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11/10/2014

Autour d’Auschwitz, par Gregory Mion

Photographie de Dominique Thomas.

«La vraie santé de l’esprit consiste dans la perfection de la réminiscence. Sans doute il ne faut pas entendre par là que notre mémoire doive tout conserver. Car le cours déjà écoulé de notre vie se confond et se réduit dans le temps, comme dans l’espace le chemin parcouru par le voyageur qui se retourne en arrière : il nous est parfois difficile de distinguer les années une à une ; quant aux jours, il est presque toujours impossible de les reconnaître.»
Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation.

«La vie est douloureuse et décevante. Inutile, par conséquent, d’écrire de nouveaux romans réalistes. Sur la réalité en général, nous savons déjà à quoi nous en tenir; et nous n’avons guère envie d’en apprendre davantage. L’humanité telle qu’elle est ne nous inspire plus qu’une curiosité mitigée.»
Michel Houellebecq, H. P. Lovecraft, contre le monde, contre la vie.


Note préliminaire : le texte qui suit se compose de deux parties distinctes. La première partie est le récit d’une visite à Auschwitz que j’ai effectuée cet été. C’est sur une suggestion de Juan Asensio que ce récit a été rédigé. Les jugements sévères qu’on y trouvera sur la société française n’engagent évidemment que moi. La seconde partie est un exercice académique puisqu’elle fait le commentaire succinct d’un livre que le philosophe Giogio Agamben a consacré à Auschwitz.

Le récit : entrelacs de sensations et de remarques subjectives au sujet d’un voyage en Pologne

Nous sommes le 18 août de cette année. En provenance de Vienne, en Autriche, le petit avion Bombardier de la compagnie Austrian Airlines atterrit à Cracovie après un voyage de moins d’une heure. Il est un peu moins de dix heures du soir. L’aéroport Jean-Paul II est en veilleuse. Nous sommes peut-être le dernier avion de la journée. Nous réceptionnons nos bagages et nous sortons en silence, qui pour retrouver de la famille, qui pour récupérer sa voiture, qui pour prendre un bus qui nous conduira à Cracovie. Je fais partie de ceux qui prendront le bus. Nous voyagerons une quarantaine de minutes. Nous traverserons des campagnes assoupies et de temps en temps montera un passager. Enfin nous arriverons à la gare centrale de Cracovie, située juste en contrebas du grand cimetière Rakowicki.
Je suis venu en Pologne pour me sauver provisoirement de la médiocrité culturelle française. Je suis aussi venu pour visiter les camps d’Auschwitz-Birkenau. Les deux raisons ne sont pas sans concomitance : alors qu’en France nous ne savons plus guère envisager un devoir de mémoire qui soit dépourvu d’un obscène recyclage politique, il est souvent nécessaire d’acheminer son regard un peu plus loin. Dans le cas d’une compréhension du système concentrationnaire, la visite de son centre nerveux s’imposait; elle devait naturellement s’étendre à ma compréhension plus générale du nazisme, moment historique que je n’avais jusqu’alors fréquenté qu’à travers les leçons objectives des cours d’Histoire et les ouvrages que l’on regroupe communément sous l’appellation galvaudée de «littérature des camps». Autrement dit j’ai reçu et assimilé une éducation relativement acceptable, nantie de ses représentations typiques et méditées, mais il me manquait un détour essentiel pour donner à cette dynamique culturelle un début de cohérence, ou à tout le moins une réalité davantage sensible.
À Cracovie j’ai rejoint mon amie Dominique Thomas, arrivée plus tôt dans l’après-midi du 18 août et déjà forte de nombreux éclairages sur la ville. Les arguments de sa venue en Pologne sont peu ou prou les mêmes que les miens. En outre, la question du devoir de mémoire était d’autant plus vive pour elle qu’elle venait de participer deux mois auparavant aux cérémonies du Débarquement à Ouistreham. Pendant les cérémonies de ce 6 juin sur la plage de Ouistreham, les figurants du spectacle ont pu rencontrer des vétérans de la Seconde Guerre mondiale, des hommes venus et revenus de loin. Parmi eux se tenait la figure désormais charismatique de Bernard Jordan, le fameux ancien combattant fugueur, parti en catimini de sa maison de repos britannique afin d’assister à l’hommage planétaire rendu aux soldats. Cette parenthèse fraternelle a évidemment rapproché les émotions anciennes des devoirs du présent. Les hommes qui se sont sacrifiés pendant le Débarquement sont ceux qui ont directement contribué à la préparation des futures délivrances, prenant la suite d’un admirable faisceau de stratégie et de courage. En ce jour tactique du 6 juin 1944, Bernard Jordan et tous ses camarades ont ôté une pierre sur l’édifice honteux du fascisme hitlérien. C’est ainsi, en amont, nous avons beaucoup fait allusion à notre passage par Auschwitz.
