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14/09/2014

Vie de Rancé de Chateaubriand

Photographie (détail) de Juan Asensio.

1381660000.JPGMonstres romanesques.





25.JPGC'est le 18 mai 1844 que paraît la première édition de la Vie de Rancé, avant que Chateaubriand n'en fasse publier, dès le 13 juillet de la même année, une seconde version revue, corrigée et augmentée. Quatre années plus tard, le 4 juillet, le grand écrivain, qui se sera livré une dernière et magnifique fois dans ce grand livre méconnu, mourra, sans avoir pu lire la publication en feuilletons, autorisée contre sa propre volonté d'ailleurs, des Mémoires d'outre-tombe dans La Presse, laquelle se poursuivra jusqu'au 3 juillet 1850.
C'est en 1843, le 7 août, que Chateaubriand a visité la Trappe, en Basse-Normandie, alors même qu'il devenait ce vieil homme qui, dans son admirable dernier ouvrage, ne cessera de s'interroger, en questionnant l'histoire de Rancé, sur sa propre destinée : «Que fais-je dans le monde ? Il n'est pas bon d'y demeurer lorsque les cheveux ne descendent plus assez bas pour essuyer les larmes qui tombent des yeux» (1). Ce ne sera pas la dernière fois que l'écrivain, faisant mine de composer, à grands coups puissants et, dirait-on, définitifs, le portrait de celui qui réforma la Trappe, contemplera son propre visage devenu vieux, sa vie passée, non sans grandiloquence.
Mais cette grandiloquence n'est pas vaine comme le remarque d'ailleurs Chateaubriand lui-même, évoquant, à propos de la visite du roi Jacques II à la Trappe, les «lieux communs sur le néant des grandeurs [qui] ne manquèrent pas aux banalités de l'éloquence» (p. 191), vaine comme la grandiloquence de nos insignifiants contemporains qui, à la différence du réformateur de la Trappe, jamais ne supporteraient d'être immenses sans être vus (cf. p. 198), grandiloquence qui nous enseigne de quel prix doit être payée la lucidité : «Sociétés depuis longtemps évanouies, combien d'autres vous ont succédé ! Les danses s'établissent sur la poussière des morts, et les tombeaux poussent sous les pas de la joie. Nous rions et nous chantons sur les lieux arrosés du sang de nos amis. Où sont aujourd'hui les maux d'hier ? Où seront demain les félicités d'aujourd'hui ? Quelle importance pourrions-nous attacher aux choses de ce monde ? L'amitié ? elle disparaît quand celui qui est aimé tombe bas dans le malheur, ou quand celui qui aime devient puissant. L'amour ? il est trompé, fugitif ou coupable. La renommée ? vous la partagez avec la médiocrité ou le crime. La fortune ? pourrait-on compter comme un bien cette frivolité ? Restent ces jours dits heureux qui coulent ignorés dans l'obscurité des soins domestiques, et qui ne laissent à l'homme ni l'envie de perdre ni de recommencer la vie» (p. 39).
C'est sans aucun doute la méditation sur le temps qui fuit, classique ô combien éprouvé depuis quelques siècles, même lorsque Chateaubriand, rageant contre sa propre vieillesse, en renouvelle subtilement les effluves et les enjeux, qui constitue le fil rouge du texte et, corollaire inévitable de celui-ci, la façon dont l'homme, singulièrement celui qui est capable d'avoir laissé une empreinte par le biais d'une œuvre, qu'elle soit politique, spirituelle ou artistique, parvient à s'y insérer, à ne point y désespérer, à rendre quelque peu humain, vivant, une force désincarnée et avide de corps et d'âmes : «Il y a un silence qui plaît dans toutes ces affaires aujourd'hui si complètement ignorées : elles vous reportent dans le passé. Quand vous remueriez ces souvenirs qui s'en vont en poussière, qu'en retireriez-vous, sinon une nouvelle preuve du néant de l'homme ? Ce sont des jeux finis que des fantômes retracent dans les cimetières avant la première heure du jour» (p. 55).
