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29/01/2013

Par-delà le crime et le châtiment de Jean Améry

Crédits photographiques : Vadim Ghirda (Associated Press).

Par-dela-le-crime-et-le-chatiment.jpgÀ propos de Jean Améry, Par-delà le crime et le châtiment (Actes Sud, coll. Babel, 2005).

Sous-titré Essai pour surmonter l'insurmontable, l'ouvrage de Jean Améry a été publié en 1966. Il s'agit d'un recueil composé de plusieurs textes dont le plus saisissant est sans doute celui qui s'intitule La torture et qui est donc consacré à l'expérience que subit l'auteur non seulement de l'emprisonnement dans le fort Breendonk, mais de la torture infligée par des soldats nazis à un homme qui, ne sachant rien, ne put rien leur avouer.
Expérience brève, intense, atroce, décrite avec une sobriété de moyens qui fait songer à l'écriture sèche (en apparence tout du moins) d'un Sebald, expérience cependant moins atroce que celle d'autres détenus, de l'aveu même d'Améry, expérience pourtant inoubliable, la torture étant définie, pour le moins banalement, comme «l'événement le plus effroyable qu'un homme puisse garder au fond de soi» (p. 61) et aussi comme celui qu'il est rigoureusement impossible d'évoquer à celles et ceux qui ne l'ont point enduré dans leur chair et leur esprit, tant la douleur extrême infligée à un homme par un autre homme est une expérience rétive au pouvoir du langage : «Celui qui voudrait faire comprendre à autrui ce que fut sa souffrance physique en serait réduit à la lui infliger et à se changer lui-même en tortionnaire» (p. 82), magnifique paradoxe que la littérature répétitive tout entière et passablement ennuyeuse d'un Sade a peut-être tenté d'illustrer métaphoriquement.
En fait, la torture, en tant que réalité qui «pose une revendication totale», éteint la parole, Jean Améry confiant que, pour lui, «elle s'est éteinte depuis longtemps» (p. 58) de toute façon, parce qu'elle confine l'esprit dans un cachot duquel il ne peut s'échapper et révèle son «incompétence» (p. 55). La langue elle-même n'a rien à dire sur l'expérience de la torture, tout simplement parce qu'elle ne peut rien dire, pour la raison que la réalité insurpassable de la douleur infligée par le bourreau au supplicié excède ce tout dans lequel, selon l'auteur, doit s'intégrer une langue, un tout sur lequel il faut «avoir un véritable droit possessoire» (p. 122), le torturé n'ayant bien évidemment par définition aucun pouvoir sur la torture que le bourreau pratique sur son corps.
C'est peut-être parce que la torture nous donne l'expérience directe de la douleur et que cette dernière paralyse l'esprit par la fulgurance de la mort, admise sans autre forme de procès et même appelée, comme soulagement des souffrances, que la torture peut être considérée comme une espèce de court-circuit de la pensée logique. Ainsi, aucune «route empruntée par la logique, écrit Jean Améry (1), ne peut nous conduire à la mort, mais il est permis de penser que la douleur puisse frayer jusqu'à elle une voie intuitive», la torture allant même jusqu'à abolir «la contradiction de la mort», puisqu'elle «nous fait vivre notre propre mort» (p. 83) et, bien pire, oserait-on dire, que cela, bien pire que la mort, l'expérience de notre animalité souffrante, hurlante sous la douleur incessante, contre laquelle nous ne pouvons rien faire : «Une simple petite pression de la main prolongée par son instrument suffit pour transformer l'autre – y compris sa tête qui peut abriter ou non Kant et Hegel et toutes les neuf symphonies et le monde comme volonté et comme représentation – en goret qui s'égosille sur le chemin de l'abattoir» (p. 86).
La torture, y compris même lorsque les stigmates infligés par le bourreau à son prisonnier ont cessé d'être physiquement visibles, constitue, comme le dit Améry, «l'outrage de l'anéantissement» qui est «indélébile» (p. 95), car celui «qui a été martyrisé est livré sans défense à l'angoisse» (idem.). L'homme qui a été torturé, d'un seul coup, a retiré sa confiance du monde.
