Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Lettre aux Norvégiens sur la littérature et les victimes de Richard Millet | Page d'accueil | Vertiges de W. G. Sebald »

27/02/2014

2666 de Roberto Bolaño, 3 : hommes sans qualités et femmes sans destin, par Grégory Mion

Crédits photographiques : Dan Kitwood (Getty Images).

Essdras M. Suarez : EMS Photography.jpg2666 de Roberto Bolaño, 1 : au bord du précipice et du monstre romanesque.




3148159795.jpg2666 de Roberto Bolaño, 2 : du mystère de l’homme à l’intuition de Dieu.




«La force cohésive qui, dans le monde extérieur, enfonce péniblement tout homme, avec sa présomption, dans la cohue des autres corps, se relâchait un peu, en dépit de toute la discipline, sous le toit de la prison où tout vivait d’attente, où le rapport vivant qui unit l’homme à son semblable était voilé, même dans la grossièreté et la violence, d’une ombre d’irréalité.»
Robert Musil, L’homme sans qualités.

«La femme ? c’est bien simple, disent les amateurs de formules simples : elle est une matrice, un ovaire; elle est une femelle : ce mot suffit à la définir.»
Simone De Beauvoir, Le deuxième sexe.

«Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi; mais pour étudier l’homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin; il faut d’abord observer les différences pour découvrir les propriétés.»
Jean-Jacques Rousseau, Essai sur l’origine des langues.