De fait, il est évident que le portrait de l'énigmatique Rancé qualifié de «grand conspirateur de solitude» (p. 90), homme devant lequel il faut trembler puisqu'il a été capable d'ériger, sur sa vie mondaine abjurée, dissolue mais tue, un «silence si long, si profond, si entier», qui est «devant nous comme une barrière insurmontable» (p. 62), constitue le miroir, point si déformant que cela après tout malgré le temps passé et, surtout, la perte de foi (2), où l'écrivain lui-même scrutera ses propres traits, non point pour tenter de les déchiffrer et ainsi les interpréter, amusements réservés à la jeunesse insouciante et aux vielles badernes narcissiques, mais tout bonnement les montrer sans fard, comme si l'exposition humble des ravages du temps, de la vanité de toute chose (3) pouvait être le gage de la plus haute sincérité. Parlant de Londres, il écrit ainsi : «J'ai revu cette ville témoin de mes rapides grandeurs et de mes misères interminables, ces places remplies de brouillards et de silence, d'où émergèrent les fantômes de ma jeunesse» (p. 71). Ce n'est là qu'un exemple parmi tant d'autres de villes et de paysages dont l'écriture de la vie de Rancé ramène les souvenirs précieux et anciens car, comme pour Baudelaire, tout ce qui entoure Chateaubriand vibre de sa propre vie, certes présente mais également passée, le moindre signe se transformant en discret hommage offert à l'artiste par des puissances tutélaires, qui ne sont plus guère écoutées hélas.
Ainsi, la destinée d'Armand-Jean Le Bouthillier de Rancé peut après tout bien se refléter dans celle de celui qui l'évoque, comme Georges Condominas a raison de le remarquer dans sa belle et riche postface (4), et qui jamais n'hésite, mais avec quelle assurance fulgurante, à peindre son propre passé par touches impressionnistes, en disant toujours beaucoup moins qu'il n'en tait, palimpseste secret sur lequel le texte qu'il s'agit d'écrire ne peut que s'incruster comme l'une de ces plantes maigres, souffreteuses même, bien capables pourtant de pousser sur le rocher le plus dur : «D'où venait l'immortalité de ce chêne, immortalité qui ne dépassait pas son ombre ? Les bruyères s'étendant vers cet horizon sont-elles les mêmes que celles mentionnées aux Pouillés ? Je viens de les traverser; enfant de Bretagne, les landes me plaisent, leur fleur d'indigence est la seule qui ne se soit pas fanée à ma boutonnière» (p. 82).
Après tout, un homme comme Chateaubriand, qui, mieux que d'autres, sait quels «tristes échos se réveillent dans les cœurs qui ont retenu le bruit des révolutions» (p. 16), n'a plus de comptes à rendre lorsqu'il écrit, d'abord simple commande destinée à l'édification des ouailles que lui a passée l'abbé Séguin, sa Vie de Rancé : il a soixante-seize ans, a perdu bien des êtres qu'il a chèrement aimés, se souvient des femmes qui ont été ses maîtresses et qui, si elles ont perdu la tête pour leur amant, ne l'ont perdue que métaphoriquement, de façon imagée et non point réelle, comme l'on raconte que la perdit, afin de pouvoir entrer dans un cercueil autrement trop petit, celle qui fut la superbe maîtresse de celui qui réforma la Trappe alors en complète dissolution, vision d'une tête coupée du corps qui figea et épouvanta Rancé comme Raymond Lulle fut dit-on épouvanté et pétrifié par la vision d'un horrible cancer rongeant la poitrine d'une femme qu'il convoitait, et le plongea dans trente-sept ans de rigueur et de silence «pour expier les trente-sept qu'il avait passés dans le monde» (p. 199).
Le chef de la duchesse de Montbazon (fut-il conservé par Rancé dans sa cellule de la Trappe, comme le montre le célèbre tableau de Hyacinthe Rigaud ?) n'est pas le seul, fût-ce métaphoriquement, qui se promène dans les pages de l'Enchanteur, qui évoque ainsi celui de Corneille «dépouillé de sa calotte italienne», et auquel il ne reste «que cette tête chauve qui plane au-dessus de tout» (p. 28). Ailleurs, Chateaubriand écrit, évoquant une fête donnée par madame de Rambouillet et annonçant dirait-on le trop célèbre cou coupé d'Apollinaire : «Julie d'Angennes apparut avec l'arc et le visage de Diane; elle était si charmante qu'elle vainquit au chant un rossignol et que la tour de Montlhéry haussait le cou dans les nues pour apercevoir ses beaux yeux» (p. 29).