Un autre point est intéressant, qui conduit Jean Améry à s'opposer à la thèse, si fameuse et critiquée par exemple par un Gershom Scholem, sur la banalité du mal telle que la posa Hannah Arendt. Pour l'auteur de Lefeu ou la démolition, la découverte du mal extrême représente une expérience limite, un apex de souffrance mais aussi de conscience qui nous confronte à la réalité la plus crue, qui par essence n'est pas la banalité de la vie quotidienne, confondue avec une «abstraction chiffrée» (p. 68). À Auschwitz, de même que les livres constituent des objets à peine concevables «pour le commun des détenus» (p. 31), la poésie n'a aucune place et moins que cela même, le souvenir de la poésie, comme tels vers d'Hölderlin, le poème étant incapable, pour Améry, de transcender la réalité atroce (cf. p. 33). Proust, en somme, ne peut absolument rien contre la déchéance.
Or, le mal détruit toute forme de représentation, celle par exemple qu'une Hannah Arendt, qui «ne connaissait l'ennemi de l'homme que par ouï-dire et ne le voyait que dans sa cage de verre» (p. 67; il s'agit, bien évidemment, d'Eichmann), a cru être la plus apte à décrire la monstruosité de l'homme des foules, et nous fait donc comprendre que «les visages insignifiants finissent quand même par devenir des visages de la Gestapo et que le mal se superpose à la banalité et en quelque sorte la surélève» (idem.).
Étrange trouée dans le monde des ténèbres, étrange forme d'appropriation d'une expérience pourtant décrite comme abominable, maladive volonté d'exhiber un martyre qu'un intellectuel, qui ne l'a pas expérimenté au plus intime de sa chair, ne peut bien évidemment pas même s'imaginer, et qui nous laisse soupçonner qu'Améry, bien qu'incroyant comme il le déclare dans son premier texte (Aux frontières de l'esprit), procède à une essentialisation du mal, comme un autre athée, qu'il cite d'ailleurs, Georges Bataille. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Jean Améry, dans la seconde préface, datant de 1977, à son ouvrage, affirme que toutes «les tentatives d'explications monocausales ont ridiculement échoué» (p. 12) à expliquer Auschwitz, un propos qu'il étend, un peu plus loin, au «mal radical» : «Étant donné que d'une part aucune lumière véritable n'est faite sur l'éruption du mal radical en Allemagne et que d'autre part ce mal [...] est en effet singulier et irréductible dans la totalité de sa logique interne et de sa rationalité maudite, l'énigme reste entière» (pp. 13-4).
Et Améry de reconnaître sans la moindre ambiguïté la supériorité, face au mal, de la conscience religieuse ou politique : «Ce que j'ai cru comprendre m'est apparu de plus en plus comme une certitude : l'homme croyant au sens le plus large du terme, que la foi qui l'anime soit métaphysique ou fondée sur une immanence, se dépasse lui-même. Il n'est pas prisonnier de son individualité, il fait partie d'un continuum spirituel que rien n'interrompt, même à Auschwitz» (p. 45).
Une image, peut-être, pourrait rendre compte de l'horreur, appartenant au registre de l'apophatisme ou, plus étonnamment, à celui de l'image inversée, si souvent employée (et commentée) par un Léon Bloy : «Nous autres [les Juifs], nous sommes habitués à ce genre de choses. On a pu voir comment le verbe s'est fait chair et comme le verbe devenu chair a finalement formé une montage de cadavres» (p. 18). George Steiner ne semble avoir répété que cette noire évidence, qui lie l'extermination des Juifs au christianisme, du moins à une espèce de christianisme devenu fou.
L'énigme posée par Jean Améry reste aussi cruelle qu'entière : comme un homme qui ne croit pas en Dieu, pourtant, selon ses propres dires, seul rempart susceptible de contenir (vaincre ? Non : contenir) la barbarie des camps d'extermination, a-t-il pu endosser le terrible fardeau de la condition de Juif rescapé des camps de la mort sans sombrer non seulement dans le ressentiment auquel il consacre de très belles pages, mais dans le désespoir dont l'issue ne peut signifier qu'une seule chose, le suicide ? Il s'agit donc, pour cet homme, de tenter de transformer son expérience de la monstruosité en une donnée socialo-historique qui pourra, espérons-le du moins, influencer la société allemande telle qu'elle se bâtit après la Seconde Guerre mondiale.
L'avant-dernier texte du recueil, intitulé Ressentiments, est peut-être le plus personnel qu'a écrit Jean Améry, dans lequel il tente d'établir le rôle historique, à l'exclusion d'un possible rôle théologique dont il ne veut pas (2), de l'homme qui n'accepte pas aussi facilement que cela, qui ne peut accepter non seulement Auschwitz, mais le discours des nouvelles générations allemandes qui prétendraient que l'on en fait trop, justement, avec Auschwitz, et qu'elles ne sauraient être éternellement tenues pour responsables de la faute, certes énorme mais, disent-ils, compréhensible, donc excusable à plus ou moins brève échéance et si l'on tient compte d'une multitude de facteurs explicatifs, commise par leurs pères et leurs grands-pères.