Les destins mêlés du Mexique et des États-Unis

L’incipit de cette troisième partie est similaire à celui de la deuxième : on découvre un personnage désorienté qui se pose une série de questions existentielles (cf. p. 355). Il s’appelle Quincy Williams, il est afro-américain et new-yorkais, mais il se fait appeler Oscar Fate à la rédaction du magazine Aube Noire où il officie en tant que journaliste politique. Le pseudonyme «Fate» renvoie en anglais à la notion de destin. C’est aussi un terme qu’on emploie pour évoquer la dernière rencontre de la vie, celle de la mort (to meet our fate). En choisissant le destin comme identité, Oscar Fate se préserve des longues réflexions de l’autre Oscar (Amalfitano). Il se perçoit d’entrée de jeu comme un sujet dont la relation au monde n’est pas réductible à un ensemble de théories. C’est pourquoi il accepte d’exister en fonction du Christ, le paradigme de celui qui supporte les fins dernières de l’homme, celui qui désigne un au-delà de la croix que tout individu est obligé de transporter avec lui (p. 359). Le caractère eschatologique du personnage de Fate n’est à vrai dire pas surprenant. En tant que Noir américain, il est d’emblée stigmatisé par toute une série de désignations et de classements qui reposent dans les livres d’Histoire, aussi est-il davantage intéressant de se projeter dans un avenir d’ordre supérieur plutôt que d’être contenu par un discours objectivant. À ne prendre que le nom du magazine pour lequel il écrit, on peut supposer que Fate a voulu conjurer l’idée d’une minorité crépusculaire, tant dans sa couleur de peau que dans les positions sociales qu’on lui attribue.
Ceci fait de cette partie de 2666 un roman «noir» complet. Outre que le livre continue de se situer en lisière du roman policier avec la toile de fond des meurtres, il approfondit en parallèle son diagnostic de la société contemporaine et il se penche cette fois sur la confrontation de deux milieux – celui de l’homme noir des États-Unis et celui de l’homme standard du Mexique. Cette confrontation culmine avec le match de boxe qui doit opposer à Santa Teresa l’Américain Count Pickett et le Mexicain Lino Fernández. Même si l’auteur ne fait aucune description physique de Count Pickett, à l’exception de rares propos qui revendiquent la supériorité de ce boxeur, il est néanmoins facile de déduire l’identité afro-américaine du combattant avec son prénom. Par ailleurs, c’est un concours de circonstances conduira Oscar au bord du ring, en remplacement de feu le journaliste Jimmy Lowell, assassiné quelque part dans les parages de Chicago. Si le lecteur pourrait avoir l’impression que ce match de boxe justifie le déroulement de ce troisième temps de 2666, il se fera peu à peu une opinion divergente. Ce combat n’est qu’un prétexte narratif en vue d’étudier des rapports autrement plus riches de sens. En tant que tel, le combat Pickett/Fernández se déploie timidement en quelques lignes (cf. p. 475). L’Américain fait un knock-out en deux reprises. Le corps démoli du Mexicain est évacué sur une civière, pitoyable chair qui retourne à sa condition de souffrance après les ovations du peuple. L’argument est aussi simple que le combat est bref : la domination écrasante des États-Unis sur le Mexique se dispense de n’importe quelle analyse parce qu’elle est évidente. Les données sportives ne sont qu’une façon de concentrer dans tel ou tel événement une situation d’autorité plus large. En économisant les effets de style et l’exploitation de certaines thèses, la littérature de Bolaño met l’accent sur des conclusions que le lecteur se formulera en aval. Il serait du reste inutile de faire durer le combat de boxe parce que, d’une part, l’issue de cet affrontement est jouée d’avance, et, d’autre part, l’enjeu du livre se tient sur une autre dimension, sur le terrain barbare du massacre continuel des femmes de Santa Teresa, à l’intérieur duquel «se cache le secret du monde» (p. 529).
Car en ce qui concerne Count Pickett et Lino Fernández, ce n’était qu’une histoire classique d’ascendance, la victoire respective du savoir sur l’ignorance, le triomphe attendu de la prodigalité des ressources sur la privation, preuve que la frontière qui sépare les États-Unis du Mexique ne peut se traverser que dans un sens, lorsqu’il s’agit d’aller corroborer l’état d’une puissance. Quant à passer la douane pour se rendre aux États-Unis, la tâche est si ardue qu’elle implique un genre d’incarcération pour les habitants mexicains de Santa Teresa, quasiment contraints d’être sous la tutelle d’un Américain pour passer de l’autre côté. Raison pour laquelle Amalfitano, revenu à la sobriété du monde concret et maintenant éclairé par une plus vive intelligence, sollicite Fate afin que ce dernier aide sa fille Rosa à rejoindre l’Arizona, où elle devrait être en mesure de prendre le premier avion à destination de Barcelone (cf. p. 520-2). Bien que le professeur Amalfitano soit chilien d’origine et que sa fille soit de nationalité espagnole, bien que le père et la fille soient apparemment exemptés de la lourdeur du trope mexicain, cette demande de l’érudit traduit quand même un rapport de soumission à l’égard de la culture américaine. Si Dieu est une solution spirituelle contre le Mal, il est malgré tout nécessaire d’évaluer les solutions pragmatiques, et si celles-ci doivent entériner l’idée que le destin du Mexique ne sera jamais indépendant des intentions des États-Unis, tant pis. Amalfitano est devenu trop soucieux de la sécurité de Rosa pour lui présenter la récompense éventuelle du pari pascalien. En l’état actuel des choses, à Santa Teresa, ce pari ne semble pouvoir être tenu que par des hommes. Aussi, lorsque Fate demande au professeur si Chucho Flores, le récent petit copain de Rosa, est lié aux assassinats, Amalfitano répond : «Ils y sont tous mêlés» (p. 522). Cette sentence lapidaire contient la totalité du problème de Santa Teresa. Une sorte de connivence masculine s’est clandestinement organisée en vue d’éliminer les femmes des normes en vigueur. Contre cette alliance, il n’existe aucun refuge de l’esprit, aucun temps de prière. On peut s’accoutumer de la mortalité, mais on ne peut pas comprendre que Dieu ait été remplacé par des ennemis introuvables et partisans, dilués dans les nuits ténébreuses du désert.

