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11/02/2013

Tout autre. Une confession de François Meyronnis

Crédits photographiques : Stringer (Reuters).

4213302744.jpgLe roi Sollers et sa cour.





Nous n'avons jamais hésité à féliciter François Meyronnis : toutes les fois qu'il a écrit un nouveau livre, celui-ci nous a semblé plus lamentable que celui qui le précédait.
Tout autre, sous-titré Une confession, pourrait toutefois faire exception miraculeuse dans cette théorie de la bêtise bavarde et ayant trouvé refuge dans une prestigieuse maison d'édition. Certes, nous touchons dans ce livre, et bien plus d'une fois, ce que nous pourrions penser être le fond de la bêtise, de la prétention et, tout simplement, de l'imposture littéraire, si nous ne savions parfaitement que le prochain livre de Meyronnis, qui bien évidemment sera publié par Philippe Sollers dans sa collection L'Infini, sera sans doute plus mauvais que celui que nous venons de lire. Et si, à Dieu ne plaise, il devait ne pas être plus mauvais, il ne ferait en tout cas que répéter ce que Tout autre, une fois pour toute, a arraché de ses petites tripes transparentes, plus fragiles qu'une gaze : en poussant un énorme cri de rage qu'il pense pouvoir être capable de faire trembler l'univers, le moucheron se libère d'une goutte d'eau et vole gaiment vers la mouche qui le happera. François Meyronnis, je ne puis que le supposer content, à vrai dire heureux, même, d'être parvenu à écrire sa confession, qui bien évidemment a moins d'importance littéraire que la dévoration d'un moucheron libéré par une mouche stochastique.
Tout écrivain, fût-il mauvais, se caractérise par un ultime effort qui le consacre et l'achève. François Meyronnis s'est vidé de la matière qui constituait son fonds de commerce, un vague mysticisme de pacotille, une insurrection de terroriste germanopratin (enfin, il souffre, nous le verrons, d'être moins connu et reconnu que son jumeau commercial, Yannick Haenel qui, il est vrai, n'exerce pas la profession de terroriste mondain ailleurs que dans ses trop nombreux livres), une guerre de séide ouaté contre le néant, en provenant, c'est du moins ce qu'il croit, du sein même du néant, et il s'en est vidé en publiant Tout autre, sa gouttelette d'eau qu'il a cru océan.
Un tel effort n'a pu que hausser l'auteur à une hauteur qu'il ne dépassera sans doute plus jamais, celle d'un tabouret de taille moyenne, disons celui sur lequel Philippe Sollers, dans son petit bureau de travail, empile les derniers livres reçus. De méchante humeur ou bien tout simplement mauvais lecteur, nous pourrions refermer ce livre sans avoir même commencé à le lire et ce ne serait probablement pas manquer faillir mortellement à la tâche du critique. Mais il y a autre chose, qui tient en peu de mots : la mention (bien davantage que l'analyse, François Meyronnis étant un penseur à peu près nul) d'une thématique à nos yeux essentielle, celle du langage dégradé, souillé par la parlure domestiquée, thématique hélas immédiatement gâchée par deux défauts rédhibitoires : l'écriture même de l'auteur et les remèdes qu'il propose pour, si je puis dire, laver la parole salie, soit un rien au carré.
Si la continuité, quelles que soient les ruptures formelles dont ils se plaisent à émailler leur parcours, est la marque des grands écrivains, elle n'en constitue pas moins la signature des plus mauvais. Les lecteurs de François Meyronnis, s'il en existe donc en France ailleurs qu'au Select et dans la Zone, retrouveront avec plaisir ou dégoût les étiques procédés dont abuse cet écrivant moins pauvre qu'indigent : l'usage, pour le moins abondant, sur-gracquien pourrait-on dire, des italiques (1), toujours censées nous indiquer quelque intrusion flagrante du hors-norme absolu, alors que, bien au contraire, elles noient ce qu'il importerait de dire et surtout préciser dans l'effet surjoué du clin d’œil échangé par des conspirateurs; l'habituelle vrille endémique (2) qui voudrait bien désosser l'axe de l'univers si celui-ci se prêtait aux voltes d'un derviche tourneur, et nous fait, à chaque lecture d'une seule ligne de François Meyronnis, immédiatement vomir la nourriture que nous aurions eu la bêtise d'ingérer; l'antéposition caractéristique, répétée jusqu'à la ritournelle, des derniers membres d'une phrase (3) et, enfin, l'usage des ficelles les plus colorées d'un ésotérisme de bazar qui indisposerait Monsieur Nounoursin, sérieux voyant discret et authentique médium compétent qui, même sans posséder une boule de verre, pourrait nous annoncer non point l'avenir mais le passé de la collection de Philippe Sollers, et regretter qu'une si mauvaise collection n'ait pas été supprimée après son troisième titre.