C'est dans ce texte que Jean Améry explique la nécessité de conserver non seulement l'unicité mais la valeur paradigmatique absolue d'Auschwitz, en rappelant quelques vérités sobres que j'aurais aimé rappeler, si j'en avais eu le temps, à Renaud Camus lors de notre passage commun sur le plateau de l'émission Ce soir où jamais, le 13 novembre 2012.
Il est intéressant de se souvenir de la réponse, pour le moins confuse, que Renaud Camus me fit (à partir de 10 minutes 06), que je résume dans son esprit : Auschwitz, un événement certes horrible, aura servi comme argument majeur aux tenants de l'antiracisme pour occulter le Grand Remplacement (ou Renversement) en cours en Europe.
Je n'ai cessé de réfléchir, depuis ce soir-là, à cette réponse camusienne, donc prétendument bathmologique qui, pour le coup, constitue une aporie dans sa manière de court-circuiter toute forme de débat. Il est ainsi fort amusant de constater que le pauvre Renaud Camus, qui selon tel échotier pornographe (3), aurait été confronté à une meute sanguinaire incarnant l'Empire du Bien l'ayant empêché de s'exprimer, a au contraire, en mélangeant la référence à Auschwitz avec le discours prétendu de l'antiracisme, opéré une réduction ad absurdum. Il n'est pas moins évident que Renaud Camus, qui commence à roder son discours politique, a été pour le moins malin, ou simplement prudent, en taisant lui-même, devant les invités du plateau mais surtout devant les caméras, ce dont il s'agit réellement : Auschwitz ne peut tout simplement plus être enseigné, parce que la présence, de plus en plus nombreuse et problématique selon l'auteur de Du sens, d'enfants d'origine maghrébine dans les écoles françaises, empêche tout simplement la référence à l'extermination de 6 millions de Juifs et, plus largement, à Israël. Ainsi Renaud Camus peut-il à bon compter trouver pesante la référence constante à Auschwitz et remercier les envahisseurs d'évacuer, par les cheminées d'une société de plus en plus menacée par l'Islam, ce si vilain décor qui de toute façon s'effrite, planté au cœur même de l'Europe : qu'on l'évacue donc, puisqu'elle ne peut plus être évoquée, l'image des tombes de fumée des exterminés !
Il est évident que je ne saurais reprendre à mon compte le ressentiment que Jean Améry déclare éprouver à l'égard de ses bourreaux et, tout autant dirait-on, pour ceux qui, innombrables, n'ont osé ou voulu défendre des Juifs traités d'une façon sous-humaine et même, sous-animale. C'est dans le long passage qui suit que l'auteur évoque l'utilité historique du ressentiment mais encore la noire évidence que constitue Auschwitz à mes yeux, et que Renaud Camus, s'il me lit, ferait bien de méditer, plutôt que de ne s'intéresser qu'au diamètre de son nombril (4), noire réalité que je lui aurais rappelée avec grand plaisir, si j'en avais eu le temps comme je l'ai dit, durant cette émission du 13 novembre 2012, qui m'a valu tant de crachats et d'accusations grotesques de trahison, comme si le fait d'avoir consacré quelques notes, plutôt positives, à certains ouvrages de Renaud Camus avait subitement dû me dépouiller de ma capacité à reconnaître, presque immédiatement, l'homme, petit et veule, sous le littérateur passable : «Aiguillonné par les coups d'éperon de notre ressentiment – et non par une volonté de conciliation souvent douteuse subjectivement et objectivement hostile à l'histoire –, le peuple allemand resterait alors sensible au fait qu'il ne peut laisser neutraliser par le temps une partie de son histoire nationale, mais qu'il faut au contraire qu'il l'intègre. Auschwitz est le passé, le présent et l'avenir de l'Allemagne : si je me souviens bien, cette affirmation est due à Hans Magnus Enzensberger, qui n'a malheureusement pas voix au chapitre puisque lui et ses pairs moraux ne sont pas le peuple. Mais si notre ressentiment brandissait l'index en silence à la face du monde, alors l'Allemagne tout entière garderait à l'esprit, pour elle et pour les générations futures, cette grande vérité : que ce ne sont pas des Allemands qui ont aboli le règne de l'infamie» (p. 167).