La peur envahissante

Avant de pénétrer dans les terres mexicaines et l’absorbante Sante Teresa, Oscar Fate vit un enchaînement d’épisodes précurseurs. La mort de sa mère lui cause d’importantes réactions psychosomatiques. Le journaliste subit des vomissements intempestifs et réguliers (il vomit déjà pour la troisième fois alors que nous n’en sommes qu’aux pages liminaires de cette section – p. 371) (1). La mort frappe derechef l’entourage de Fate lorsqu’il apprend que la voisine de sa mère est décédée peu de temps après d’une crise cardiaque (cf. p. 365). Le rejet gastrique et le rejet du souffle vital créent une conjonction d’abjections qui altèrent la psychologie du journaliste. On dirait qu’il est en train d’incuber un mauvais mal. Ces passages formellement abjects amalgament le nom de «Fate» avec la sensation d’être propulsé dans le vertige destinal d’une roue d’infortune. D’ores et déjà, il y a quelque chose de plus vicieux que la couleur noire qui colle à la peau d’Oscar Fate. Son dévalement est le constituant d’une chute qui se matérialise en deçà de l’Histoire. À sa manière, et bien qu’il ne le sache pas encore, le journaliste d’Aube Noire est aspiré par l’abîme qui lorgne d’un sale œil tous les personnages de 2666.
Lors d’un déplacement à Detroit, Fate est le témoin de choses pour le moins étranges, sinon tout à fait affolantes. Sur un mur, il observe une fresque en forme d’horloge. Mais au lieu des chiffres censés indiquer les heures, chaque scansion temporelle représente des ouvriers d’usine à des moments précis de la chaîne de production. Au centre de ce cadran, nul mécanisme d’aiguillage, juste un mot qui détonne : PEUR (cf. p. 370). La forme circulaire de cette fresque appuie notre hypothèse de la roue d’infortune à laquelle est suspendue Fate. Elle montre également à quel point la littérature est susceptible d’être visionnaire. Non pas que Detroit soit une ville réputée pour son climat social depuis qu’elle existe, mais ses affaires se sont considérablement dégradées depuis le nouveau siècle, incitant les habitants à la fuite ou à la résignation peureuse. Il y a de ce point de vue une correspondance littéraire patente entre Santa Teresa et Detroit, à ceci près que Bolaño l’insinue avec tellement d’adresse qu’elle finit par révéler des éléments inaccessibles à la sagacité d’une étude sociologique type. Dans le fond, cette simili-horloge dont les entrailles sonnent à chaque instant les pulsations de la peur, elle sonne aussi l’époque des années 2000. Ces années sombres fugitivement vécues par Bolaño n’ont pour condition que d’être imprégnées par les opérations du Diable.
Plus tard, dans la rue, Fate écoute des fillettes qui chantent des paroles atrocement bizarres. La chanson parle d’une femme à qui l’on a sectionné les jambes, les bras et la langue, comme pour la réduire à la négation de son humanité (cf. p. 376). Faut-il entendre dans ces paroles un écho lointain de la rengaine assassine qui bouleverse Santa Teresa ? C’est une possibilité même si la chanson se réfère à Chicago et plus précisément encore à ses égouts. Ceci étant, lorsque les paroles se poursuivent et qu'elles décrivent la revigoration de cette femme amputée par «des jambes en bois et des bras en fil de fer et une langue faite d’herbes et de plantes tressées», on ne peut s’empêcher de faire un rapprochement sordide avec une pratique amatrice de la taxidermie. En définitive, les mortes que l’on retrouve dans le désert du Sonora, que sont-elles sinon des cadavres sur lesquels ont agi les mains surpuissantes de la virilité, indifférentes à la dignité humaine et à toute manifestation de recueillement ? Les victimes de Santa Teresa ne sont ni plus ni moins que des poupées de chiffon que l’on croise parfois au bord des routes, sur les terrains vagues, dans des ruisseaux qui refoulent.
Ces deux moments contribuent à la fragilisation psychique de Fate. La conférence pleine de sagesse de Barry Seaman (cf. pp. 376-393), ancienne figure de proue des Black Panthers, n’aura pas atténué le malaise qui ne cesse de prendre de l’ampleur dans le corps d’Oscar Fate. Au contraire, les propos de Seaman, débordants d’équilibre et de plaisirs simples, ne font que renvoyer Fate à la réalité croissante de son trouble. Tandis que Seaman définit le soleil comme «une étoile démente dans l’immensité» (p. 389), Fate paraît plutôt accaparé par une démence inverse. Le journaliste d’Aube Noire s’abîme dans une nuit de l’esprit visiblement causée par la mort de sa mère et aggravée par l’atmosphère spécifique de Detroit (2). L’assombrissement de son âme se confirme à l’hôtel. À la télévision, Fate tombe sur la diffusion d’un reportage concernant Santa Teresa. Il voit un endroit dont la couleur «marron caca d’enfant» est en elle-même le remugle d’une présence lugubre (cf. p. 396). La monochromie sépulcrale de Santa Teresa parachève le tableau de mélancolie au centre duquel Fate tient un rôle principal. Ce reportage télévisé exaspère la chronologie de la peur au même titre qu’il étend l’horreur mexicaine à d’autres terrains propices. En fin de compte, l’horreur tentaculaire est partout ponctuelle – à Santa Teresa où elle ne s’accorde aucun répit, sur l’horloge d’un graffiti du Michigan, et plus que tout dans le cœur d’un journaliste qui ressent l’insinuation d’une émotion néfaste, un dérèglement comparable à une arythmie dans la mesure où la peur ne progresse que par saccades, par un genre de trébuchement compensé dont on redoute l’affermissement.