Il me semble du reste que la question d’Auschwitz, pour autant que l’on en fasse une question, fait partie de ces matières qui résistent à la raison et à toute quête définitive de sens, d’où le besoin que nous avons de parfois la relancer. J’ai eu envie de me réinvestir dans le sujet au début de l’année, après avoir lu La littérature nazie en Amérique de Roberto Bolaño. Si le titre de ce livre pourrait faire penser au premier abord à une anthologie historique, il n’en est rien. Avec La littérature nazie en Amérique, Bolaño invente de faux écrivains qui sont tous plus ou moins psychiquement fascisés. Grâce à ces biographies apocryphes, l’auteur alterne entre le registre du grotesque et du comique, prêtant à ces écrivains de fiction des œuvres franchement médiocres mais non dépourvues d’une certaine prestance formelle, Bolaño n’ayant pas son pareil pour ajouter aux pouvoirs de l’imagination. Par ailleurs on s’aperçoit très vite que ce procédé fictionnel constitue un outil intéressant pour formuler une critique subtile des politiques américaines, que l’on soit dans la partie méridionale ou septentrionale du continent. Par conséquent, alors même que je n’avais pas encore terminé ma lecture, j’avais déjà pris la décision de poursuivre à un modeste niveau l’entreprise fictionnelle de Bolaño.
J’ai donc rédigé entre le mois de mars et le mois d’août une vingtaine de fausses biographies, toutes se rapportant à des personnages de notre cru national. Je jugeai que l’état de santé de l’esprit français n’était pas exempt de métastases idéologiques et qu’il ne serait pas inopportun d’en interroger les fondements présumés en faisant usage de procédés littéraires. Cela dit je n’ai pas non plus souhaité réaliser une copie conforme du travail de Bolaño. Si les personnages que j’ai créés ont tous un penchant pour l’écriture, ce rapport est quelquefois ténu. En fait il s’agit moins de biographies que de courtes nouvelles. Certaines d’entre elles mettent en scène de vraies personnalités, soit en les évoquant, soit en les prenant pour figures principales du texte, comme c’est le cas avec Maurice Papon et Robert Faurisson. Au premier j’ai associé une relation imaginaire avec une maîtresse à laquelle il confie ses ambitions romanesques et ses racismes. Au second j’ai également imputé des ambitions livresques, façon de tourner en ridicule les sujets de prédilection d’un homme qui ne fut rien qu’un universitaire moyen, c’est-à-dire un indéfectible gâteux, avide et affamé de reconnaissance, mais empêché par des capacités intellectuelles assez minces et qui faute d’avoir pu écrire quelque chose de valable d’un point de vue scientifique, s’est retranché derrière la facilité d’un genre sulfureux-pathétique. Il est inutile que je sois exhaustif sur les noms de Renaud Camus, Richard Millet ou encore de Maurice Bardèche; ils apparaissent ici ou là de manière subalterne, en seconds couteaux de la banalité française, vieilles statues posées sur les étagères d’un nationalisme franchouillard et pseudo-éclairé, «fachos du dimanche», gâchis de la littérature et références d’ores et déjà négligeables, tout juste bonnes à servir une comparaison ou les motifs d’une dénonciation salutaire par la fiction.
Je me suis souvent étonné du reste que la France ait continué d’engendrer du fascisme aux plus hautes positions, comme si, en définitive, le fait d’avoir fait œuvre d’écriture ou d’enseignement supérieur devait conférer des droits particuliers, pour ne citer que deux modalités d’un phénomène évidemment plus large. On peut ainsi avoir passé des agrégations ou être publié chez de gros éditeurs tout en exauçant les vœux de l’éventuelle muse Calamité. Il est vrai que notre pays a toujours entretenu une passion des réseaux, ce qui explique sans doute que l’époque puisse absurdement faire un procès post-mortem à Céline tout en écoutant les jérémiades d’un Richard Millet prétendument maudit et qui continue de bénéficier de soutiens éditoriaux d’envergure. On ne nie pas que l’homme sache écrire, on ne fait que se demander comment il peut poursuivre une œuvre qui s’est considérablement dégradée dans une espèce de petit courroux réactionnaire, assurément impubliable si elle avait été écrite par le moindre quidam de province. Ce sont là des facteurs de surface qui président à la pauvreté culturelle de la France, une pauvreté autrement plus étendue en profondeur et que nous ne sommes peut-être plus capables d’endiguer. Ce sont autant de raisons qui me font sortir du pays dès que j’en ai l’occasion.
