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22/06/2013

Au-delà de l'effondrement, 45 : Génocides de Thomas Disch

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Photographie de Juan Asensio.

313774931.2.jpgTous les effondrements.





Publié en 1965, Génocides réussit l'exploit de paraître plus étouffant que Greener than you think de Ward Moore, un livre paru en 1947 qui décrit l'asphyxie de notre planète sous un manteau de végétation, dont la croissance, provoquée par un nouveau fertilisant, ne peut plus être stoppée.
Dans le roman de Disch, nous suivons le lent délitement d'une petite communauté de survivants calvinistes (1), confrontés à l'irrésistible colonisation de la Terre par une Plante qui semble ne constituer qu'un seul vaste organisme végétal ayant pour seul but de nourrir des extra-terrestres que nous ne voyons jamais, en éliminant toute forme de vie, qu'elle soit végétale, animale ou humaine.
Hormis, d'ailleurs, les mentions des machines des extraterrestres chargées d'éliminer les dernières traces de vie humaine (considérée comme une espèce parasite, cf. p. 744) puis de récolter la moisson de l'omniprésente plante, le roman de Disch ne ressortit guère à la science-fiction, l'auteur s'attachant en premier lieu à décrire les bouleversements qui se sont produits à l'échelle du globe et surtout au sein d'une petite communauté de fidèles congrégationnalistes dirigés d'une poigne de fer par le patriarche Anderson, qualifié de probable «dernier chef au monde» (p. 764), qui a fait de la lutte contre la Plante une œuvre de vengeance divine et lit les événements à la seule lumière des écritures saintes.
L'analyse des modes de survie mis en place à la suite de l'effondrement constitue toujours un point intéressant des romans post-apocalyptiques, qui apportent à cette douloureuse question une multitude de réponses. Malheureusement, Disch ne développe pas suffisamment cette thématique, et se contente d'affirmer que les «rapports sociaux [ont] été réduits à peu de chose au cours des dernières années», la seule forme de communauté ayant subsisté dans les cités étant la meute (p. 712).
La dernière partie du roman semble toutefois se focaliser sur les relations qui se nouent et se dénouent au sein de la petite communauté de survivants, contraints de s'abriter sous terre, au milieu de l'immense entrelacs que forment les racines de la Plante, organisées comme des rhizomes ou peut-être même comme le réseau synaptique du cerveau (2), occasion pour Disch de plonger dans les recoins de la psychologie de ses personnages, il est vrai assez peu finement caractérisés.
Thème classique (3) s'il en est du genre post-apocalyptique, le cannibalisme est évoqué dans le livre, tout intrus dans la communauté finissant transformé en chair à saucisse immédiatement consommée par ses membres affamés. Sous l'humour sordide de la scène, se cache sans doute l'intérêt véritable, à vrai dire unique, de ce roman assez peu ambitieux, qui explique son titre : les massacres, les génocides ne sont qu'affaire de point de vue, les extraterrestres se contentant finalement d'éliminer ce qui, à leur yeux, peut ressembler à des parasites empêchant la croissance de leur plante (4), alors même que le repas durant lequel de la chair humaine est consommée reçoit, lui, une légitimation d'ordre religieux assez inquiétante : «Au-delà, les explications devenaient plus difficiles et plus métaphysiques. Ainsi, de façon plus ou moins mystique, au cours d'un tel repas, la communauté se voyait renforcée par un lien complexe dont le principal élément était la complicité dans l'assassinat, mais cette complicité n'était établie que grâce à un rituel aussi solennel et mystérieux que le baiser par lequel Judas a trahi le Christ. C'était un sacrement. L'horreur se trouvait subsumée dans la tragédie et, pour les gens du village, le repas de Thanksgiving était une façon d'accomplir, en quelque sorte, en même temps le crime et l'expiation» (pp. 726-7).
Une fois de plus, les images religieuses affleurent à la surface d'un texte qui ne leur donnent pourtant aucune cohérence réelle ou interne, n'affirmant même pas, ce qui eût pu sembler logique, que la Terre envahie par la Plante s'est transformée en une espèce de nouvel Éden qui, plutôt que d'expulser Adam et Ève et de peupler ainsi la planète de leurs innombrables descendants, les réingurgite une dernière fois.

Notes
(1) Les références entre parenthèses renvoient à l'édition de Génocides reprise dans le volume intitulé Catastrophes regroupant plusieurs textes choisis et présentés (plus que sommairement) par Michel Demuth (Omnibus, 2006, traduction de Guy Abadia). À ce titre, il est important de noter que la majorité des comparaisons, images et métaphores qui structurent le texte de Disch sont religieuses. Notons ainsi le motif de l'enfant prodigue (p. 684), celui de Noé (p. 689) ou du déluge après lequel c'est Dieu (celui, vengeur, de l'Ancien Testament, cf. p. 715) qui aurait selon Anderson semé la Plante (p. 688), celui de la manne céleste (p. 752), les toutes dernières lignes du roman mêlant plusieurs motifs comme ceux de la Sainte Famille ou bien d'Adam et Ève (pp. 786, 813-4).
(2) Organisme unique, tel qu'il est mentionné à la page 761, qui n'est cependant pas conscient, à l'instar des exemples bien connus que constituent Solaris de Stanislas Lem, Plus vaste qu'un empire d'Ursula Le Guin ou encore l'Avata de Frank Herbert.
(3) Ajoutons à ce thème celui des livres, qui à dire vrai n'intéresse guère les personnages ni même l'auteur, ce dernier se contentant de noter leur disparition (cf. pp. 692, 732), la Bible «reliée en veau d'Anderson» finissant elle-même pas être brûlée.
(4) Remarquons également que l'auteur laisse supposer que, si l'espèce humaine est condamnée à disparaître faute d'être suffisamment prodigue (cf. p. 814), c'est peut-être celle des rats qui risque de coloniser la planète, puisqu'ils ne sont plus confrontés à leurs prédateurs naturels (cf. p. 767).