L’Arizona comme symptôme du Mexique

Dès qu’il est officiellement recruté pour couvrir le combat Pickett/Fernández de Santa Teresa (p. 402), Oscar Fate s’incorpore au registre de la peur et du tremblement. À peine est-il arrivé dans le sud de l’Arizona que plusieurs détails en apparence insignifiants travaillent le journaliste de l’intérieur. Tout d’abord, il s’aperçoit que les Noirs sont minoritaires, et même qu’il est le seul représentant de sa communauté (cf. p. 405). À certains égards, Fate parvient au seuil d’un monde nouveau. Le Mexique lui montre pour ainsi dire la couleur et celle-ci n’est qu’une nuance supplémentaire de l’épouvante. L’Arizona sert d’antichambre – c’est un sas de décompression en amont des hostilités. En s’attachant à décrire le modeste road-trip du journaliste à travers l’Arizona, Bolaño se concentre pour la première fois sur le processus d’incubation du Mexique. En effet, les précédents personnages sont tous arrivés à Santa Teresa par les airs, n’ayant pas eu l’occasion de pressentir la singulière carnation du paysage.
Marquant une pause dans un restaurant de bord de route, Fate entend des conversations aussi inquiétantes que les paroles que chantaient les gamines de Detroit. Parmi ces mots angoissants, il y a ceux-là : «Nous nous sommes habitués à la mort» (p. 407). Ils sont suivis d’un exposé sur les manières que nous avons eues de nous accoutumer à l’incommensurabilité de la mort. Les sociétés de naguère n’étaient pas sur-catégorisées comme les sociétés d’aujourd’hui, aussi était-il presque normal de ne pas être contenu par une classe, ou disons par quelque chose qui nous situait très précisément sur l’organigramme du vivant. En d’autres termes, le volume social d’une population n’était pas concentré sur tel ou tel espace d’habitation, pas plus qu’on ne postulait un impératif discursif pour contenir les groupes d’individus qui pouvaient se trouver dans le hors-champ du social. La conséquence de cette flexibilité sociale en dehors des centres urbains conventionnels affecte essentiellement le domaine du partage des émotions. Selon que l’on était à l’intérieur du social ou que l’on n’y était pas, notre mort n’avait pas la même valeur, quelle qu’elle fût, douce ou violente, collective ou individuelle. Pour que la mort fût visible et susceptible d’émouvoir, il fallait appartenir aux secteurs intrinsèquement valides de la société, en l’occurrence aux zones que l’on qualifierait de nos jours de «passantes» ou «commerçantes». Habiter une telle zone revient à pouvoir mourir en étant remarqué, ce qui n’était pas le cas des misérables que l’on transférait d’un continent à l’autre en fond de cale, ni des fusillés de la Commune (les exemples sont ceux du locuteur qui développe son exposé, par opposition à des morts émotionnellement explicites dans l’espace). Il aboutit du reste à cette conclusion : «Les morts de la Commune n’appartenaient pas à la société, les gens de couleur morts à bord d’un navire n’appartenaient pas à la société, alors que la femme morte dans la capitale de province française et l’assassin à cheval de Virginie appartenaient, eux, à la société, ce qui leur arrivait pouvait donc être écrit, était lisible. Même comme ça, les paroles avaient plus tendance à s’exercer dans l’art de cacher que dans l’art de dévoiler. Ou peut-être dévoilaient-elles quelque chose ? Quoi ? J’avoue que, moi, je l’ignore» (pp. 407-8).