Je ne fais que dire à toute vitesse ce que j’ai essayé d’élucider en écrivant La littérature nazie en France. Il va de soi que j’ai dû publier ces textes avec les moyens du bord, c’est-à-dire par moi-même, conscient de la non-recevabilité de ce projet. Dans la mesure où je m’attaque essentiellement au problème des réseaux qui justifieraient la persistance de certaines pratiques «nazies» (le népotisme au premier chef, passion française avérée, donc attitude devenue presque normale et qui déplace le centre de gravité de la violence dans le registre symbolique), je ne pouvais décidément pas espérer une quelconque attention, ni même, d’ailleurs, un flux respectable de lecteurs. Plus précisément, aucun gros éditeur n’accepterait un recueil qui les bouscule, d’abord parce que ce que j’y raconte est inacceptable pour eux et ensuite parce que je n’hésite pas à mettre en exergue plusieurs perversions, chacune étant passible d’un reproche juridique ou d’un rappel à l’ordre de la moralité. Quant aux éditeurs plus modestes, ils se suicideraient s’ils daignaient montrer une audace qui n’a de toute façon plus aucun intérêt dans le secteur très formaté du livre.
Au fond cette Littérature nazie en France est à sa place. Elle relève davantage d’une réflexion qui m’est apparue nécessaire plutôt que d’une entreprise qui serait profitable à la majorité. En effet, lorsque j’ai senti le devoir de me rendre à Auschwitz en progressant dans ce projet, lorsque j’en ai fait part autour de moi, que ce soit à des collègues ou à l’emporte-pièce d’un vague échange, je n’ai globalement recueilli que des réactions dépitées. Rares ont été les personnes authentiquement concernées, aussi rares que le peu d’amis que l’on a. On se demandait en général comment je pouvais aller passer une partie de l’été là-bas, comme si ce «là-bas» était indigne, inapproprié à l’idée que l’on doit se faire d’une vacance. Ce n’étaient que les symptômes d’une sincère démission de la spiritualité. J’étais en train de me figurer qu’Auschwitz avait atteint un genre de statut irrationnel. Non pas irrationnel au sens d’une chose qui serait difficile à connaître, mais irrationnel au sens d’une entité concurrente au nouvel esprit pragmatique d’une société qui ne sait plus méditer ou se recueillir, en l’occurrence une société qui se vautre dans le magasin médiatique des objets et les connaissances précipitées. La preuve cartésienne du sujet pensant m’a en ce sens paru très affaiblie.
Dans la nuit du 18 au 19 août, nous avons rediscuté, Dominique et moi, de cette visite à venir. Certes nous étions en Pologne à cette fin, cependant nous n’avions rien organisé au préalable, prévoyant de régler les détails du transport sur place. Nous savions seulement que la ville d’Auschwitz est à environ soixante-dix kilomètres de Cracovie. Notre discussion de cette nuit-là s’est en outre concentrée sur le cœur du problème : comment faire avec une telle rupture dans l’Histoire ? Que faire de toutes les représentations accumulées jusqu’alors ? Non seulement je venais d’écrire plusieurs centaines de pages avec la Littérature nazie en France (j’ai fait par la suite une sélection), mais de surcroît j’avais lu ou relu énormément sur le sujet, me plongeant à cet égard dans Être sans destin d’Imre Kertész, que j’avais depuis des années envie de découvrir, et aussi dans le prodigieux essai de Giorgio Agamben, Ce qui reste d’Auschwitz. Est-ce que tout cela devait être pris en compte ? Finalement nous décidâmes d’oublier le savoir, de ne plus parler en termes de références ou de commentaires, et de nous rendre là-bas comme des ignorants d’esprit, prêts à nous soumettre à l’expérience du silence pour mieux entendre. Nous étions en effet persuadés qu’il fallait entendre plutôt que voir.
