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03/07/2014

Joseph Conrad et l’attraction des ténèbres : sur les ruines de Kurtz, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Ina Fassbender (Reuters).

2132877036.jpgJoseph Conrad dans la Zone.





«Je hais les voyages et les explorateurs. Et voici que je m’apprête à raconter mes expéditions. Mais que de temps pour m’y résoudre !»
Claude Lévi-Strauss, Tristes tropiques.

«Par quel moyen la bourgeoisie surmonte-t-elle les crises ? D’une part en imposant la destruction d’une masse de forces productives; d’autre part en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. Par quel moyen donc ? En ouvrant la voie à des crises plus étendues et plus violentes et en diminuant les moyens de les prévenir.»
Marx & Engels, Manifeste du parti communiste.


En aval de Kurtz : signes de barbarie et preuves d’effondrement

Les ténèbres sont-elles passibles d’une mise en intrigue ? Le grand texte de Joseph Conrad prend le sujet de front et c’est en cela qu’il ne peut être que remarquable, tant par son dévouement envers la cause perdue de ce qui ne possède aucune sorte de substance que par son adresse à écrire ce qui se dérobe à toute fixation formelle. Des ténèbres comme de la mort, on ne pourrait faire une expérience à part entière, et faute de savoir revenir du continent où le langage et les corps sont tombés pour toujours, ne reste que la solution d’approcher ce néant jusqu’à l’endroit où il permet qu’on le regarde. Peu importe ainsi la quantité de pensée que l’on transporte en ses bagages. Il ne saurait être question de réfléchir et de résoudre l’énigme d’un impensable, parce que la certitude des ténèbres, d’une part, ne délivre paradoxalement aucune prise tangible pour la raison, et parce que, d’autre part, la vocation littéraire ne s’encombre pas de formules dès lors qu’elle accepte d’aller au-devant de la condition la plus désertique du vivant. Certains choisissent l’état d’ébriété pour essayer de sauver le sens d’un monde perdu et pour descendre dans quelques gouffres signifiants (c’est la stratégie du consul Geoffrey Firmin, le voyant ivre de Malcolm Lowry dans Au-dessous du volcan), certains préfèrent fuir le monstre immatériel dont l’absence de toute coordonnée spatio-temporelle accentue l’effet de terreur (c’est l’exode des personnages de Steinbeck qui pressentent la crise économique), et certains autres, comme Conrad, ne craignent pas d’être sobres et de soutenir le regard inexpressif mais pétrifiant de ce qui réduit l’homme à ses méprisables limites. Au final on parlera de courage, de bravoure, on évoquera probablement le goût de l’écrivain pour la haute mer déchaînée et partant on en déduira un peu du caractère de Charlie Marlow, mais nous n’aurons fait que plaquer sur le texte des éléments biographiques, et nous aurons manqué l’essentiel de ce qu’une imagination intelligente est en mesure d’exprimer sur ce qui n’a été dans la vie que senti, entrevu, soupçonné.
Passons-nous donc volontiers des grilles de lecture et remontons le fleuve Congo de Heart of Darkness comme Claudio Magris a descendu le Danube, avec le sens supérieur de l’écrivain, avec le très léger viatique de celui qui observe le moindre espace comme la possibilité d’un débordement, attentif à l’empreinte de Dieu, rivé sur la chose depuis sa racine présumable, méditant et préméditant les manières de dire une telle exubérance, car les ténèbres ne sont pas impossibles pour celui qui les implique dans une participation cosmique, séparément des superstitions et des formes défaillantes d’un langage trop modérateur. Ainsi l’écrivain fait ses bagages en route, indépendamment de sa destination et du courant qui le transporte. Qu’on procède de la source à l’embouchure ou qu’on fasse le contraire, qu’on s’embrigade avec Magris ou qu’on s’enrôle avec Conrad, ce n’est jamais que vers l’inconnu que nous allons, vers l’éternité d’un déversement ou d’un jaillissement, et le fleuve n’apparaît alors qu’à l’instar d’un incident de parcours, passage liquide qui travaille la matière solide de nos convictions et qui nous incline, tel Magris, à exprimer métaphoriquement la lente coulée de l’écriture et du vivant, ou tel encore Rousseau dans ses Rêveries qui s’imprègne du paisible mouvement du lac de Bienne pour évaluer son humanité (1).