Ce monologue est évidemment à replacer dans le cadre des assassinats en série de Santa Teresa. Ni vraiment atténués, ni tout à fait exagérés dans l’information, les homicides de femmes, au moins vis-à-vis de la trame romanesque, font en quelque sorte l’objet d’une normalisation. Les personnages comme le lecteur apprennent à vivre avec en dépit des effets secondaires. En fait, ce qui nous frappe à chaque fois, ce sont les réactions des protagonistes qui découvrent l’horrible extension de ces meurtres, mais également la façon détournée avec laquelle ils ont mis le doigt sur cette réalité (flash d’information, imprévu universitaire, etc.), comme si, finalement, la condition des mortes de Santa Teresa était assujettie à une appréhension incidente, voire inférieure. Que ce soit Oscar Fate, Oscar Amalfitano ou les professeurs d’Université, tous avaient plus ou moins entendu parler des meurtres, tous avaient lu un encart dans la presse ou pris une discussion en cours, cependant aucun n’avait de cette boucherie une vision documentée, apte à les doter de la tonalité émotionnelle convenable. Cela dit, en vertu de son approche progressive du Mexique et de son histoire propre, le personnage de Fate nous permet de nous figurer un point de vue compassionnel davantage prononcé, davantage en adéquation avec ce qui se produit d’atrocités dans l’État du Sonora. Par le biais de Fate, en suivant son agitation croissante, en nous faisant solidaires de ses syncopes, nous pouvons reconduire les femmes assassinées dans l’épicentre émotionnel duquel elles ont été exclues par les mots et les formules. Ce retour aux émotions, si nous pouvons l’exprimer de la sorte, s’avère en bout de ligne plus fondamental que les convictions qui succèdent à l’exposé et que Fate entend distinctement depuis sa table : «Je vais partager avec toi trois certitudes. A. Cette société est hors de la société, tous, absolument tous sont comme les anciens chrétiens dans le cirque. B. Les crimes ont des signatures différentes. C. Cette ville a l’air vigoureuse, elle a l’air de progresser d’une certaine manière, mais ce qu’ils pourraient faire de mieux c’est de sortir une nuit dans le désert et de traverser la frontière, tous sans exception, tous, tous» (p. 409).
Toutefois la mise en formules de l’horreur fait jeu égal avec la capacité d’éprouver une émotion. Bolaño ne fait que multiplier les focalisations, il n’annule pas ce qu’il a déjà testé dans l’écriture. Aussitôt après, donc, Fate entend non plus un exposé argumenté, mais plutôt l’une de ces formules qui résument parfaitement l’ambiance de Santa Teresa, en provenance de la bouche d’une serveuse : «C’est pas un endroit très agréable […]» (p. 411). S’ensuit un débat sur le temps de route restant pour rejoindre Santa Teresa. Le sujet prête à controverse et cela justifie une impression de dilatation temporelle dès lors qu’on avance vers la ville meurtrière. De surcroît, comme la nuit est sur le point de se répandre, tout près d’engloutir le désert et ses transfuges dans son trou, cela augmente le sentiment de déstabilisation. Fate se perd dans des lieux qui ressemblent à des cimetières habitables. Il fait figure de dissident au milieu de cette terre dévitalisée (cf. p. 413). Le Mexique est sans aucun doute à une encablure d’ici.