Nous sommes partis le mercredi 20 août en début de matinée. C’est un minibus blanc aux vitres teintées qui est passé nous prendre à l’hôtel. Le chauffeur est un impressionnant colosse de soixante-dix ans. Il se gare devant les hôtels inscrits à son programme, il entre dans les lobbies, il ne prononce qu’un mot pour les visiteurs qui attendent qu’on vienne les chercher : «Oświęcim». À Cracovie plusieurs hôtels facilitent le transport pour Auschwitz grâce à un système de visites guidées. Nous aurions pu partir avec le train et nous débrouiller sur place, néanmoins nous redoutions l’épreuve, aussi était-il plus commode de se laisser porter. Nous sommes en fait l’avant-dernier hôtel du parcours. Le minibus est presque plein quand nous grimpons à l’intérieur. Les passagers sont muets. Ils regardent dans le vide. Personne ne semble voyager en solitaire et pourtant les gens ne s’adressent la parole que du bout des lèvres. Nous n’avons pas de double-siège disponible, alors nous prenons chacun une place isolée.
Nous empruntons une route nationale en prenant la direction de l’Ouest. L’allure est lente. Nous passons par une multitude de villages qui regorgent de commerces et d’activités. C’est la rase campagne mais nous n’avons aucune impression de déshérence. Quoi qu’il en soit, d’une manière générale, la Pologne, du moins du côté de Cracovie, ne présente pas de signe affligeant de pauvreté tel qu’on peut en voir facilement partout en France. Les tarifs appliqués sont ceux que nous avions chez nous pendant les années 1960. On nous rétorquera que cela concorde avec les salaires. Ce serait un argument paresseux car les prix appliqués en France, justement, ne concordent plus vraiment avec les salaires. De toute façon, en France, on ne sait plus exactement ce qui demeure encore concordant, or ce qui pèse ou qui pourrait peser dans la balance, nous avons malheureusement toutes les peines à le mettre en valeur (le talent, la médecine, l’éducation, etc.) puisque nous avons des dirigeants qui incarnent l’exact contraire de ces notions (la médiocrité, le charlatanisme, l’ignorance, etc.).
J’ai pu m’apercevoir de quelques dysfonctionnements en comparant le marché du livre, en France et en Pologne. En Pologne un livre fraîchement relié n’excède pas les douze ou quinze euros et les tarifs des formats de poche défient toute concurrence. Les choix éditoriaux sont aussi très différents des nôtres. Ils relèvent d’une politique d’exigence et de collaboration, c’est-à-dire que dans une librairie qui pourrait être l’équivalent du groupe France Loisirs, en plein centre de Cracovie, la meilleure vente du moment est Anna Karénine; c’est-à-dire également que les maisons d’édition appliquent un processus intelligent de traduction car elles privilégient de nombreux traducteurs au lieu de créer des monopoles en interne. Sur ce dernier point, j’ai pu noter au moins une douzaine de traducteurs différents pour Stephen King. Ainsi le roman Mr. Mercedes était déjà disponible cet été alors qu’il est sorti en juin 2014 aux États-Unis. Il n’est annoncé chez nous que pour le mois de mai 2015 ! (1).
On me pardonnera cette digression mais elle me semble utile à plusieurs niveaux : d’une part elle témoigne d’une affinité politique vis-à-vis de la culture complètement impensable pour nous à l’heure actuelle, et d’autre part elle peut annoncer en quoi la civilisation française n’a plus de quoi tenir sa place présupposée, le peuple français étant désagrégé par un pouvoir politique intolérablement mauvais et fondé sur des archaïsmes, ce qui, curieusement, n’empêche pas le peuple de sombrer dans une volontaire balourdise – il n’y a qu’à observer les listes des meilleures ventes littéraires à la rubrique des romans et des essais pour se faire une idée de cette maladie, liste que l’on pourra faire contraster avec celles d’autres pays, pourquoi pas celle de la Russie par exemple, puisque nous avons développé une passion critique virulente à l’intention de ce pays. En quoi l’on comprendra derechef que j’aie voulu me rendre à Auschwitz au lieu de lire je ne sais quelle parution à la mode, la France ayant à chaque ridicule rentrée littéraire son roman standardisé sur le nazisme, son épiphanie textuelle sur la Shoah, les honneurs étant réservés cette année à L’oubli de Frederika Amalia Finkelstein, un livre dont les premières pages suffisent à se faire une idée de la stupéfiante nullité, l’ouvrage étant d’ailleurs défendu par des arguments qui parlent d’eux-mêmes puisqu’on ne cesse d’insister sur la maturité du très jeune écrivain, manière de nous attendrir sur les potentielles niaiseries que l’on pourrait y relever.