C’est dire que même l’intranquillité du voyage de Charlie Marlow sur le Congo ne peut totalement ruiner l’occasion de faire advenir un sens, et sa parole le justifie quand il rapporte les moments de son périple, depuis son embarquement sur un vapeur français jusqu’à sa rencontre avec le «pauvre type» (2), cet insondable Kurtz qui dès le début du récit suppose un point de convergence, ou pour mieux dire, peut-être, un éventuel terminus des ténèbres. L’histoire de Marlow est une opportunité rétrospective pour conjurer les preuves de la barbarie colonisatrice et comprendre comment les ténèbres sont venues à la rescousse de ces entreprises, à moins que, bien entendu, la barbarie humaine ne soit à l’origine de l’impalpable linceul qui transfigure le monde en terre immonde. La consubstantialité de l’homme et du tempérament barbare n’a pas attendu la surenchère méthodique du nazisme pour émerger, ce que Simone Weil constate à propos de la barbarie en arguant d’un «caractère permanent et universel de la nature humaine, qui se développe plus ou moins selon que les circonstances lui donnent plus ou moins de jeu» (3). Par conséquent, lointains de la civilisation européenne, invisibles des tribunaux et des lois morales intériorisées, est-ce que les lieux privilégiés de la colonisation ne seraient pas la condition aggravante d’un potentiel barbare toujours à l’affût ? L’Europe colonisatrice n’aurait-elle pas tracé un nouveau limes à l’extérieur duquel on aurait le droit de désigner l’Autre et d’en faire n’importe quoi ? Marlow fait allusion à une «imposture philanthropique» quand il découvre le double fond ignoble du commerce de l’ivoire, or nous n’aurions pu trouver meilleure qualification pour ramasser aussi laconiquement le «chaos rampant» du phénomène colonialiste, digne d’une entité lovecraftienne.
Du reste ce n’est pas un hasard si Charlie Marlow raconte ses aventures alors que lui et son audience de marins se trouvent sur un autre fleuve, en l’occurrence la Tamise, patientant dans la Nellie, en attendant un mouvement de marée. Le fleuve britannique s’assagit sous le crépuscule et c’est à l’invitation de la nuit que Marlow se décide à revenir sur les épisodes de son odyssée africaine. La nuit ne pouvant répondre qu’à la nuit, Marlow, avant d’aborder réellement son sujet, effectue un détour en disant que la Tamise fut «un des lieux ténébreux de la terre» (p. 80). En effet, lorsque les Romains ont investi les eaux du fleuve, ils ont été surpris par un climat de grande barbarie. Hors des limites de la romanité, tout concordait avec la vision caricaturale d’un monde sauvage, peuplé d’individus aux langages désarticulés et dont les âmes ne pouvaient que s’effondrer sous le poids des borborygmes. On aurait pu imaginer que la res publica redresserait la non-conformité de ces populations dissidentes par nature, expatriées du modèle politique en vigueur, mais bien au contraire, les ténèbres étant aussi l’anéantissement de toute spiritualité, le civisme romain, au contact de cette étrangeté, devait régresser en res ferocia. Le système de causalité des ténèbres est en réalité aussi simple que ce que Marlow en dit : dès qu’une partie du monde est enténébrée, le meurtre apparaît (cf. p. 83). Si les Romains se sont enhardis, s’ils ont chuté dans les plus vils réflexes de l’homme ensauvagé en prolongeant leur premier séjour en Britannia, c’est qu’ils n’ont pas su porter le langage, à moins qu’ils n’aient su entendre de la bouche de l’Autre qu’un mauvais bafouillage, incapables de repérer la structure d’une parole, incapables, également, de verbaliser l’hostilité de ces terres, avec ses «marécage[s]», son «abominable climat», ses «tempêtes», sa «jungle», tout ceci les obligeant à «vivre au milieu de l’incompréhensible» (p. 82).
Bien que le diagnostic historique de Marlow soit dépourvu de nuance et de méthode, il établit pourtant une différence de degré dans l’incompétence du civilisé, puisqu’il précise que les Romains n’étaient que des conquérants, ce qui, sur l’échelle de la culpabilité, les place à un barreau moins répréhensible que celui occupé par les colonisateurs. Il est donc indispensable de lire ce premier exposé de Marlow non pas comme une anecdote ordinaire, mais à l’inverse comme un prologue des contextes ténébreux, afin d’estimer à sa juste valeur la décadence et la décomposition de l’humanité prétendument éclairée, en dépit des siècles de philosophie et de littérature de voyage qui devaient suivre. Façon de montrer, fût-ce avec de gros sabots, que le centre de gravité de la barbarie s’est déplacé du dehors au dedans, que l’homme cruel ne l’est plus tant sur lui qu’au fond de lui, certainement couvert par des institutions et des réseaux (4).
Qui plus est, au début des années 1840, Marx n’avait-il pas fait l’amer constat de l’immense médiocrité de la bourgeoisie allemande, devenue amorphe et par extension inapte à se soulever pour contredire un ordre social infamant ? Il fallait plutôt s’en remettre à ceux qui subissaient l’injustice de plein fouet pour espérer une secousse, pour fonder l’émancipation, et cette énergie, que l’on se gardera de rattacher à celle d’un désespoir sauvage, ne pouvait provenir que des cœurs enchaînés et des âmes captives. Certes il y a un incontestable jugement moral de la part de Marx, sans doute accru par la véhémence d’un jeune esprit, et cette tendance à la sévérité, presque brutale dans la manière qu’elle a de présenter la situation, annonce les commentaires de plus en plus intransigeants de Marlow, le marin qui a provisoirement joué à être un «émissaire des Lumières», «apôtre au petit pied», sensiblement «Ouvrier» majuscule (p. 91), mais le marin qui finit quelque peu par tenir la position d’un narrateur désabusé et occasionnel dans Fortune, comme s’il était revenu de tout et qu’il n’avait plus de quoi compter sur les hommes, et encore moins sur un communisme recyclé. Cette incapacité de renverser quoi que ce soit d’intolérable, serait-ce en définitive la fin du monde et la victoire des ténèbres ? Conrad s’en convaincra peut-être pendant la Première Guerre mondiale, cependant, pour ne pas trop pécher de facilité, on préfèrera penser que Heart of Darkness est un texte écrit à la fin d’un siècle, et comme n’importe quelle fin de siècle, elle suscite chez les écrivains autant de crainte que d’espérance, nous donnant parfois à lire des livres de génie comme celui de Conrad, ou comme le premier roman de Léon Bloy, Le Désespéré, paru en 1887 et dont le titre ne souffre aucune équivoque.