Pour celles qui n’ont pas pu se relever

Nous faisions remarquer au début de cette note que le match de boxe n’était pas un axe dominant de ce segment romanesque. Les boxeurs tombent et se relèvent, c’est un fait brut de ce sport – il appartient désormais aux journalistes sportifs de circonstancier ou de clarifier ce qui échappe à l’analyse littéraire. Nous avons à peu près soutiré de la rencontre Pickett/Fernández tout ce que nous pouvions en dire, et la brèche reste ouverte pour les commentateurs qui voudraient nous réfuter, nous compléter ou nous approuver. En réalité, ce n’est pas tant que nous nous dérobons devant la difficulté de mieux interpréter l’épisode de la boxe, mais c’est que Fate lui-même s’accorde à penser que l’univers de la boxe est mineur en comparaison des assassinats. Pour un journaliste politique de formation, quand bien même la boxe est quelquefois ingénieuse pour créer des remous diplomatiques, il va de soi que la récurrence des crimes constitue une enquête de premier plan. En outre, la désolation qui s’empare de Fate dès qu’il se familiarise avec le climat social de Santa Teresa, c’est une détresse qui se doit d’être réinvestie par un motif bénéficiant d’une plus grande épaisseur que celle du sport (cf. p. 425). Si c’est la roue du destin qui l’a catapulté ici, autant agrémenter ce destin d’une étoffe à la hauteur. Et une femme qui ne s’est pas relevée parce qu’elle a été sauvagement tuée, c’est un problème qui déborde complètement les mythologies de la boxe.
Pourtant, d’un point de vue symbolique, peut-être que le ring n’est pas si minoritaire que cela. On se souvient de la fresque murale de Detroit, égrenant les heures de la peur. À Santa Teresa, Fate croise une nouvelle fresque très expressive (p. 487). Celle-ci illustre une Vierge au regard divisé étant donné qu’elle a un œil ouvert et un œil fermé. Dans les circonstances, nous aimerions suggérer que cet œil fermé est un œil tuméfié, blessé par le coup de poing d’un hérétique, contusionné par la main assassine d’un mécréant féminicide. Toujours est-il que cette Vierge saugrenue est caractéristique d’une ville déchirée de tous les côtés. Plus le séjour de Fate se prolonge, plus il est marqué par l’irréalité de Santa Teresa (cf. p. 491), quand ce n’est pas carrément une espèce d’inconsistance générale qui le stupéfie (cf. p. 478). Le Mexique lui inculque une perception à la fois obscure et intense, typique d’un cauchemar, comme lorsqu’il est en boîte de nuit et qu’il assiste, impuissant, au tabassage d’une femme (cf. p. 484). Mais l’absence de densité dans les phénomènes ne l’autorise pas à certifier qu’il a bien assisté à cette maltraitance. Le journaliste peut tout au plus inférer de cette scène l’évidence du paradigme viril qui sévit à Santa Teresa.
La persistance du modèle viril destitue les meurtres de ce qu’ils devraient être, à savoir des perspectives d’indignation ou de colère. Lors d’une conversation avec Chucho Flores, ce dernier raconte à Fate que les assassinats sont vécus à l’instar d’une «grève sauvage» (p. 437). Cela signifie que le massacre est entré dans l’emploi du temps de la ville. Les années ont eu raison de la dimension exceptionnelle de chaque meurtre. Telle une bête innommable qui se nourrit de ses propres enfants, Santa Teresa mange ses administrés du sexe féminin, elle les digère, puis elle les expulse «en un clin d’œil», lorsque les macchabées «apparaissent dans le désert», un désert transfiguré en fosse commune (p. 438). On imagine des empilements de chairs gâtées, des crânes en pagaille qui reconstruisent un Golgotha terriblement substantiel, des monticules de morceaux humains qui n’en finissent plus de se superposer, de puer et de joncher la caillasse du Sonora. Ces concaténations organiques entourent Santa Teresa comme les cordes cernent le ring, et le plus ironique, dans toute cette malfaisance, c’est que la ville est bel et bien ceinturée par une monstrueuse décharge, laquelle se concrétise en une énorme colline de déchets (cf. p. 466), une éminence qui reflète le seul mausolée concevable pour les centaines femmes qui ne se sont pas relevées, charnier de poubelles au demeurant plus regardable que le macabre entassement des dépouilles humaines.