J’ai pensé à ces choses-là pendant la route, ceci étant, à mesure que nous approchions de la ville d’Auschwitz, je me sentais rattrapé par une ombre. J’avais le sentiment d’être dans une pièce obscure en attendant qu’un démon ouvre la porte, comme dans ce film de Carlos Reygadas, Post Tenebras Lux, où l’inquiétante anatomie d’un diable rouge s’introduit dans une maison qui dort et projette sur cet espace intérieur le faisceau écarlate de sa malveillance. En réalité, j’appréhendais l’arrivée. Les panneaux en bordure de route m’indiquaient les kilomètres restants. À vingt-deux kilomètres du terme, c’est le frisson qui m’a surpris, suivi d’une angoisse. C’était comme un jour d’obsèques. Je partais enterrer toutes mes vaines représentations.
Il n’y avait pas de signe ostentatoire sur les panneaux. Je n’en ai vu qu’un seul qui proclamait sobrement en anglais «Musée de l’Holocauste», en lettres blanches sur fond marron. Puis nous avons atteint un tout petit rond-point qui s’épanchait en quatre ou cinq itinéraires. Le minibus a viré à droite, ignoré deux sorties avant de s’engager sur l’embranchement prévu, et sur le bas-côté de la route, j’ai vu un panneau cette fois un peu plus imposant. Pourtant je ne me souviens pas de ce que j’ai vu sur celui-ci. Je me souviens seulement que l’on nous annonçait Auschwitz à trois kilomètres, que c’était étrangement coloré et que le soleil avait l’air incongru en la circonstance. Les passagers faisaient toujours silence. Il n’y avait qu’un couple de Japonais qui grignotait une nourriture sèche. Nous nous sommes alors mis à rouler plus vite sur une longue ligne droite cernée par des arbres-remparts, paysage typique des routes de l’Est, comme on en croise en traversant la Schwarzwald ou lorsqu’on s’aventure sur des chaussées secondaires en quittant Moscou.
Il y a eu un autre rond-point. Il y a eu un panneau pour nous dire que nous étions entrés dans la ville d’Auschwitz, puis de nouveau un rond-point. Je ne saurais dire l’état de tension interne dans lequel je me trouvais. Et puis il y a eu la vision que je ne pourrai pas oublier : le surgissement du camp sur ma droite, les bâtiments de briques, les barbelés, les arbres qui jetaient des spectres sur ces formes tellement intériorisées par nos consciences. Le camp était donc là. J’ai subitement détourné mon regard afin de capter celui des passagers. Les visages s’étaient fermés. Les têtes étaient tombées sur les mentons. On aurait pu entendre les déglutitions si on avait pu couper le moteur.
Sur le parking des visiteurs, il y a du monde mais ce n’est pas non plus la cohue. La foule déambule à droite à gauche. Peu ont la force de s’attarder sur les écriteaux de l’extérieur qui font partie du musée. Nous avons le temps de nous dégourdir les jambes avant le début de notre visite guidée en français. On nous annonce que la visite dure environ deux heures. Ensuite nous irons au camp de Birkenau. Nous sommes une douzaine de français à patienter.
Notre guide est une polonaise d’une cinquantaine d’années parfaitement bilingue. Elle nous a avoué sa passion pour la langue. Je songe à l’épreuve de son quotidien : deux visites par jour, une le matin, une le soir, avec chaque fois l’escale à Birkenau après Auschwitz; j’en aurai une image encore plus nette à la fin de la journée. Nous commençons par des considérations générales sur le camp. Auschwitz n’est pas le pire – le pire est à Birkenau. Le camp d’Auschwitz n’est pas si étendu. Ce sont quelques allées et quelques bâtisses, entourées d’un ancien chemin de surveillance, lequel est circonscrit par des grillages de barbelés et des miradors en bois sombre. Dans chaque bâtiment se trouve une exposition spécifique. On y accède en passant sous le fronton de fer «Arbeit macht frei». Dans l’un des blocs d’exposition, nous voyons une carte de l’Europe : Auschwitz en constitue le centre absolu. Le délire méthodologique de l’Allemagne nazie reprend forme dans ma tête. Auschwitz a été désigné par l’état-major en vue d’augmenter le rendement – toutes les zones urbaines significatives de l’Europe semblent à équidistance des camps d’Auschwitz-Birkenau. Les wagons de prisonniers qui convergent à Auschwitz contiennent en moyenne quatre-vingts personnes. Les trajets les plus longs sont ceux qui arrivent en provenance de la Grèce. La maquette d’un wagon découpé illustre les conditions de vie à l’intérieur de ce compartiment exigu. Il n’y avait que deux seaux à disposition des déportés – un pour le liquide, un pour le solide. On nous le dit sans détour. La guide emploie souvent le mot «merde». Il n’y a rien de mécanique dans son expression. Elle ne récite pas un texte appris par cœur. Elle répond aux questions quand les gens ont la force d’articuler un mot.