Voilà, maigrement exposée sur un drap noir et élimé de magicien de foire, la verroterie de notre Meyronnis, qui ne doit sans doute lui-même pas être franchement convaincu d'avoir dupé le plus crédule de ses lecteurs, à qui il a fait croire qu'il avait acheté un de ses livres alors qu'il ne s'agit même pas d'une Tour Eiffel en papier mâché doré.
Nous apprenons ainsi que François Meyronnis est entré en contact avec une dimension invisible alors qu'il se trouvait, en Angleterre, sur un terrain abandonné où étaient jetés une multitude d'objets. C'est alors que François Meyronnis a connu une espèce de visitation, et, nul mystique n'est parfait, qu'il l'a connue et éprouvée dans sa chair devant un balai jeté au rebut. Le passage vaut d'être cité de sa première à sa dernière sottise, tant il nous semble condenser les pitoyables procédés utilisés sans relâche ni honte par notre marabout pied-bot mais, encore, témoigner, si nous avions besoin de preuves, de l'écriture affligeante d'un si remarquable cacographe qui, dans quelques années probablement, ne survivra qu'à l'état fort peu enviable de sentence expéditive à vertu encyclopédique, pourquoi pas celle-ci : Il écrivit et seul Philippe Sollers crut en son génie. Voici donc de quelle façon François Meyronnis relate l'irruption du tout-Autre : «Cela débute lentement, par une pause. Une longue pause, en face des gravats. Le soleil dardait ses rayons, quand une espèce de ravissement me tombe dessus. Oui, c'est brutal. Le vide s'avance, et me happe; jaillissant tout d'un coup, quelque chose m'absorbe, éradiquant les faibles assurances qui préservent la façade. Tous ces déchets à mes pieds, ils m'attirent, comme si j'étais devenu l'un d'eux : un résidu parmi d'autres. Émanant du tas, une puissance m'incite à me tourner sans crainte vers le rebut. L'amas hétéroclite exerçait sur moi l'influence de l'aimant sur le fer. Le trait commun de ses composants, celui d'avoir été rejeté, comme la part dont on se détache. De leur assemblage, et de ses bigarrures, découlait un ruissellement d'énergie répulsive, en accord avec la mienne. Curieusement, un espace d'interférences se créait dans un rayon de lumière, auquel je participais à mon corps défendant» (pp. 50-1).
La conclusion d'une telle crise de stupidité assurée de son propre sérieux ne saurait être rien de moins que grotesque, puisque le faux mysticisme ne débouche jamais que sur la pantalonnade. Copiant le style si éminemment reconnaissable de l'auteur, nous pourrions écrire, Il a reçu une divine baffe, celui qui s'est pris pour un François d'Assise : «Tout à coup, en regardant ce balai ce fut comme si je me voyais moi-même» (p. 51). J'indique que ce balai, dont l'utilisation peu reluisante pourrait heureusement conduire à la disparition de la prose de François Meyronnis, n'est autre que, suprême retournement métaphysique, Isidore Ducasse dit comte de Lautréamont, l'auteur nous affirmant sans rire (car l'absence d'humour est la marque des fous plus que des génies) qu'en «répondant à cette exhortation, un certain jour», il a «pris naissance en un lieu vraiment nouveau – de là, une existence héraldique, mais ne devant plus rien à l'ancien armorial. Être en marche, oui, vers son nom véritable : ne pas avoir d'autre boussole» (pp. 47-8). Je me demande bien si de telles phrases ne seraient pas capables de l'inverser, notre bon pôle magnétique, s'il n'avait connu d'autres aimantations stylistiques tout aussi ridicules.