Continuons néanmoins à étudier le personnage de Marlow. «Voué à la mer», Charlie Marlow n’en connaît pas moins les sources de celle-ci, d’où son aparté sur la Tamise, d’où, aussi, son désir d’exploration du monde contracté durant l’enfance (cf. p. 84). Il s’était promis l’Afrique. Il avait repéré sur une carte la grosse veine du Congo, ce fleuve qui avait l’air de ramper, esquiché sur le planisphère, tel un serpent qui n’attendrait que de se dresser pour confirmer sa menace. Or il en aurait fallu bien davantage pour ralentir les projets de Marlow. À force de négociations, il parvient à se faire engager en Belgique pour une mission parmi les comptoirs franco-belges de l’Afrique noire. Tapi dans la jungle épaisse, le fleuve-serpent guette Marlow, il l’attend la gueule ouverte et «la queue perdue au fond du pays» (p. 85). On sait déjà que la tête symbolique du reptile n’est pas l’essentiel du danger. La figuration d’une embouchure venimeuse ne fait que garantir une pénible traversée, jusqu’au bout d’un boyau accidenté, conduit empoisonné qui oblige celui qui le remonte à des stations de repos et de récupération mentale. De toute façon Charlie Marlow est prévenu lors de la visite médicale qui précède le départ : le pays est dangereux, il génère des folies terribles, on en revient diminué pour autant qu’on en revienne (cf. pp. 89-90). C’est pourquoi Marlow n’a pas vraiment l’impression de se rendre au centre de l’Afrique. Il se figure plutôt un trou, une espèce de balafre géographique qui va le conduire à l’intérieur d’un royaume infernal (cf. p. 91).
Le cauchemar de cet enfer est d’ailleurs perceptible avant d’aborder pour de bon le fleuve Congo. Marlow fait l’inventaire d’une nature belliqueuse, exclusive, qui semble rejeter loin d’elle tout ce qui n’est pas investi d’une même animosité (cf. p. 94). L’équipage s’enfonce dans des rivières aux «courants de mort vivante», cernées d’une «pourriture boueuse», jetant dans les têtes une «stupeur oppressive». Mais bientôt le voyage atteint sa destination, et ce qui n’avait jusqu’à présent qu’un air de famille avec les ténèbres va considérablement s’obscurcir. En observant le quotidien des Noirs, Marlow songe à des fourmis. L’exemple des fourmis souligne une organisation réelle des êtres, un cosmos solide dans lequel s’est infiltré «le démon de la violence», introduit par les Européens (p. 95). Les colonisateurs ont d’une certaine manière apporté leurs habitudes chaotiques à l’intérieur d’un monde qui n’en avait pas besoin. Ils sont ce que Platon a baptisé «la cause errante» dans le Timée, à savoir la présence coriace d’une matière qui ne peut entièrement se soumettre à la cause rationnelle et qui menace toujours la bonne ordonnance du Bien et des âmes (5). Dans la mesure où le Démiurge de Platon est contraint de prendre en compte la nécessité d’une matière résistante, si l’on réfléchit à ce schéma en nous appuyant sur le témoignage de Marlow, l’élimination des Européens s’avère inenvisageable, en revanche il est permis de croire que l’action colonisatrice est faillible quelque part, à condition qu’on fasse l’effort de lui rappeler son fondement éthique. Ceci étant, l’ordre du monde restitué par Marlow est tellement mutilé qu’on ne saurait parier sur le bon ordre des âmes qui concourent à ce dérèglement, aussi n’avons-nous d’autre choix que d’acquiescer et de courber l’échine à l’écoute de cette histoire accablante. Par ailleurs, si Kurtz n’avait pas été annoncé comme le point culminant de toute cette existence scabreuse, nous aurions pu attendre et espérer.