Aucune question cependant n’émergera dans le bloc des «biens personnels». Nous avons l’interdiction de prendre des photos dans la pièce des «cheveux»… Ce sont des monticules de cheveux, des tignasses rasées, des tas de cheveux qui sont empilés et qu’on a conservés en vitrine. Je crois entendre que sept tonnes de cheveux ont été rassemblées. Le reste des «belongings» est tout aussi compliqué à regarder. C’est le bloc le plus éprouvant du musée. Nous voyons des chaussures, des lunettes, des valises, des vêtements, etc. Les administrateurs du camp avaient des projets pour chaque objet. Tout était codifié. La vie était artificialisée au maximum. J’apprends que les uniformes des prisonniers étaient distingués par de petites surfaces colorées pour savoir quel statut avait chaque déporté – la couleur rose correspondait aux homosexuels, tel un colifichet abjectement ontologique. On se croirait dans une mauvaise République de Platon, non plus une Callipolis mais une Kakopolis, la plus épouvantable manifestation de l’urbanité.
Une fois les baraquements principaux visités, nous avons presque été heureux de retrouver le plein air. Dehors on nous a signalé un mur du carnage. Un mur gris criblé d’impacts où les nazis fusillaient régulièrement des victimes prises au hasard. Vingt-cinq mille personnes auraient ainsi été assassinées. Il y a aussi des potences plantées çà et là. Quelques-unes d’entre elles étaient de dimensions réduites; elles servaient à éprouver le condamné parce qu’il pouvait à peine toucher le sol avec le bout de ses pieds. On repassait des jours plus tard auprès du pseudo-pendu et on le tuait pour cause de «malformation corporelle», le supplice ayant provoqué quelques distorsions escomptées. Une potence se fait remarquer parmi d’autres : celle où le chef du camp Rudolf Höss a été pendu le 16 avril 1947. La potence fait face aux appartements que Höss occupa à Auschwitz avec sa femme. Elle est également juste à côté du crématorium, dans lequel nous entrerons solennellement.
À la sortie nous ne disons rien. Nous sommes écrasés. Je ressens une fatigue qui se répercute même dans la rédaction de ce récit. Ce ne sont pas tant les visions qui sont éprouvantes, ce sont les bruits afférents, les choses qui s’entendent encore : les ciseaux qui coupent les cheveux, les bouches gémissantes, les balles qui viennent éclater contre le mur, les ordres proférés, les bottes qui claquent, les cordes qui se tendent, et ainsi de suite. Tout cela procède d’une cacophonie sépulcrale qu’il est difficile d’encaisser. C’est un son qui dépasse toute forme d’interprétation. Il faut se débarrasser de ce que l’on sait ou de ce que l’on croit savoir pour être en mesure de l’entendre. Après avoir vécu une première fois l’expérience de ce grand deuil en milieu scolaire, à savoir une expérience intermittente, quand on vient ensuite à Auschwitz, on est un peu dans la position de raccordement psychique du narrateur de Proust, lorsque le personnage comprend rétrospectivement la perte de sa grand-mère, un an après sa disparition (2). La visite d’Auschwitz fonctionne à l’instar d’un ordonnancement atypique : ce n’est pas notre intelligence qui classe les données de notre expérience, ce sont à l’inverse nos sensations qui redéfinissent notre savoir accumulé et qui demandent à ce que nous le complétions. Je sais donc que je dois recommencer mes lectures, revoir les documents vidéos, les peintures et tout ce qui s’ensuit. Je sais que je dois corriger à peu près tout ce que je crois posséder en ma créance de certitudes et de conclusions sur cette triste perforation de l’Histoire.