À lire de tels passages, nous nous disons que François Meyronnis plaisante, ou qu'il essaie de nous rejouer, le talent aux abonnés absents, le coup du noir et facétieux Yannick Maldoror. À moins qu'il ne soit, tout simplement, fou, comme peuvent nous le laisser penser plusieurs passages de son texte : «Dans ma tête, un cumulonimbus à base sombre. Mon cerveau, du coup, flotte dans un remous floconneux : d'où son extraordinaire complicité avec le chaos» (p. 33). Il ne serait guère étonnant qu'un psychiatre n'ait pas déjà lu ou entendu ce genre de phrase et il serait tout aussi étonnant qu'il ne soit pas stupéfait d'apprendre que son auteur est un homme en apparence sain d'esprit, mais qui déclare être incapable de marcher plus de vingt mètres dans la rue sans se perdre...
Mes lecteurs, car fort heureusement Meyronnis ne doit pas en avoir beaucoup en dehors du premier carré des sollersiens de très stricte obédience (comme l'inaltérable Josyane Savigneau, qui tresse des louanges à ce livre dans un article inepte paru le 30 novembre dernier dans le très sollersien Monde des Livres) et de ceux qu'il pourrait me remercier, un de ces jours, de lui apporter même d'aussi torve façon, mes lecteurs ne doivent absolument pas douter du fait que Meyronnis est parfaitement sérieux, lui qui se décrit, à longueur de confession, comme «un être à part» (p. 19), lui qui, aussi loin qu'il remonte, «rejette toute forme d'appartenance : à une race, à un pays, à une classe», puisque, comme il le déclare, se «mettre hors cours est la seule manière de rester présent», la surprenante communauté à laquelle il revendique d'appartenir étant «celle qui n'admet rien de commun» (p. 24). Qui aurait pu en douter ? Certainement pas nous.
C'est le prurit de la singularité absolue qui démange notre si peu convivial écrivain qu'il passe ses journées au café Select où, sirotant des diabolos menthe, il rêve de «faire sauter tous les boulons de l'amarrage social» (p. 29) puisque, de fait (Meyronnis est l'homme qui rarement doute (4)), «un abîme [le] sépare des autres, de tous les autres, parents compris» (p. 30, l'auteur souligne, et soulignera toujours lorsque nous indiquerons ses propres italiques), qu'il est un singulier, «en quête d'autres singuliers», n'ayant donc «rien à voir avec l'individu concocté par l'universalisme» (p. 140) et qu'une «incompatibilité irrémissible avec ce qui [l']entoure» lui ordonne de faire «un bond hors de la rangée des natifs», lui qui vient, mais on se demande d'où du coup, «de plus loin que la société» (p. 31).
Mis au ban de la société par son propre désir d'en sortir à tout prix mais nous rappelant tel exemple d'ancêtre peu recommandable (cf. chapitre 22), nous avons vite fait de comprendre où Meyronnis veut nous emmener, lorsqu'il déballe l'attirail poussif d'un ésotérisme de bal masqué, comme il l'avait d'ailleurs déjà déballé sous nos yeux dans le ridicule ouvrage sur Moby Dick écrit à quatre pieds, trois amulettes et huit boules de cristal, Prélude à la délivrance : l'exclu, le paria, ne peut être, de par son statut ambivalent, qu'en contact avec le sacré, soit, aux yeux de notre explorateur des mondes inconnus qui se nichent dans les bars de l'avenue Montparnasse, avec telle «cavité à même la roche [qui] ouvre sur un pays de derrière, ignoré des cartes» (p. 43) qui constituera «un accès vers le vif à partir des ornières» (p. 23), ce même vif longuement évoqué dans l'un des livres les plus mauvais qu'il m'a été donné de lire, Brève attaque du vif.