Cependant, en progressant encore un peu plus sur l’itinéraire du fleuve, il y a de quoi s’étonner lorsque Marlow apprend que Kurtz a pu s’adonner à la peinture (cf. pp. 109-10). La pratique d’un art, quel qu’il soit, n’est-elle pas l’action chaque fois susceptible de repousser le capital de barbarie humaine ? Nous le disons vite, c’est vrai, mais le tableau de Kurtz, ou plutôt son «étude» tel que le texte le précise, a été réalisée avant qu’il n’occupe des fonctions plus prestigieuses, avant qu’il ne descende encore plus loin dans la profondeur du pays et les méandres du Congo. En d’autres termes, si Kurtz a réussi à peindre, c’est qu’il ne se trouvait pas encore au point de non-retour des ténèbres, à la source hypothétique de son effondrement spirituel. Or Charlie Marlow sait que Kurtz est désormais un chef du Poste de l’Intérieur (cf. p. 100), il sait les accomplissements de cet homme du dedans, replié aussi bien en esprit qu’en géographie, et ce n’est pas cette étude picturale qui pourra faire chavirer ses intuitions. Comme le passager d’un train fantôme qui ne cesse de progresser dans la distribution des monstres de plus en plus terrifiants, Charlie Marlow n’en est qu’au début de son tour de manège, et même s’il demeure toujours à distance de Kurtz, ce dernier étant assurément le chef de file de ce cortège du monstrueux, il a déjà aperçu les indigènes squelettiques, les «clavicules», les «angles aigus», les «tibias» proéminents sur des paquets de chairs atrophiées (pp. 98-9), il a pris note de la géométrie invariable de l’horreur, sans doute avec la stupéfaction de ceux qui auront le courage de photographier la grande maigreur de l’univers concentrationnaire. Donc ce n’est pas cette modique peinture qui bousculera la certitude des ténèbres, et la femme du tableau, les yeux bandés et drapée, tenant une torche qui fait contraste avec la pénombre de l’arrière-plan, cette femme ne pourra nous faire penser que Kurtz a voulu représenter une allégorie de la fragilité qui refuse de regarder la tristesse d’un monde enténébré. Cette peinture n’est qu’une rémission temporaire, tout au plus une phase de nouvelle mise en condition du train fantôme avant le finale, et comme Charlie Marlow, il n’est pas difficile de savoir que nous ne sommes pas arrivés au bout de nos peines. Et pour enfoncer le clou de ce mauvais art, nous pourrions écrire, au sens de Walter Benjamin, que l’étude picturale de Kurtz n’est habitée d’aucune aura.

Reflux du langage et déferlement du bruit

Force d’attraction ou centre dévorateur du roman, Kurtz exerce sur son environnement le charme envoûtant des êtres qui ont de l’emprise et du charisme. Par quelque bout qu’on le prenne, il est pour ainsi dire la Rome déchue vers laquelle tous les chemins de traverse concordent. Avant le processus de son délabrement, on devine qu’il a été l’homme de quelque tournure humaine, artiste ou poète à ses heures, vite regagné néanmoins par le souci de l’efficacité (fonctionnaire de l’ivoire) et par les «langages viciés» (usager d’un verbe au service de l’extermination réelle ou symbolique) (6). C’est une conversation captée par Marlow qui lui apprend à quel niveau d’autosuffisance Kurtz est arrivé (cf. pp. 119-22). La passion de la solitude conjuguée au souci de bien faire ont transformé Kurtz en une sorte de prototype nazi : son entendement ne fonctionne que par dissociation, c’est-à-dire que tout ce qui n’est pas lui se résume à une quantité simplifiée, à une matière exploitable, et cela lui offre le droit de se constituer des règles virtuelles et très personnelles qui lui servent à administrer ses ouvrages. Contre le modèle de la Nature qui réunifie tout ce qui participe de la vie, Kurtz démembre le réel et il remonte le mécanisme du vivant à sa convenance, corroborant de ce point de vue les avertissements de Schiller dans ses Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, lorsqu’il interroge le «procès de dissociation de l’entendement» (7). Cette façon de soumettre la sensibilité et la diversité de ce qui existe à un faisceau délétère de principes détruit de fond en comble la raison d’être de l’humanité. Fréquenter la personnalité de Kurtz, c’est risquer de se fragmenter non pas pour se bonifier en nuance ou en subtilité, mais pour se décomposer et tomber dans la ruine. Ainsi en va-t-il du dernier disciple de Kurtz, le jeune russe que Marlow rencontre en contrebas du Poste terminal, jeune homme décrit à l’instar d’un «arlequin» (p. 151) et d’un être «bariolé» (p. 154), écorché d’âme et de corps, subordonné aux volontés de son maître.
Quoi qu’il en soit, Charlie Marlow doit bien reconnaître qu’il subit une forme d’obsession et de fascination à l’égard de Kurtz. La persévérance de Marlow est indexée sur la probabilité d’approcher cet homme à propos duquel tout le monde semble avoir son mot à dire. La remontée du Congo prend l’allure d’un glissement à rallonge, sanglée dans une temporalité dissolue où le temps ne passe pas et où l’espace de la brousse paraît grandir, faisant de Kurtz à la fois un point des antipodes et un être manquant, objet fuyant qui instruit continuellement le désir de Marlow (cf. pp. 122, 125-6, 130). En perte de repère et en perte de sens, Marlow avance sur la corde raide d’une folie grondante, à laquelle d’ailleurs il échappera de peu, sauvé in extremis par les injonctions de sa raison. Revenu au bon sens, Marlow voit dans l’imminence d’un massacre la possibilité d’un soulagement, comme si le massacre, en fin de compte, pouvait être une étape moins dérangeante que les visions transmises par un esprit aliéné (cf. p 168). Reste qu’il est difficile de résister «au cœur des ténèbres» (p. 125), au «tumulte sauvage» (p. 126) et au «chahut démoniaque» (p. 127), car ce sont les bruits mêmes de ce qui est totalement inconnaissable et imprononçable sur l’instant, le vacarme et le charivari d’un genre d’inframonde où se fomentent les pactes faustiens et les arrière-pensées malavisées.