Cette tête aussi visible qu'invisible, que le silence de Rancé a emportée en tout cas dans ses impénétrables ténèbres, de repentance, d'humilité, de folie, de passion enragée, qui saurait le dire ?, cette tête sans corps n'est finalement rien d'autre que le style, l'écriture de Chateaubriand qui semble elle-même ne plus être rattachée au corps impressionnant que constitue le reste de l’œuvre de l'Enchanteur. Julien Gracq, presque toujours bon lecteur et grand écrivain seulement à l'occasion, ne s'y trompe pas, qui écrit, assez superbement, dans l'essai intitulé Le Grand Paon donné en guise de préface à l'édition du centenaire des Mémoires d'outre-tombe puis repris dans le recueil de textes critiques intitulé Préférences, que «la langue de la Vie de Rancé enfonce vers l'avenir une pointe encore plus mystérieuse : ses messages en morse, saccadés, déphasés, qui coupent la narration tout à trac comme s'ils étaient captés d'une autre planète, bégayent déjà des nouvelles de la contrée où va s'éveiller Rimbaud».
Visible (Roland Barthes, par exemple, en parlera dans La Voyageuse de nuit...) et invisible (...pour n'en pas dire grand-chose en fin de compte, malgré ses aériennes gloses sur la métaphore et l'anacoluthe), invisible et visible, «véritable bric-à-brac» selon Sainte-Beuve qui le loue et le conspue dans deux articles antithétiques publiés au même moment dans La Revue des deux mondes sous son nom et, de façon anonyme, dans la Revue suisse, l'écriture de Chateaubriand a frappé les esprits de tous ceux qui ont lu son dernier livre pour y surprendre le dernier feulement du fauve et ont remarqué, pour s'en plaindre ou la louer, ce que nous pourrions appeler son extrême contemporanéité plutôt que sa modernité. Ainsi l'abbé Mugnier, grand admirateur de Chateaubriand s'il en est, confia à son Journal, à la date du 8 octobre 1844, ces mots étonnants : «Je lis la Vie de Rancé par Chateaubriand. Ce livre procède par bonds et saccades. Ce n'est plus la suite harmonieuse des Martyrs. Imagination risquée. Il y a du Veuillot et du Hugo dans ce Chateaubriand du déclin. Il vise à l'originalité et devient excentrique. Mais on rencontre des éclairs, et de grands coups de plume et d'aile» (5).
Ces éclairs sont en effet innombrables, et ne trahissent pas des excentricités ni même des embardées de chaleur, bien qu'ils semblent systématiquement avoir frappé, sur la tête bien sûr, les quelques rares véritables lecteurs du chef-d’œuvre de Chateaubriand. C'est bien au contraire la glace qui fige, la froideur qui saisit un instant deux réalités éloignées, comme si l'écrivain, revenu de tout, ayant tout vu, tout connu, tout lu et tout aimé, laissait enfin s'exprimer la sidérante puissance de l'écriture qui se soutient elle-même, du début à la fin d'un livre, et semble avoir choisi le véhicule le plus idoine, un homme, un écrivain, dont les passions brûlent encore mais comme brûle la glace, pour se conformer à la trajectoire d'un stylet qui jamais ne raterait sa cible : «Rancé eut le bonheur de rencontrer aux études un de ces hommes auprès desquels il suffit de s'asseoir pour devenir illustre, Bossuet. Rancé commença par la cour et finit par la retraite, Bossuet commença par la retraite et finit par la cour; l'un grand par la pénitence, l'autre par le génie. Dans sa licence, Bossuet n'atteignit qu'à la seconde place; Rancé obtint la première, on attribua ce succès à sa naissance : Rancé n'en triompha pas; Bossuet n'en fut point humilié» (p. 26). Qui écrit comme cela, de nos jours, des phrases formant de véritables poèmes en prose, ciselés comme des dagues incassables maniées par un écrivain clamant haut son indéfectible quant-à-soi, son égotisme princier, un livre où nous ne sommes «frappés que du bruit de la chute de quelque chose qui tombe de l'éternité» (p. 93) ? Je n'en vois qu'un seul : Guy Dupré.
Nous ne savons pas, c'est du moins Chateaubriand qui le prétend, quels furent «les derniers mots prononcés par les personnes célèbres; ils feraient le vocabulaire de ces régions énigmatiques des sphinx par qui en l’Égypte l'on communique du monde au désert» (p. 32), mais nous connaissons en revanche, grâce à la Vie de Rancé, quelles furent les dernières phrases publiées par un grand et célèbre écrivain, et ces phrases elles aussi communiquent avec les régions énigmatiques où la littérature cache sa tête absente, sa tête monstrueuse, toujours coupée dès qu'un clabaudeur s'avise de la baiser et pourtant toujours renaissante, dès que surgit un bravache explorateur ou bien un de ces «horribles travailleurs» qui n'hésitera pas à s'y aventurer, pour rapporter du nouveau : «Viendront des jeunes gens qui auront le loisir de chercher ce que j'indique» (p. 160).