Rien de bien neuf, donc, depuis le fameux Matin des magiciens de Pauwels et Bergier, un livre monstrueux mais écrit, intéressant et cocasse qui a au moins permis à plusieurs générations de jeunes (et de moins jeunes) lecteurs de découvrir des auteurs tels que le grand Arthur Machen : «Nous nous sommes simplement efforcés d’ouvrir au lecteur le plus grand nombre possible de portes, et comme la plupart d’entre elles s’ouvrent de l’intérieur, nous nous sommes effacés pour le laisser passer» (5). François Meyronnis, lui, ne s'efface pas puisque, comme tous les mauvais écrivains, sa matière n'est autre que lui-même (il faut le génie d'un Kierkegaard ou d'un Kafka pour oser sonder le puits de sa seule personnalité sans tomber dans le ridicule) et nous aimerions, s'il s'agissait, pour nous, de nous enfoncer dans les là-bas de la grâce ou du mal, bénéficier d'un cicérone tel que Virgile plutôt que d'un aussi lourd et épais paquet de prétentions sollersiennes, c'est-à-dire dénuées de toute forme d'humour, collant éperdument à sa propre inculture et manque criant de talent.
Mon ami Francis Moury, citant le propos de je ne sais plus quel réalisateur (José Bénazéraf ou André Bazin, peut-être ?), me rappelait que l’œuvre cinématographique la plus inqualifiablement nulle, par exemple La Passion du Christ de Mel Gibson peut tout de même s'enorgueillir d'une pure minute de cinéma. De même un livre, y compris un livre de François Meyronnis, qui peut être à bon droit considéré comme un empilement poussif, ridicule et dénué du moindre talent littéraire de procédés usés jusqu'à la corde, et sur lesquels notre cacographe, s'il avait le sens des affaires, se dépêcherait de réclamer des droits d'auteur.
Je suis moi-même étonné par ce que je vais écrire mais je dois quand même l'écrire, quitte à relire les pages concernées pour me prouver que je n'ai pas pris mes désirs pour la réalité : il y a, dans le dernier ouvrage de François Meyronnis, bien plus qu'une bonne ligne (6). Il y a même tout un chapitre, le treizième du livre, qui n'est point mauvais, sans doute parce que l'auteur ne nous parle plus de son immarcescible singularité, mais nous brosse un portrait assez nuancé de Bernard Lamarche-Vadel comme premier témoin (mais témoin secret, cf. p. 59) d'une époque abjecte, où la vitalité française s'est racornie comme une charogne exposée sous un soleil de plomb : «Gommer, couvrir : nous faisons cela. On efface tout : les dates, les noms, mais d'abord la langue et, avec elle, les sensations, les gestes. Déjà, nous ne sentons plus les nuances. C'est-à-dire que nos prédécesseurs, nous ne les comprenons plus : ceux qui, avant nous, ont parlé avec les mêmes mots. Mais ce n'étaient pas vraiment les mêmes. Dans nos bouches, ils tombent en déliquescence» (p. 61).
Il est également juste d'affirmer que l'esprit français est essentiellement collaborateur, même si de très fortes individualités (celles, justement qui, plutôt que de bavarder comme Meyronnis, ont agi) ont sauvé l'honneur du pays lorsqu'il s'agissait de se lever, et de ne pas rester planqués dans un bar ou dans un bureau de la rue Sébastien-Bottin. La collaboration est, selon Meyronnis rapportant les propos de son ami, la raison qui explique le fait que, «depuis longtemps, nous ratons l'art, surtout en littérature, et de façon pathétique et pitoyable, à proportion de la grandeur qui nous précède dans notre langue. Acerbe, il considérait le lamentable échec de sa génération artistique, promettant à la suivante [soit la nôtre] un échec encore plus lamentable» (pp. 62-3).
La collaboration n'est rien de plus que la veulerie de nos forces et de notre volonté, ployant sous la masse colossale des chiffres : «Rien, désormais, qui ne soit subordonné à des forêts de chiffres, disait-il; car à chaque instant l'empire mondial du chiffre refait le monde à son image et à sa ressemblance» (p. 64).
La suite est très intéressante, et hérissera les poils de celles et ceux qui, comme Renaud Camus, estiment que le nom d'Auschwitz est décidément trop employé de nos jours, et qu'il serait temps, grand temps, de passer à autre chose : «Vers la fin, il était obsédé par la manière dont les nazis ont inscrit des numéros sur les corps juifs, avant de faire mourir ces hommes, ces femmes et ces enfants dans le chiffre d'une comptabilité forcenée, comme si celle-ci pouvait s'achever avec une somme calculable. D'après lui, les nazis se défendaient de le comprendre, mais chaque juif était pour eux la parole. Et cette parole, ils l'ont offerte en sacrifice au chiffre. Or la fureur rabique qui les contraignait à transformer l'Europe en immense abattoir, cette fureur nous sommes loin de l'avoir laissée derrière nous» (pp. 64-5).