Quand de telles extrémités sont atteintes, il faut s’attendre au maximum d’impureté. Ainsi en va-t-il de cette typologie des partenaires sexuels que Rosa Amalfitano rapporte à Fate au moment où elle lui parle de son amie Rosa Méndez (cf. pp. 496-500). La typologie s’applique à deux genres d’homme : le policier et le «narco». Si l’on en croit les expériences de Rosa Méndez, la sexualité en compagnie d’un policier s’apparenterait à un anéantissement libérateur, à une pesanteur paradoxale qui délivrerait du vide («C’est comme si on redevenait une petite fille, tu me comprends ? C’est comme si c’était un rocher qui te prenait. Une montagne. Tu sais que tu vas être là, à genoux, jusqu’à ce que la montagne te dise ça y est. Et que tu vas te retrouver pleine»). La plénitude en question n’a rien de commun avec la fécondation ou la souillure. Rosa procède ici à un aveu de faiblesse de la part des femmes. Elle sous-entend peut-être que les femmes ont reconnu le vide en elles, ce qui les astreint à courir des substituts d’abondance, dussent-elles endurer une soumission consentie. Non pas qu’elles soient plus faibles en nature, ni moins intelligentes, mais elles ont d’une certaine façon été rabaissées par les événements, par les complicités officieuses, par la misogynie érigée en système politique. Les rapports étroits de la violence socioéconomique et de la violence sexuelle font de la police l’unique recours possible, disons le plus immédiat, même si celui-ci reste un facteur d’incertitude. L’anthropomorphisation de l’économie, en alléguant des «humeurs» au marché, tend à légitimer la redistribution de ces caprices virtuels sur le corps des femmes mexicaines. Ces femmes sont transformées en matière négligeable et réduites à une déshérence d’autant plus cruelle qu’elle est rendue anonyme par la logique libérale de la main invisible (3). Cette réalité contextuelle nous aide donc à mieux resserrer les propos relativement sibyllins de Rosa Méndez. En dépit de ses défaillances et de ses sombres collaborations, l’homme policier instaure un rempart potentiel entre la vacuité existentielle des femmes de Santa Teresa et la menace permanente d’une surenchère criminelle.
En ce qui concerne le «narco», comprenez l’homme de la drogue, Rosa passe du registre du solide (la montagne) au registre du fuyant (l’air). Le souffle du «narco» n’est pas «l’air qu’on respire, mais l’air du désert, qui n’a pas la même odeur que l’air d’ici, il n’a pas non plus une odeur de nature, de campagne, il sent seulement ce qu’il sent, une odeur qui lui est propre et qu’on ne peut pas expliquer, c’est simplement de l’air, rien que de l’air, tellement d’air que des fois tu as du mal à respirer et tu crois que tu vas crever étouffée» (p. 500). Autrement dit, il s’agit d’une rafale, d’une imprégnation analogue à la rugosité de la roche, énième expression de la domination masculine au Mexique. Au sens littéral, le «narco» est celui qui plonge son vis-à-vis dans la somnolence. Il offre à la femme une euphémisation de son invivable condition, mais lui aussi, comme le policier, incarne un probable maillon des réseaux homicides. On peut ainsi déduire de ces conduites que le sexe est devenu moins un acte récréatif qu’une stratégie de survie. C’est particulièrement évident lorsque Rosa Amalfitano se met à son tour à disserter sur ses amours mexicaines (cf. pp. 503-6). Mais dans la mesure où la fille du professeur est d’origine espagnole, son comportement devant l’homme mexicain est radicalement discordant. Elle ne se livre pas totalement à un amour intransitif, quoique plusieurs de ses confessions effleurent des pratiques assez malsaines.