Il faut donc trembler devant Chateaubriand comme, selon ce dernier, il faut trembler devant Rancé qui «ne dira rien, emportera toute sa vie dans son tombeau» (p. 62), Rancé, avouant lui-même qu'il y a en lui des iniquités qui ne sont connues de personne (p. 144, souligné dans le texte) et sur lequel nul ne lui souffle mot, Rancé qui d'une «course nouvelle [...] s'élança après le Fils de Dieu, et ne s'arrêta qu'à la croix» (p. 89), Rancé, dont la morale de fer «tombait dans ces méprises de notre poésie qui ne parle que de la cruauté des tigres, dans des forêts où nous n'apercevons que des chevreuils» (p. 169, Rancé, un homme apparemment comblé de tous les dons, ayant été capable de rompre non seulement avec les «choses réelles», ce qui n'est quand même pas rien, «mais avec les souvenirs !», ce qui émeut et sans doute terrifie Chateaubriand, puisque le «cœur se brise à la séparation des songes, tant il y a peu de réalité dans l'homme» (p. 91), Rancé, possédant un mystérieux, un fanatique empire sur lui-même après s'être dépouillé de toute sa fortune et même de ses livres (6), Rancé, dans lequel on sent «une passion étouffée qui jetait sur ses moindres actions l'intérêt d'un combat inconnu» (p. 78) et qui, comme le duc de Beaufort selon Benserade, a «pleuré des hommes en public et des femmes en secret» (p. 46), alors que l'Enchanteur, lui, a tant écrit, et, apparemment du moins, rien caché, sachant parfaitement, malgré ses prudentes dénégations, que, comme tous ceux qui sont voués à l'avenir, il a «au fond de sa vie un roman, pour donner naissance à la légende, mirage de l'histoire» (p. 65).
Ainsi, comme les plus grands et eux seulement, Chateaubriand a écrit et n'a pas écrit sa Vie de Rancé. Maurice Blanchot, dont je ne sais s'il a jamais lu ce livre exténuant tant il est rapide et puissant, hardi et inflexible et vous laisse comme suspendu dans le vide à la fin de plus d'une de ses pages, aurait sans doute affirmé que c'est la bouche de la littérature elle-même qui se serait exprimée dans ce livre, l'écrivain n'étant rien de plus qu'une caisse de résonance, un ventriloque en somme, et qu'importe que la moindre ligne de ce texte soit juteuse de la vie douloureuse et splendide de celui qui l'a écrit au soir de sa vie, et qui remarque : «À la Trappe il me semblait en effet, pendant ces silences, ouïr passer le monde avec le souffle du vent. Je me rappelais ces garnisons perdues aux extrémités du monde et qui font entendre aux échos des airs inconnus, comme pour attirer la patrie : ces garnisons meurent, et le bruit finit» (pp. 135-6).
Ces garnisons meurent sans doute, puisque tout meurt sur cette terre, les garnisons et les frontières du pays lui-même qu'elles devaient défendre, mais elles ont sauvé, l'espace d'un instant à peine, la mystérieuse rumeur du monde, que l'écrivain, écoutant à son tour dans le silence et la solitude, est chargé de recueillir, dans laquelle il fond sa langue, qui ainsi acquiert une dimension qui n'était pas la sienne, se lève à une hauteur insoupçonnable, plonge, aussi, au plus profond d'un courant dont j'ai soupçonné la présence dans quelques grands romans, dans lequel il se meut en toute aisance, par de grands mouvements qui embrassent le présent comme le passé, la réalité et les mythes : «Les repentis se promenaient dans des routes écartées, se rencontraient pour ne se retrouver jamais. Les âmes qui portaient des souvenirs disparaissaient comme ces vapeurs que j'ai vues dans mon enfance sur les côtes de la Bretagne; brouillards, assurait-on, produits par les volcans lointains de la Sicile. On rencontrait sur toutes les routes de la Trappe des fuyards du monde; Rancé à ses risques et périls les allait recueillir; il rapportait dans un pan de sa robe des cendres brûlantes, qu'il semait sur des friches, pour engraisser les déserts avec des débris de passions. Aujourd'hui, on ne voit plus glisser dans les ombres ces chasses blanches, dont Charles-Quint et Catherine de Médicis croyaient entendre les cors parmi les ruines du château de Lusignan, tandis qu'une fée envolée faisait son cri» (p. 146).