Il me semble que ces quelques pages, un ou deux autres passages encore (comme celui, p. 102, où l'auteur décrit le réel centre, mais invisible, d'une rue, tout comme la «chambre Zéro» de Lamarche-CVadel était le vrai centre de l'époque pourrie) sauvent le livre de François Meyronnis de l'insignifiance, même s'il est bien évidemment fort difficile de chasser le naturel pour un si mauvais écrivain, qui semble pourtant estimer que son ami lui a en quelque sorte transmis le flambeau littéraire en déclarant, assez crânement d'ailleurs : «Qu'il poursuive son travail et que l'esprit de mes livres, si faible, hésitant et cafouilleux qu'il soit, le soir, la nuit, autant que faire se peut, l'aide à insister, et l'aide enfin à résister» (p. 66).
Ainsi oint du saint chrême de la consécration charismatique, notre bon François retombe vite dans son habituelle ornière : l'absence totale de style déguisée sous un costume rapiécé de vieux mage du Todtnauberg ne parvenant même pas à masquer l'absence, que l'on devine elle-même presque absolue, de pensée : «Difficile d'être plus éloignés, écrit-il ainsi : au cœur de l'horreur, il me semble toujours que demeure un indemne. Et si la prépotence du néfaste s'enroule autour de nous, nous enveloppe de ses mailles et de ses nœuds, si elle se vrille dans le temps lui-même, elle laisse en moi une enclave de sérénité. À chaque seconde un étroit défilé m'y donne accès» (p. 65).
Et, dès lors, nous voici de nouveau confrontés à cette fracture profonde entre un constat juste, quoique vague : la faillite de la langue française, et les moyens, parfaitement dérisoires et surtout ridicules, que Meyronnis met en branle pour lui redonner souffle et vie. Belle idée, ainsi, que celle-ci, qui d'ailleurs évoque tel récent texte publié dans la Zone de Gael Marb : «Tuer le Roi (7) sur une esplanade, et le tuer dans la langue française [...] en tant qu'il représente la paternité de Dieu, cela convoque de grandes forces et il en résulte de grandes secousses aussi dans le langage. D'une autre manière et à un autre niveau (mais le déicide est la clef de voûte du projet nazi), lorsque l'État français collabore comme auxiliaire à l'extermination des juifs dans des chambres à gaz, comment cela ne changerait-il pas en profondeur le rapport de ses ressortissants avec l'esprit et avec la vérité ?» (pp. 68-9). Et puis : «Dans le pays, tous les mots de la langue avaient été contaminés : moins privés de sens que réduits à un gâchis, à une boursouflure. Comment circuler de nouveau dans le cercle de la parole ? Comment ouvrir les phrases sur leurs arêtes, au lieu de se rendre complice de l'écroulement ?» (p. 81).
La solution proposée peut faire sourire, voire rire : créer la revue Ligne de risque, officine de tous les seconds couteaux sollersiens, prétentieux gribouillage d'écrivains ratés, laquelle, «en dehors de toute demande sociale», cherche «un arc-en-ciel d'un genre nouveau» et dont le but ultime est de «transformer son propre refus en un geste d'accueil, qui seul rend concevable un dégagement vers l'immensité» (p. 78), rencontrer le frère d'armes Yannik Haenel qui, Meyronnis n'en est pas dupe, semble mieux réussir que lui à vendre ses mauvais livres (cf. p. 80), l'auteur ayant dès lors beau jeu d'expliquer cette bizarrerie commerciale effectivement scandaleuse (car, répétons-le, Haenel est aussi nul que Meyronnis, et Meyronnis pas moins nul qu'Haenel) par de grands mots creux : «Nous sommes le masque l'un de l'autre, et pour chacun le geste de le retirer» (pp. 80-1).
La solution encore : l'insurrection, pourquoi pas avec la baudruche Julien Coupat, un «nom qui allume, ici et là, les émeutes» (p. 91) paraît-il, sous les auspices de l'aruspice Giorgio Agamben (cf. le chapitre 19, assez intéressant pour qui souhaite se renseigner sur le pouvoir de nuisance réelle, à peu près nul, de grands gamins déguisés en terroristes).