Et Jean Améry d'adopter la posture, ô combien intolérable et qui ne pouvait trouver son issue, peut-être, que dans la mort que se donna l'auteur, du survivant qui doit tenter d'enkyster ses ressentiments (cf. p. 172) et qui finira néanmoins, il le sait, par disparaître, même s'il implore ironiquement «la patience envers ceux dont le repos est encore perturbé par la rancune» (p. 173), lui qui jamais ne pardonnera à ses bourreaux, lui qui admet que, en tant qu'homme blessé, tout ce qu'il doit faire consiste à désinfecter et bander sa blessure, «et non pas réfléchir à la raison pour laquelle le bourreau a levé sa hache, et finir sans doute par le disculper en découvrant cette raison» (p. 194), même s'il semble redouter la «possibilité d'une nouvelle destruction massive des juifs [qui] ne peut être exclue» (p. 207), même s'il a été, est et restera à tout jamais, à cause d'Auschwitz et de personnes qui aujourd'hui, comme Renaud Camus, estiment qu'Auschwitz ne sert qu'à masquer la réalité d'un problème autrement plus important que l'extermination de 6 millions de Juifs, à savoir, disons-le clairement, sans l'ombre d'une de ces bathmologies si pratiques pour les trouillards, le remplacement des Français, voire des Européens par des Arabes et des Noirs, un homme marqué par l’infamie, même si Jean Améry est un homme qui, sans «le sentiment d'appartenance à la communauté des menacés», ne serait «plus qu'un homme qui laisse tomber les bras et qui fuit la réalité» (p. 206).
C'est du côté d'un tel homme que nous sommes, sur l'avant-bras gauche duquel est tatoué «le numéro d'Auschwitz; il se lit plus vite que le Pentateuque ou que le Talmud mais l'information qu'il livre est plus éloquente» (p. 197).
C'est, toujours, du côté des humiliés et des offensés que nous sommes, pas des petits seigneurs réfugiés dans leur tour d'ivoire, enkystés, pour le coup, dans la haine, le mépris et le ressentiment, dans la peur aussi, si mauvaise conseillère, que cette ombre bavarde qu'est Renaud Camus ne cesse de conjurer en multipliant, par exemple, la capture, seconde après seconde dirait-on, du temps qui fuit.
Ce n'est pas, ce ne sera jamais du côté de Renaud Camus que nous serons.

Notes
(1) Ce propos de l'auteur semble contredire ce qu'il a écrit dans le premier texte composant son livre : «Plus essentielle est la pensée analytique : c'est d'elle que l'on peut attendre qu'elle soit à la fois un soutien et un guide sur les chemins de l'horreur» (p. 37). Dans un autre texte intitulé Dans quelle mesure a-t-on besoin de sa terre natale ?, Améry, de nouveau, utilise cette image lorsqu'il écrit : «Il faut avoir une terre à soi pour ne pas en avoir besoin, de la même manière que la pensée doit posséder les structures de la logique formelle pour en franchir les limites et accéder aux domaines plus fertiles de l'esprit» (p. 107).
(2) «Il ne peut être question ni de vengeance d'un côté, ni de l'autre d'une expiation problématique qui n'aurait de sens que dans le contexte théologique et ne me concernerait donc absolument pas, et bien sûr il ne peut s'agir non plus d'un apurement, d'ailleurs historiquement inconcevable, par la force brutale» (p. 166). Ailleurs, Jean Améry affirme : «L'affliction métaphysique est un souci élégant, de très haut standing. Qu'elle reste l'affaire de ceux qui savent depuis toujours qui ils sont et ce qu'ils sont, pourquoi ils le sont et qu'ils peuvent le rester. Je la leur concède volontiers – et je ne m'en sens pas plus misérable devant eux» (p. 210).
(3) Il n'est pas plus étonnant qu'un xénophobe et un raciste cachant sous un pseudonyme ses idées nauséabondes comme Ygor Yanka (et le choix de ce patronyme fantaisiste est bien évidemment fort commode, lorsque l'on n'ose pas signer ses textes les plus virulents, disons les plus souchiens, de ses prénom et nom), il n'est pas étonnant qu'un tel personnage exsudant la haine, la peur déguisée en résistance guerrière, la vulgarité et le ratage à prétention hautement introspective, utilise à peu près le même pseudo-argument que le cacographe Pierre-Antoine Rey (auquel je fis cette longue réponse), lorsqu'il écrit dans telle note bavarde et solipsiste : «Je ne suis pas camusien ni camusolâtre, mais je donne raison à Camus sur le Grand Remplacement. Sur la Shoah, vous [moi-même, donc] aviez aussi raison, évidemment, sauf que votre intervention a semblé n'avoir pour but que de faire passer Camus pour l'antisémite qu'il n'est pas. Et il s'est fort clairement exprimé là-dessus ensuite».