En pleine tourmente, Marlow absorbe cette cacophonie d’une autre époque, se sentant la proie d’une éventuelle initiative cannibale de la part de son équipage (cf. p. 134). Ceci étant, l’assaut ne viendra pas. Malgré la violence que Marlow présuppose, celle-ci ne se montre nulle part ailleurs que dans le personnage lointain de Kurtz, une violence autrement plus inquiétante que celle qui a été distinguée aux abords du fleuve et sur les rives d’icelui. Les indigènes grognent, ils bougonnent, mais leurs grognements n’ont rien de va-t-en-guerre. Tout ce que Marlow perçoit de cris en provenance du rivage, ce ne sont d’après lui que des poussées de tristesse, des gémissements de dernière minute (cf. p. 137). D’une certaine façon, la hideur qui s’impose à Marlow en première instance ne fait que révéler la pensée européenne et les attributs qu’elle emploie vis-à-vis de ces jungles. Il s’agit du même tempérament dissociatif que celui qui a gangrené l’intelligence de Kurtz : à défaut de pouvoir faire un effort supplémentaire de catégorisation, l’Europe colonialiste a désintégré le Sujet africain; elle s’est précipitée dans un morcellement totalitaire de l’Autre dans le but assez pitoyable de le reconfigurer et d’en faire une marchandise. Plutôt que de sentir la présence des premiers hommes tel que Marlow finit par s’en faire l’intuition, l’Europe, en abordant ces indigènes, a nié toute perspective d’association, s’abîmant par la même occasion dans un racisme théorisé à qui mieux mieux, stipulant de jure les conditions de supériorité d’une race sur une autre et les moyens de justifier la continuité de cette domination.
Il est bien évident que cette représentation de l’exotisme n’a plus cours aujourd’hui, encore qu’elle trouve à subsister dans les écrits pathétiques de vieilles momies comme Renaud Camus ou Richard Millet, version exacerbée de tout ce qui rumine dans les petits lecteurs qui peuvent vénérer ce genre de littérature de sarcophage, dépourvue de sagacité et de panache, versée dans le frisson commode de ceux qui tremblent derrière les fenêtres de leurs châteaux en s’imaginant l’abominable Étranger. Plus intéressantes furent les représentations du douanier Rousseau, car bien qu’il ne soit jamais parti en voyage hors de France, le peintre sut répercuter dans sa série de «jungles» les formes discursives qui s’accaparaient la vie des territoires exotiques. Dans ces tableaux de Rousseau, on repère le paradoxe d’une jungle en surbrillance, illuminée et presque extatique, détentrice de cette lumière qu’on dit appartenir au bout du tunnel, maigre luminosité que Marlow discerne peut-être quand il prend conscience que le danger de la brousse ne provient que de ceux qui veulent à tout prix qu’il y soit (cf. pp. 139-140). Cette brousse luxuriante rejette les tautologies européennes et ce faisant elle s’en lamente, elle émet des prières lancinantes au fond desquelles retentit le «dernier espoir sur terre» (p. 141). Si la jungle a une poitrine et une gorge, il n’en sort que des voix graves et profondes, un bruit de fond que Marlow entend comme «la vibration mourante d’une immense jacasserie» (p. 144), rappelant par exemple la complainte incantatoire des morts-vivants du film Zombie (8), ou alors, pourquoi pas, ce «white noise» que Don DeLillo dissèque dans Bruit de fond, cette stridence ronflante et douillette qui enveloppe la modernité et qui endort la raison, accouchant de monstres conformes aux Caprices de Goya (9).
Comment survivre au bruit des ténèbres ? Quitte à frôler le truisme, on peut esquisser un semblant de réponse en avançant que seul le langage est en mesure de restructurer ce que le bruit a désagrégé. Mais combien de temps peut-on tenir ainsi quand tous les éléments conspirent contre le langage ? De surcroît, compte tenu des penchants politiques et des réflexes simplificateurs, les langages européens ne seraient pas les mieux avisés pour correctement accomplir cette tâche, en l’occurrence cette mission qui consisterait à coopérer avec les ténèbres, à y voir d’autres choses que ce que nous avons tendance à y mettre. L’écrivain prospère dans ce type d’épreuve et personne n’ira critiquer Joseph Conrad dans sa manière de réaliser un plotting of the darkness. En tant que double plus ou moins patent de Conrad, Marlow se réajuste à chaque fois qu’un faux pas manque de le faire basculer définitivement dans le néant. La recherche du mot juste dans le récit de Marlow signale aussi bien le travail externe de l’écrivain que la longue rumination interne de celui qui a vécu une expérience significative. En termes davantage académiques, on pourrait parler d’une confusion du diégétique et de l’extra-diégétique, Conrad exprimant ce que Marlow n’aurait jamais su dire, et Marlow verbalisant ce que Conrad ne se serait jamais aventuré à exhumer tout seul.