Enfin, évoquons Guadalupe Roncal, une femme journaliste de Mexico, transie de peur et dans l’obligation de se camoufler (cf. pp. 451-8). Son acharnement à traquer la vérité des meurtres cristallise le portrait de toutes les femmes exécutées, surmontant le travail de sape de l’anonymat. Elle avoue cependant à Fate que cela fait à peine une semaine qu’elle a repris les investigations de deux journalistes assassinés. Ces confidences font basculer le roman dans une astucieuse littérature de détective(s), encore plus subtile que le roman noir étant donné que c’est l’aspect humain qui prédomine et non les violences qui engagent la réflexion sociale. En un sens, depuis les premières pages de 2666, nous n’avons jamais quitté la sphère de l’enquête. Ce ne sont que les objets de l’investigation qui ont varié – les universitaires cherchent Archimboldi, Amalfitano interroge le divin, Fate se cherche lui-même, et Roncal veut déloger les coupables de leurs planques –, pas les manières. En revanche, toutes ces enquêtes se sont ajustées avec plus ou moins d’empressement à la nécropole métaphysique de Santa Teresa. Chacun des enquêteurs a fomenté sa petite idée au fond de sa conscience tourmentée. Guadalupe Roncal a quant à elle dépassé le stade de l’idée. Elle informe Fate que le principal suspect est un Américain actuellement écroué au pénitencier de la ville. Quel visage peut avoir celui dont on ose présumer qu’il a tué plusieurs centaines de fois ? La journaliste nous l’apprend en établissant un descriptif succinct des photographies du suspect : «Sur deux d’entre elles, le gringo, excusez-moi, je le dis sans vouloir vous offenser, est assis, probablement dans un parloir, et fixe l’appareil. Ses cheveux sont très blonds et ses yeux très bleus. Tellement bleus, qu’on dirait qu’il est aveugle. Sur la troisième photo, il regarde autre part et il se tient debout. Il est très grand et mince, très mince, même s’il n’a pas l’air malingre, vraiment pas. Son visage est un visage de rêveur. […] Il n’a pas l’air mal à l’aise, il est en prison, mais il ne donne pas l’impression d’être mal à l’aise. Il n’a pas l’air non plus serein ou calme. Pas l’air non plus irrité. C’est le visage d’un rêveur, mais d’un rêveur qui rêve à grande vitesse. Un rêveur dont les rêves sont loin devant les nôtres. Et ça, ça me fait peur» (p. 458).
Juste avant de regagner le territoire des États-Unis, Oscar Fate et Rosa Amalfitano font une escale au pénitencier de Santa Teresa, histoire d’accompagner Roncal dans son abnégation (cf. pp. 528-531). Ils y découvrent un géant blond comme un albinos, un monstre de blancheur dont la couleur accuse le danger, telle la blancheur de Moby Dick renvoie le capitaine Achab à la nuit profonde des abysses. Trop immaculé pour être normal, trop surnaturel pour appartenir à l’ordre des raisons, cet homme est l’une des sentinelles du grand trou noir vers lequel convergent les protagonistes de 2666. Devant lui rien ne peut se prononcer ni se balbutier. Son haleine est celle de la béance. Sa parole est immémoriale et nauséabonde pour des oreilles inexpérimentées, son rythme est en avance sur notre temps, polyglotte de toutes les grammaires du Mal. Face à lui, Guadalupe Roncal «[porte] une main à sa bouche, comme si elle était en train d’inhaler un gaz toxique.» (p. 531). Cette réaction de la journaliste est quasi identique à celle de Guido dans La Vie est Belle, quand, à la fin, il distingue le charnier dans la brume. L’horreur coupe le souffle et nous oppresse, et ce sur quoi le cinéma ne peut s’attarder, la littérature s’apprête à y jeter l’ancre.

Notes
(1) Il faudra ensuite attendre la page 482 pour que Fate soit de nouveau sujet à des nausées. À croire que son excursion mexicaine l’aura paradoxalement guéri d’une maladie peut-être encore pire que celle qui accable la région de Santa Teresa.
(2) Notons que Detroit, à l’instar de Santa Teresa, est une ville frontalière. En face de Detroit, de l’autre côté de la Detroit River, on peut voir la ville canadienne de Windsor. Tel que c’est le cas avec les plaines de l’Arizona qui peuvent être vues comme un royaume paradisiaque depuis Santa Teresa, faut-il voir en Windsor une impossible promesse pour les citoyens de Detroit, condamnés à une incessante insalubrité existentielle ? Au fond, est-ce que toute frontière constitue la séparation de deux pôles chaque fois antagonistes ?
(3) Pour affiner cette réflexion, consulter l’excellent ouvrage de Marie-France Labrecque : Féminicides et impunité, le cas de Ciudad Juárez (Éditions Écosociété, 2012). Ce que nous avons écrit est redevable de la préface de Diane Lamoureux (pp. 7-13).