La solution encore : l'écriture bien sûr, celle de François plutôt que celle de Michel, l'auteur des Particules élémentaires offrant aux yeux du premier l'exemple, au moins abouti, d'un auteur pour qui la haine est «une force de spiritualité noire; pas simplement un affect» (p. 95), usant d'un «français qui rase les murs, nourri de sa propre dégradation» (p. 92), le romancier passant, aux yeux de l'auteur, pour un individu sans aucune individualité, un homme des foules ayant admirablement compris dans quel langage il fallait s'adresser à cette dernière, Houellebecq s'identifiant avec «le total, en bloc», Meyronnis avec «le reste», l'une et l'autre démarche constituant en fin de compte «deux manières de ne pas être là (pp. 98-9), comme si Meyronnis avouait à demi que plus d'un point commun le rapproche de celui qui, paraît-il en privé, le traite de «connard» (p. 95). Et, en effet, Meyronnis de se poser la bonne question : «Mais pourquoi donnerait-il le change, celui qui n'exprime que l'avilissement ?» (p. 92), question moins saugrenue que trahissant la qualité de fort piètre lecteur de Meyronnis, auquel je conseille de lire, par exemple, telle note sur La Possibilité d'une île.
La solution encore, la parole plus que l'écriture. Celle de tel bizarre personnage qui finira par se pendre (cf. p. 135) après avoir révélé à Meyronnis d'étranges connaissances kabbalistiques (8), François Meyronnis étant finalement obsédé par le secret travesti sous d'étranges défroques tintinnabulantes : «Alors mon litige avec l'époque endosse cette figure – se rendre libre pour la lumière, toujours, mais en prenant le parti de l'obscur, qui est le cœur de cette lumière. Ce qui se retire, ne plus le traquer; ni lui courir après. Être le secret, enfin» (p. 100). Évoquer la parole, affirmer que c'est uniquement envers elle qu'il conserve une quelconque loyauté (cf. p. 122), c'est admettre que les noms «ne désignent pas seulement des morts : aussi et surtout ils expriment le foyer d'influence laissé derrière eux par quelques actes" (p. 112), comme s'ils possédaient une influence aussi certaine qu'invisible et subtile, à l'instar de la lettre thau que saint François d'Assise utilisait en guise de signature surpuissante (cf. p. 116). Et l'auteur de rêver : «Peut-être ma parole, un jour, rendra-t-elle l'eau du temps moins amère, tel le bâton de Moise...» (p. 114). Peut-être qu'elle permettra aussi à l'auteur d'atteindre un point de rebroussement depuis le mal (cf. p. 132) même s'il est toujours assez délicat de savoir ce que signifie une phrase de François Meyronnis.
Il écrit encore, sur le destin de la parole et, nous le supposons, le rôle que, lui, François Meyronnis, doit jouer dans sa sauvegarde : «Je voyais avec les oreilles que la parole se rétracte, suivant son chemin seule; loin, très loin, de nos bouches bredouillantes. Et qu'à cause de cela, le souffle des mots ne nous remplit plus, mais devient un vent mauvais, une haleine épaisse comme un brouillard» (p. 142).
Ces nobles mais confuses considérations ne peuvent que déboucher sur une attente messianique laïcisée ou plutôt, parce que le Messie, pour l'auteur, «séjourne auprès de nous» et parce qu'il n'est rien de plus que la parole p. 143), sur la bonne volonté des lecteurs de Meyronnis, capables de porter leur attention sur une parole exclue (cf. p. 144 et dernière) et qui, à l'instar de celle d'un Richard Millet, semble tout près de se considérer comme celle du dernier écrivain véritable dont la France puisse s'enorgueillir : «Je saisis la présence de mondes hétérogènes, enroulés les uns dans les autres; et je ne peux accéder à mon lieu véritable qu'en traversant ces mondes et en devenant moi-même autre» (p. 140).
La solution, encore : l'action, ou tout du moins ce qui passe pour de l'action aux yeux d'un auteur dont le seul but semble être de s'écarter de la foule (en traînant au Select), de se retraire, et de constituer ainsi «une négation de la valeur qui se vend», sa vie s'évadant dès lors «de l'utilité, et lui fait à tout bout de champ la nique» (p. 102). Il est vrai que l'action, aux yeux de l'auteur, ce n'est rien de plus que, d'un «simple revers de main», balayer le néant, «du balai ! Oust !» (p. 103).