Ces affaires de langage nous renvoient forcément à celui qui cristallise les passions, à celui qui désinhibe les langues tout en les contraignant au processus de sa légende. Marlow saisit Kurtz comme un être de discours (cf. p. 142). On ne saurait pas vraiment expliquer pourquoi Marlow anticipe chez Kurtz un génie de l’éloquence, sinon parce qu’on ne laisse pas de lui transmettre les aptitudes de Kurtz en ce domaine, et parce que le désordre de la jungle présuppose une rhétorique solide si l’on nourrit le projet de s’installer au cœur de cette profusion inhospitalière. Peu à peu Kurtz s’est fait apprivoiser par la jungle, il est devenu le favori de cette nature, asservissant les êtres à sa parole naturante (cf. pp. 144-5). Fils de sang mêlé, fils d’un père à demi français et d’une mère à demi anglaise, Kurtz est un puissant hybride de l’Europe ; il en représente la plus détestable hubris, la plus haïssable hégémonie. Ses qualités de parole prêtent main-forte aux thèses racistes, ainsi n’est-il pas surprenant qu’on ait demandé à Kurtz d’approfondir le sujet. De ces cogitations regrettables naît un mémoire de dix-sept pages à l’attention de «l’Association Internationale pour la Suppression des Coutumes Sauvages» (cf. pp. 146-7), un écrit dans lequel se reconnaît bien sûr l’éloquence, mais également le terreau suprématiste, voire une certaine verve littéraire, serait-elle médiocre et pathétiquement guidée par le mésusage d’une raison soumise à l’impératif xénophobe ou exterminateur. À la lecture de ce rapport « tendu » et proche de la convulsion mentale, Marlow est d’abord subjugué, séduit, à la suite de quoi il se corrige auprès de ceux à qui il raconte son expédition. C’est la raison pour laquelle Marlow pourrait être comparé à Ulysse guerroyant avec le chant des sirènes, à ceci près que Marlow a eu la chance de croiser un Kurtz agonisant, un Kurtz à la parole moins persuasive et moins envoûtante, un Kurtz cependant qui ne fit que prospérer dans les vérités travesties et le dédoublement de ses violences. Pas l’ombre d’un langage à tenir en pareilles circonstances.
Au reste, nous pourrions établir un parallèle entre ce rapport de dix-sept pages rédigé par Kurtz et les bibliographies inventées par Roberto Bolaño dans sa Littérature nazie en Amérique : quel que soit le talent d’un auteur, quel que soit son degré d’inventivité, celui-ci ne peut que se flétrir dans la plus absolue des platitudes dès lors qu’il complote avec les avatars du fascisme. Le destin d’une littérature fasciste ou fascisante n’est autre que celui de l’idiotie au sens littéral, à savoir que ses auteurs se condamnent de facto à l’isolement. Et quelle est la fin de Kurtz sinon la fin horrible d’un homme seul, l’âme en capilotade, le verbe ruiné par un psittacisme franchement ridicule ? Le fameux «Horreur ! Horreur !» (p. 176) ne peut pas avoir la valeur d’une ultime prise de conscience, Kurtz ayant trop dissocié les êtres pour être capable de rassembler l’essentiel au dernier moment. Il s’agit au contraire d’une désertion du langage devant ce qui est supérieur (la Création de Dieu), d’une capitulation du sens commun devant ce qui signifie authentiquement (l’angoissante Obscurité de la jungle), et très probablement d’une crainte de la mort imminente, lorsque la gueule de la tombe s’ouvre et que le tyran comprend sa vanité. Les ténèbres ont emporté les petites capacités verbales de Kurtz, limitées à son ascendance sur les sauvages et les cervelles tendres ; elles ont aussi emporté l’hypothèse amoureuse de la femme qu’il aurait pu conserver (cf. pp. 183-8). Il trépasse de soubresaut en soubresaut, allant de la frénésie au souffle qui voudrait encore hurler – «Horreur ! Horreur !» –, et tout ceci résonnera un temps avant d’être progressivement abrégé dans le murmure et la remembrance du murmure (cf. pp. 182 et 187), puis il y aura l’oubli et l’ensevelissement de l’oubli dans les ténèbres (10).

En amont de Kurtz : se souvenir d’un homme seul

On admet volontiers qu’un des pires effets de la barbarie, c’est de persévérer dans la barbarie. Un solitaire vaincu par la folie peut légitimement entretenir la barbarie qui le fait vivre. Maître de son royaume et totem autour duquel s’organisent des rites païens, Kurtz se gargarise de solitude parce qu’il habite dans une strate infréquentable de la vie, reposant sur «un siège élevé parmi les diables de cette terre» (p. 145). Il n’est pas du genre transitif : «On ne cause pas avec Kurtz, on l’écoute» (p. 152). Il ressemble à l’un de ces sophistes du corpus platonicien, à l’un de ces professeurs de monologue qui ont besoin de l’approbation de leur auditoire pour exister. Selon toute vraisemblance, Kurtz frappe fort dans ses performances oratoires, ses phrases doivent être imagées et ses thèses radicalement exposées, autrement il n’aurait pas fait de ce jeune russe qui accueille Marlow au Poste de l’Intérieur une espèce de disciple rampant (p. 160). Transi de mots et de formules, le Russe a un rôle de satellite de la planète-Kurtz, toutefois cette vénération ne suffit pas à rompre la solitude du maître. Esseulé dans son déséquilibre et condamné à la démence sémantique, Kurtz n’existe que pour être respecté et tenir en respect les tentations de fonder une folie concurrente. Mais la jungle n’est pas productrice de diables, la jungle ne suspend pas des têtes coupées au sommet d’une demi-douzaine de poteaux censés répondre à une ambiance ornementale (cf. p. 158).
