberté conservatrice ? Mais elle était la garantie ou le signe d'un ensemble de valeurs vitales auxquelles Brutus et les siens croyaient, et pas seulement pour eux-mêmes. Derrière la liberté, c'est Rome que défend Brutus. Et derrière Rome, c'est une certaine idée de l'homme» (p. 221).
L'homme est quoi qu'il en soit au centre de la philosophie de Roger Breuil et, si ce mot un peu imposant en effraie plus d'un, employons alors ceux de vision littéraire car, si je «suis seul à connaître la valeur de mon temps et de ma vie, comme vous l'êtes à connaître celle des vôtres» (p. 224), c'est tout simplement parce que nous ne pouvons pas «prouver la vérité contre les hommes" (p. 225) mais avec eux, en eux, par l'acte d'une compénétration intime et surtout point offensante, ni même prétendre connaître les arcanes de leurs actes en nous imaginant être des dieux même si, aux toutes dernières lignes du livre de Roger Breuil, il nous semble que ce soit bel et bien cette tentation de la toute-puissance qui nous permettrait de nous passer du support inadéquat que représente en fin de compte Brutus lorsqu'il s'agit de «connaître les naissances impures et les adolescences fougueuses et les morts stoïques, ni pour nous instruire aux guerres, aux meurtres, aux exils» (ibid.), tentation délétère qui fait oublier à l'auteur, ne fût-ce que durant la rédaction de ces dernières lignes, qu'homme, rester homme, est finalement la seule tâche qui nous incombe.

Note
(1) «[...] à chaque fraction de notre vie il fait un temps particulier où les êtres et les choses nous ressemblent autant que nous leur ressemblons» (p. 47).