Dois-je maintenant rapporter les horreurs de Birkenau ? Je ne veux et ne peux qu’en rapporter une image : des rails qui ont saturé l’iconographie du XXe siècle, des centaines de mètres de voies ferrées, un Styx consistant au bout duquel repose désormais une statuette minimaliste qui représente deux silhouettes qui se tendent la main.

statuette.JPG


Le commentaire : à propos de Giorgio Agamben (Ce qui reste d’Auschwitz)

S’il fallait ramasser le projet de l’Allemagne hitlérienne en quelques mots, s’il fallait malgré tout qualifier à peu de frais la réalité politique de cette époque, c’est probablement Joseph Goebbels qu’il faudrait citer. Chargé de l’Éducation et de la Propagande, solidement ancré dans la hiérarchie du nazisme, Goebbels envisageait la politique du Troisième Reich comme l’art de rendre possible tout ce qui paraît impossible. Un tel gouvernement ne pouvait que sombrer sous ses artefacts. En exigeant de la nature des puissances qu’elle ne possède pas, le nazisme a provisoirement jeté sur la réalité quelque chose d’inconcevable. L’univers concentrationnaire en général et Auschwitz en particulier sont les marqueurs d’une impossibilité qui a surgi dans le réel (cf. p. 161) (3). Nous sommes ainsi confrontés à une situation d’incommensurabilité, le constat historique n’étant pas suffisant pour recouvrir la tentative de compréhension. En d’autres termes, la somme des horreurs compilées n’a pas été immédiatement significative. Tout au plus ceci a pu servir de pièces à conviction pour engager la machine juridique, mais le droit, comme le rappelle opportunément l’auteur, est moins la garantie de la vérité qu’une façon d’affirmer un jugement. Dans la mesure où Auschwitz s’instancie comme une aporie pour la raison humaine, il convient peut-être de ne pas tout déduire du témoin juridique. Celui que le latin nommait le «testis» était une tierce personne qui se posait entre deux parties concurrentes (c’était le témoin standard). Mais l’exercice du témoignage était affiné dans la fonction de «superstes». Ce terme désignait un témoin pour ainsi dire total, en l’occurrence un individu qui avait pleinement vécu une expérience et qui pouvait en rapporter toute la matière (cf. p. 17).
À l’égard d’Auschwitz, nul ne saurait se poser comme un tiers signifiant. Ce n’est pas le genre d’expérience qui se vit en focalisation externe, d’où la posture du rescapé qui incarne la possibilité du témoignage intégral et qui peut s’affranchir des seules catégories du droit. Primo Levi fut l’un de ces survivants qui éprouva le besoin impérieux de s’exprimer, quand d’autres, naturellement, choisirent de faire silence. La parole des rescapés, en périphérie du droit, nous a permis de comprendre que la culpabilité avérée des nazis n’avait pas pour autant résolu l’énormité de la question posée par les camps. Le décompte des morts et le recensement des survivants ne suffisent pas à formuler une conclusion. Ce ne sont que des «restes» numériques, des données statistiques pour les livres d’histoire, autant de preuves résiduelles qui authentifient une description générale des événements. Or dès que la question du «reste» d’Auschwitz se pose en des termes moins corporels, elle induit non plus une délimitation des morts et des vivants, mais plutôt une relation persistante entre deux versants de l’homme : d’une part celui qui ne peut plus témoigner parce qu’il est allé au bout de l’expérience (le «musulman»), d’autre part celui qui doit essayer de témoigner en surmontant la honte d’avoir survécu parce qu’un autre serait mort à sa place. S’il existe donc un «reste» d’Auschwitz, s’il y a quelque chose qui persévère, c’est la sensation de lacune dans le témoignage, parce que ceux qui auraient pu témoigner absolument sont ceux qui ne sont pas revenus. Outre la honte d’avoir échappé à la méthode implacable des camps, outre encore la honte de se dire qu’il aurait peut-être fallu trouver la force de se révolter, le lien qui unit les morts et les vivants n’est jamais aussi intime que lorsqu’il s’exprime dans l’incomplétude du témoignage, lorsque le langage s’efforce de coïncider avec l’impossible.