Je ne sais si Camus est ou n'est pas antisémite, ni encore s'il est ou pas raciste. À la limite, je m'en fiche car, pour reprendre les termes de Jean Améry, l'antisémitisme est l'affaire des antisémites : «c'est leur infamie ou leur maladie. C'est aux antisémites de surmonter le problème, pas à nous» (pp. 193-4, l'auteur souligne). Ygor Yanka, aussi remarquable lecteur qu'écrivain pour demi-mondaine s'ennuyant derrière son écran, semble ne pas même s'être aperçu que jamais je n'avais traité Camus d'antisémite ni même prétendu qu'il pouvait en être un, bien que ma saillie, durant l'émission de Frédéric Taddéï, ait parfaitement réussi à faire sortir notre loup de son bois gersois, alors même, bien évidemment, que je me contrefichais de le mettre en position inconfortable, d'un point de vue strictement tactique, par la seule évocation d'un mot, un nom propre, qui met pourtant visiblement très mal à l'aise notre grand lecteur de Paul Celan. Je devrais, pour me prononcer sur ces deux questions (l'antisémitisme et le racisme supposés de Renaud Camus), lire ou relire l'ensemble de son œuvre et, ma foi, Camus n'étant à mes yeux qu'un écrivain qui, dans le meilleur des cas, n'est rien de plus qu'intéressant, puisque l’œuvre strictement littéraire cède, depuis quelques années tout de même, le pas à la réclame et au slogan politique ainsi qu'à l'exposition impudique de la vie privée, je ne vois pas l'intérêt de perdre mon temps. Je sais en revanche que Renaud Camus est xénophobe et que, comme tant de ses lecteurs transis, si propres sur eux, mélomanes confirmés et photographes à peu près nuls, amateurs de bonne chair et de belles œuvres littéraires, qui lui donnent du Maître à longueur de journée (et de nuit sans doute, dans leurs rêves turgescents), Renaud Camus cache sa peur derrière une prétendue in-nocence, commode paravent pour qui ne souhaite évoquer, d'un texte, fût-il juste, qu'une dimension strictement esthétique, l'éthique étant jetée au rebut. En clair, ces individus si merveilleusement policés, comme en témoigne la tenue stratosphérique de débats insignifiants et passionnels sur le forum de la Société des lecteurs de Camus, qui boivent leur thé en levant le petit doigt et en causant musique baroque et art culinaire, qui représentent le dernier rempart de Français de souche contre les hordes tiers-mondistes dignes du Camp des saints, seraient prêts à s'entretuer pour une virgule mal placée mais laisseraient cependant crever un bougnoule (pardon, ce qu'ils nomment un CPF, une ou un chance pour la France) à terre, au prétexte que lui et sa famille (et Dieu sait que la famille d'un Arabe, malheur pour la France !, est potentiellement grande) remplacent les bons petits Gaulois, fussent-ils aussi stupides, vulgaires et mécréants qu'un crétin subsaharien.
(4) Lequel, point idiot mais strictement obsédé par cet autre (et cet hôte) princier qu'est lui-même, écrit dans son Journal désormais disponible en ligne, et à condition de verser son écot pour pouvoir le lire : «Dimanche 27 janvier 2013, six heures et quart. Au fond je suis comme un type qui aurait décidé d’être célèbre, tiendrait à lui tout seul tous les rôles nécessaires à cet emploi et en assurerait solitairement toutes les fonctions : j’écris en grand détail ma biographie, je publie quotidiennement les documents les plus insignifiants relatifs à mon existence, je me photographie sous toutes les coutures, j’ouvre au public mon habitation comme si c’était un musée à ma gloire, ou du moins à ma mémoire. En un sens, c’est très démocratique : à ce compte-là, tout le monde peut être célèbre, encore qu’il y faille bien du travail. D’un autre côté ça ne l’est pas du tout : on se passe complètement de l’avis de la presse, de la critique, du public et de la postérité — il ne manque qu’eux.»
Belle lucidité camusienne, dont hélas le principal intéressé ne sait que faire : la tentation solitaire est toujours, peu ou prou, une tentation totalitaire.