Ou bien, au contraire, c'est le surgissement, à la vitesse de l'éclair, de ce que nous ne pouvons nommer autrement que vision, comme celle-ci, sans doute l'une des plus magnifiques et audacieuses qu'il m'a été donné de lire : «Depuis longtemps malade à l'infirmerie, les derniers moments de Rancé s'approchaient; il n'y avait personne pour porter la main sur le cœur de ce Christ. Lorsque Jésus pria son Père d'éloigner de lui le calice, qui tenait son doigt sur le pouls du Fils de l'homme pour savoir si des larmes sanglantes venaient de la faiblesse humaine ou de l'épanouissement d'un cœur qui se fendait de charité ?» (p. 195).
Terminons cette imparfaite invitation à la lecture d'un authentique chef-d’œuvre qualifié de «biographie lyrique» par l'excellent Julien Benda dans ses Introduction et notes au texte de Chateaubriand (7), par un extrait qui paraît annoncer les fulgurances de Léon Bloy, ramasser même toute l’œuvre du Mendiant ingrat en quelques phrases frappantes : «Jacques II était un pauvre souverain; mais Rancé prenait son point de vue du ciel : qu'un homme soit rédimé au prix des plus grands malheurs; qu'une révolution renverse un État ou en change la face, vous croyez qu'il s'agit des destinées du monde ? Pas du tout : c'est un particulier, et peut-être le plus particulier le plus obscur, que Dieu a voulu sauver : tel est le prix d'une âme chrétienne. Si des États sont bouleversés, c'est, dit l'apôtre, afin que les élus éprouvés parviennent à la gloire. Tout est pour les prédestinés, tout est subordonné à leur consommation; et quand leur nombre sera rempli, on verra de nouveaux cieux et une nouvelle terre» (p. 193).

Notes
(1) Chateaubriand, Vie de Rancé (postface de Georges Condominas, Flammarion, coll. GF, 1991), p. 17. Sans autre indication, les chiffres entre parenthèses renvoient à notre édition.
(2) Temps passé qui nous fait comprendre la grandeur d'une époque avec laquelle celle de Chateaubriand, autant dire la nôtre, n'a plus rien de commun : «Ces scrupules de conscience étaient alors les affaires principales; nous n'allons pas à la cheville du pied de ces gens-là; l'homme était estimé, quelle que fût sa condition : le pauvre était pesé avec le riche au poids du sanctuaire» (p. 76). Plus loi : «Joseph Berniet, moine qui restait de l'ancienne Trappe, passa, à l'arrivée de Rancé, dans l'étroite observance; il demanda en expirant que son corps fût jeté à la voirie : cynisme de la religion où se montre le cas que les chrétiens faisaient de la matière. Ces rigueurs se rattachent à un ordre de philosophie que notre esprit n'est pas plus capable de comprendre que nos mœurs de supporter» (p. 122), ou encore : «Quelle différence de ce public compétent à celui auquel nous nous adressons maintenant !» (p. 155). Faut-il, au-delà du cliché que représente la lamentation sur la petitesse du temps présent opposé à la grandeur du passé, rendre responsable de cette consomption la dégradation du sentiment religieux, comme Chateaubriand semble le penser ? : «La cour se partageait; elle prenait un vif intérêt à ces démêlés du cloître; un grand saint avait autant de crédit qu'un grand seigneur; une gravité commune faisait que l'austérité de la religion communiquait de l'importance aux affaires du monde, et que les affaires du monde donnaient une vivacité utile aux intérêts de la religion» (p. 168).
(3) «Si les arbres sous lesquels fut tué Courier existent encore, qu'est-il resté dans ces ombrages, que reste-t-il de nous partout où nous passons ?» (p. 79).
(4) «L'Enchanteur profite de tout signe pour convoquer, avec nostalgie, ses souvenirs, alors que le Réformateur se plonge dans l'ascèse la plus rigoureuse pour chasser les siens» (p. 251).
(5) Journal de l'abbé Mugnier (1879-1939) (Mercure de France, 1985), p. 42.
(6) «Si, par des événements qu'on ne peut prévoir, dit-il, la réforme cessait d'être à la Trappe, je donne ma bibliothèque à l'Hôtel-Dieu pour être vendue au profit des pauvres et des malades» (pp. 90-1), extrait du testament de Rancé.
(7) Chateaubriand, Vie de Rancé (Éditions Bossard, coll des chefs-d’œuvre méconnus, 1920), p. 17.