Cette difficulté de parler est solidaire de ce que Primo Levi appelle la «zone grise», sorte de prototype éthique qui renverse les repères traditionnels et qui apparente dans une même terra incognita les victimes et les bourreaux (cf. p. 22). Le principe de responsabilité s’en trouve évidemment redéfini. Ce n’est plus l’homme qui oriente les postulats éthiques, mais le sous-homme, à la fois celui qui est tombé dans la déchéance physique et celui qui s’est mentalement effondré dans l’idéologie. Par conséquent, si une vérité est susceptible de se dégager d’Auschwitz, elle ne pourra s’élaborer qu’à partir d’un infra-niveau, à l’endroit où l’humanité a cessé d’accomplir ses devoirs. En ayant fait vivre et mourir sans cause, les camps ont érigé un outre-monde. Il n’empêche que ce sentiment de déterritorialisation ne doit pas nous encourager à en faire un «indicible» ou un «impensable». Le cas échéant, ce serait attribuer à Auschwitz un «prestige mystique» (p. 34), et cela nous renverrait de nouveau vers des questions périphériques de théodicée. L’insignifiance de l’horreur ne mérite pas la convocation de Dieu. Elle commande à l’homme de faire autrement, quitte à d’abord se débattre avec l’impression d’un ineffable (cf. p. 42).
Le témoignage est donc requis pour distancer toute parole qui serait soit trop incantatoire, soit trop maladroitement littéraire. À ce titre, l’auteur privilégie le témoignage qui choisit de contenir autant que faire se peut la figure extrême du «musulman», cet homme que Jean Améry décrit comme «un assemblage de fonctions physiques dans leurs derniers soubresauts» (p. 43). Dans le jargon concentrationnaire, ceux qu’on appelait les musulmans étaient les individus réduits à la plus basique fonction du vivant, des hommes si faibles que leur vie semblait se résumer à une longue reptation, n’ayant pour objectif que la survie au jour le jour. Est-ce encore un homme que celui-là ? P. Levi a posé la question. En réalité, puisqu’on avait ôté au musulman la force de parler, puisqu’on l’avait aussi destitué de son histoire et de sa mémoire, cet individu était encore moins qu’un animal. On l’avait assimilé précipitamment à quelque empreinte de l’humanité, parce que son corps avachi pouvait lointainement évoquer le geste de prière de l’Islam, ou parce que sa résignation pouvait rappeler la gravité exemplaire de celui qui se soumet à la volonté d’Allah dès lors qu’il considère que chaque événement est comptable de la divinité. Bien sûr ce n’étaient là que de vieilles rengaines, une sorte d’ectoplasme des légendes concernant un prétendu fatum mahométan (cf. pp. 46-7). Cela étant, ces reprises ou ces récupérations anthropologiques avaient pour vertu de sauver ce qui pouvait encore être sauvé. Tant qu’il y avait une trace d’humanité dans l’homme défiguré (P. Levi a d’ailleurs avoué sa terreur devant les visages inexpressifs de la musulmanerie), c’est que le basculement dans un état de non-homme n’était pas tout à fait effectif. Certes le camp de concentration fabrique méthodiquement des musulmans, certes il produit une transfiguration qui commence par le juif et qui s’achève dans le musulman, mais il ne contredit pas l’éthique nouvelle qui affleure dans les témoignages et qui accepte de travailler à partir du point où la dignité humaine s’est écroulée (cf. p. 74).
Cependant le témoignage ne dissipe pas d’un coup d’un seul l’ensemble des «impossibles» d’Auschwitz. En tant que «niant» vital, Auschwitz se dédoublait dans la négation de l’homme, produisant aussi bien des musulmans que des cadavres. C’est cet aspect affreusement productif qui éprouve la moindre parole qui essaie de situer l’homme au cœur de cette instabilité entre le vivant et le mourant. La contradiction épouvantable d’Auschwitz, son «reste» paradoxal le plus consistant, c’est d’avoir légitimé le triomphe de la mort dans l’extermination et d’avoir en même temps corrompu la mort en inventant le musulman.

Notes
(1) Quelques-uns voudront souligner que Docteur Sleep, l’année dernière, était rapidement sorti. Rappelons néanmoins que cette sortie française en quasi-simultané avec les sortie américaine était motivée par des intentions commerciales étant donné qu’elle devait coïncider avec la première visite officielle de l’auteur en France. Dans ces conditions, il est inutile de commenter l’effort éditorial fourni en dehors de toute perspective marketing. On ne fera pas non plus l’affront aux Éditions Albin Michel d’évaluer la qualité des traductions malgré les longs délais de parution.
(2) Cf. Sodome et Gomorrhe, section Les intermittences du cœur.
(3) La pagination correspond à l’édition Rivages Poche Petite Bibliothèque (2003).