En outre, la monomanie de l’ivoire augmente les facteurs de sa solitude. Frappé par une « calvitie impressionnante » (p. 144), on pourrait repérer sur le crâne de Kurtz, en faisant confiance à la vieille phrénologie, le relief ou la topographie d’une bosse de l’ivoire, comme on dit de quelques-uns qu’ils ont la bosse des mathématiques. On visualise sans peine la protubérance infecte de ce crâne blanc, d’une blancheur aussi mortelle que la baleine que pourchasse le capitaine Achab. Néanmoins la blancheur de l’ivoire est encore plus éloquente. C’est elle que pourchasse Kurtz, secondé par son disciple russe qui pourrait être le gamin Pip de Moby Dick, ce garçon maladroit qui tombe souvent à l’eau et qui finit par s’instruire de la toute-puissance de Dieu, repêché ensuite, après de longues minutes de natation mystique, et revenant sur le Pequod complètement changé, ontologiquement recomposé, digne à présent d’accompagner Achab dans ses desseins extravagants. Mais nous ne pouvons tracer aucune équivalence entre la folie d’Achab et la nouvelle identité de Pip, pas plus que nous ne pouvons peser sur la même balance les actions de Kurtz et celles du Russe. La solitude de celui qui est intrinsèquement fou le sépare de ceux qui seraient fou par accident, par mimétisme ou par embrigadement. La seule relation possible concerne Kurtz et l’ivoire, le reste étant incompatible avec le système de sa «méthode vicieuse» (p. 165). Conformément à cela, on ne saurait donc définir aucune accointance entre Kurtz et l’accomplissement d’une forme artistique – c’est l’écrivain Conrad/Marlow qui porte Kurtz à l’existence et qui l’expulse au terme de ce tableau de ténèbres, le jugeant peut-être hors-sujet, hors-monde et naturellement immonde.
Par parenthèse et par justification d’un Kurtz hors normes, notons que la première vision de Kurtz par Charlie Marlow se fait à la jumelle, condition de visibilité qui agrandit sans doute l’impression générale du guetteur (cf. pp. 161-2). Marlow se focalise sur un Kurtz alité dans une civière. Malgré la diminution physique du personnage, le marin croit distinguer un homme qui mesurerait dans les sept pieds (environ 2,13 mètres). Attribut typique du monstre, la grandeur exclut d’emblée la créature des repères scientifiques standards et suggère une notion d’impureté. Ce que les rumeurs et les témoignages n’ont pas tout à fait confirmé au sujet des actes prétendument répréhensibles de Kurtz, ce que l’écriture n’a fait que suspendre au registre des ténèbres morales, son aspect physique nous le certifie. Et dans la jumelle, lorsque la bouche de Kurtz s’ouvre et qu’un cri s’en échappe, Charlie Marlow ne voit plus les emblèmes d’une figure humaine, il voit les organes singuliers d’une gueule monstrueuse qui semble aspirer le monde et donner sur un insondable gouffre. Marlow s’apprête à côtoyer une personne qui vit sur le rebord du monde, un pied dans la tombe et un autre dans la solitude de son espace aliéné. Bien que très affaibli par sa maigreur maladive, usé par ce que la jungle implique d’ajustements physiques, bien qu’ayant l’air d’une ombre errante, d’une brume à moitié consistante et vomie par un précipice louche, Kurtz n’en garde pas moins la force unique des individus uniques, la force de l’homme seul qui en mourant est obligé de tout perdre (cf. p. 168).
S’éteignant sur le vapeur qui descend le fleuve plus vite qu’il ne l’a remonté, Marlow et son équipage étant sûrement soulagés de mettre quelques ténèbres à distance, Kurtz se bat avec son âme devenue folle (cf. pp. 170-3). Ce combat douteux n’est pas conciliable avec une définition de la pensée telle que Platon l’énonce dans le Théétète – l’âme se questionne sur les objets qu’elle examine, puis elle répond en se disant et se dédisant. Tout à l’inverse de cette philosophie, l’âme de Kurtz ne se tient pas une conférence à elle-même, elle analyse froidement ce qu’elle peut encore subtiliser de la vie, elle cherche avec quels expédients elle pourrait prolonger l’endurance physique de Kurtz. C’est la folie d’un psychisme qui redoute la destruction de son propriétaire. En effet, dès que la mort se sera installée dans le corps de Kurtz, son âme ne rejoindra rien. Il n’existe aucune communauté post-mortem pour des solitudes psychiques aussi radicales. La liaison entre l’âme et le corps de Kurtz a été tellement aboutie que les deux disparaîtront dès que l’une ou l’autre des parties cèdera. Plusieurs fois l’aberration mentale aurait pu achever Kurtz, plusieurs fois il aurait pu calculer le chiffre de ses méfaits et la nullité de ses sophismes, mais il faudra que ce soit la mort physique qui se charge de conclure cette vie infâme. À l’instar de tous les fous d’eux-mêmes, Kurtz eût été incapable de suicide ou de traitement clinique. Il meurt d’âme et de corps et ce binôme exceptionnellement homogène s’en va pourrir dans un « trou boueux », à la suite de quelque enterrement informel (p. 176).