Mais, hélas, et François Meyronnis est le premier à le reconnaître : après «tant d'obstination dans le langage, [s]on nom ne sonne pas encore assez fort, les «jurés des nombreux prix littéraires plus ou moins reconnus que compte ce pays [n'ayant] même pas eu à se réunir pour délibérer : ensemble, avec une unanimité réconfortante, ils [lui] ont décerné le prix Néant» (p. 121).
Notre mystique du Néant a fière allure, qui pleure, malgré ses dénégations, de n'être pas connu au-delà du cercle de ses amis sollersiens et de sa boulangère, si tant est qu'aller acheter son pain, chaque matin, ne constitue pas, aux yeux de François Meyronnis, un crime de lèse-solitude.

Notes
(1) Les exemples sont innombrables, puisque toutes les expressions ou mots sont censés nous faire signe selon Meyronnis et ainsi, par l'usage des italiques qui cachent et révèlent, indiquer aux lecteurs des trésors de significations réservés comme il se doit aux seuls happy few qui auront eu la chance de boire un verre d'eau plate au Sélect.
(2) Tout est «mouvement rotatif de plus en plus frénétique» et «petite toupie» (p. 15)
(3) «Elle s'écroule, ma volonté», p. 21, «Massif et compact, celui [le crétinisme ambiant] de cette période où finissait la vieille carapace française» (p. 35), «Seulement pour eux, mon haleine» (p. 36), «Ils tremblaient, mes doigts» (p. 41), «Un bafouillage, ce qu'il en demeurait» (p. 45), «Beaucoup plus éloigné et distant du nôtre, leur site» (p. 84), etc.
(4) Un éclair de lucidité, tout de même : «On dira peut-être que des voix comme la mienne, il n'en faut plus. Inconcevable, aujourd'hui, de simplement sortir de la société comme d'un cloaque. La règle ! Le cas tombe sous la règle, un point c'est tout. Et puis enfin, un drôle de paria celui qui sirote son express [j'ai été donc volontairement méchant en parlant de diabolo menthe] au café Select, sur le boulevard du Montparnasse, tous les après-midi, avec des feuilles de papier disposées sur la table. hors de la société, ça se discute ! On devine ce qu'il est, allez. Au café lorsque les autres triment» (p. 32). Il est fort dommage que François Meyronnis n'ait pas jugé bon de poursuivre son implacable analyse de son propre cas...
(5) Louis Pauwels et Jacques Bergier, Le matin des magiciens. Introduction au réalisme fantastique [1960] (Gallimard, coll. Folio, 1972), pp. 26-7. François Meyronnis, lui, ne s'efface pas, en dépit même de ses dires (cf. p. 127).
(6) Que voici : «Sait-on quelque chose d'un vivant qui parle, sans reconnaître les démons et les saints qui l'accompagnent ?» (p. 71).
(7) Nous devons noter que ce n'est pas, dans le texte de Meyronnis, la seule occurrence du motif de la royauté, réelle ou bien parodique : ainsi «les scribouillards s'agglutinaient autour de leur nouveau roi [Michel Houellebecq], comme les courtisans à Versailles pour le cérémonial de la chemise» (p. 92). De même, c'est au moment de rencontrer le fumeux «Comité invisible» de la revue Tiqqun, que François Meyronnis éprouve la sensation d'être «un marquis attifé de dentelles qu'un essaim de sans-culottes pousse vers la lame de la guillotine» (p. 89). Dernière mention de ce motif, aux pages 102-103 : «Ce chapeau était à mes yeux une couronne fermée – c'est-à-dire une couronne royale; ou, peut-être (d'après son aspect extérieur), une tiare».
(8) Ainsi que quelques belles phrases : «Nous entrons, disait-il, dans le premier siècle sans postérité, où il n'y aura plus mémoire de rien, tout s'effaçant à mesure. Il faut être très idiot pour s'en désoler, car la parole a les moyens d'effacer l'effacement. En revanche, ceux qui se désolent sont déjà, eux, effacés, ne regrettant que leur image évanouie...» (p. 135).