Il meurt aussi dans le noir, refusant de voir le paysage qui défile tandis que le vapeur poursuit sa descente du Congo. Le mépris final de la jungle prouve selon nous la culpabilité entière de ce despote. Si le rapport de Kurtz sur les coutumes sauvages avait pu laisser suggérer un réel semblant d’altruisme (et cet exposé n’était pas loin de tromper son monde !), alors il n’aurait pas tremblé d’avoir la brousse pour dernier témoin de sa ruine, la brousse comme ténèbres qu’il n’aura jamais comprises que partiellement et intransitivement. En ce sens quelques aphorismes d’une douteuse dissertation ou quelques mots cabotins («Horreur ! Horreur !») ne peuvent sauver la perdition d’un homme voué aux gémonies. De ce point de vue, il est bien difficile de repérer un ersatz de victoire morale chez Kurtz, comme il est bien difficile d’affirmer qu’il a pu être ensauvagé par une jungle a priori ignorante du commerce de l’ivoire. Plus sauvage que les sauvages de l’Afrique, Kurtz demeura toute sa vie le prisonnier de ses inclinations épouvantables, et s’il a pu montrer du génie auprès des primitifs, il n’a été en Europe qu’un touche-à-tout, un médiocre qui ne savait peut-être même pas écrire et qui n’aurait pu se faire un nom que dans l’extrémisme de telle ou telle politique (cf. pp. 180-1, où les proches de Kurtz établissent des portraits contradictoire de la personne qu’il était à la ville).
Dépositaire de la mémoire de Kurtz à son retour en Belgique, Charlie Marlow estime la duplicité du personnage en dépit du lien homogène qui unissait son âme et son corps. L’image posthume de Kurtz est assez trompeuse à cet égard : il a valeur d’exemple pour ceux qui l’ont connu en Europe (cf. p. 186). Tour à tour sincère et perturbé par cette somme de jugements favorables, Marlow acquiesce au caractère «remarquable» de Kurtz et il n’hésite pas à en dire autant. Il faut effectivement avoir été un homme habile pour être à ce point admiré, tandis que dans le hors-champ de l’Europe, au plus profond du Congo, Kurtz a été vénéré pour une pléthore de mauvaises raisons. Marlow assume la fascination qui fut la sienne pour Kurtz, il ne renie pas ce qu’il a partagé de confidences avec cet homme des ténèbres, mais à la fin du parcours, lorsque le cycle de Kurtz semble exiger un épilogue, lorsque Marlow se tient devant la « Promise » abandonnée par Kurtz, il est incapable d’avouer les langages et les postures véritables du défunt, incapable de dire que cet homme apprécié n’était qu’une sadique supercherie, une feinte de corps et d’esprit, et qu’il n’a peut-être jamais attendu autre chose qu’une opportunité de s’effondrer dans sa pénombre, au creux de sa vacuité exclusive.

Notes
(1) Toute cette réflexion sur l’image du fleuve est redevable du récent article que Juan Asensio a consacré au grand Danube de Claudio Magris.
(2) Nous référons à la traduction de Jean-Jacques Mayoux (Flammarion, coll. GF, 1989, mise à jour en 2012 – notre pagination est issue de cette édition).
(3) Simone Weil, Réflexions sur la barbarie, 1939, Œuvres complètes, Écrits historiques et politiques (Gallimard, 1960), p. 223. Par ailleurs, nous sommes encore redevables ici, puisque nous tirons cette citation d’une étude excellente du regretté Jean-François Mattéi, étude qui tente de réévaluer la barbarie dans son apparaître moderne : La barbarie intérieure (PUF, 1999).
(4) J-F. Mattéi examine avec acuité le processus d’intériorisation de la barbarie. Saint Augustin avait bien défini la notion d’une vérité intérieure, vérité que tout homme est en mesure de se formuler en tenant un discours avec Dieu. En apprenant en rentrer en lui-même, le sujet se préserve du monde extérieur susceptible de corruption et de Mal. Mais sur le long terme, ce repli subjectif transfère la cruauté du dehors au dedans, faisant apparaître de multiples occurrences de l’insensibilité. Ainsi, après le christianisme, le barbare n’est plus celui qui habite au-delà des frontières du limes; le barbare est le civilisé qui se déplace «à l’intérieur du limen de la conscience» (cf. La barbarie intérieure, op. cit., pp. 110-16).
(5) Cf. J-F. Mattéi, ibid., pp. 77-8.
(6) Nous reprenons ici la terminologie de Juan Asensio.
(7) Cf. J-F. Mattéi, op. cit., pp. 129-31.
(8) George Romero, Dawn of the Dead (1978).
(9) Ces dernières réflexions font émerger une thématique de la survivance en milieu démentiel, et si le lecteur souhaite appréhender Charlie Marlow comme une figure typique de la survie, nous le renvoyons aux idées que Francis Moury a développées dans ses deux articles remarquables sur Romero : Cinéma et eschatologie chez George A. Romero, 1 et 2.
(10) À propos de Kurtz et de sa ruine, Juan Asensio parle d’un «homme creux» dans l’excellent article que voici et qui expose quantité de problèmes avec une louable clarté : T. S. Eliot lecteur de Cœur des ténèbres.