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03/12/2014

La description du malheur de W. G. Sebald

Photographie (détail) de Juan Asensio.

4157929960.jpgW. G. Sebald dans la Zone.





IMG_1479.JPGCe n'est sans doute pas le meilleur des ouvrages de Sebald mais il n'en demeure pas moins intéressant à plus d'un titre, et nous permet de comprendre de quelle façon ce grand écrivain s'approche, patiemment, minutieusement, de ses sujets, et émet sur eux ses hypothèses. Comme une membrane hyper-sensible, Sebald semble aussi fasciné qu'attiré par certains états-limites, pathologiques, de tristesse, de mélancolie ou de désespoir, et cette fascination est très visible dans ce recueil de textes de critique littéraire, consacrés à la littérature autrichienne, au travers d'auteurs tels que Kafka, Handke, Stifter, Schnitzler ou encore Hofmannsthal (1). Et se confirme une fois de plus cette évidence : un grand écrivain est d'abord un grand lecteur, un grand écrivain est d'abord un lecteur qui ne craint pas d'exprimer sa dette à l'égard de ceux qu'il admire, Thomas Bernhard en l'occurrence pour Sebald.
Pour Sebald, la littérature autrichienne s'est avancée, explorant ces terres troubles et ces marécages tourbeux de la conscience, bien plus avant que la psychologie n'a su ou même osé le faire : «L'observation et la langue mises en œuvre pour représenter la nature des dérangements humains sont d'une précision telle que le savoir académique de la psychologie, dont on dira qu'elle est avant tout impliquée dans la taxinomie et la gestion de la souffrance, fait comparativement figure d'activité superficielle et approximative» (p. 14). Oui, il est évident, rappelle l'auteur, et il a été la preuve vivante, pendant ses années d'écriture, de pareils propos, que ceux «qui embrassent la profession d'écrivain ne sont certes pas des gens qui abordent la vie sereinement. Sinon, comment en viendraient-ils à se lancer dans la tâche impossible de trouver la vérité ?» (p. 16) à leurs risques et périls, serions-nous tentés d'ajouter.
La vérité, sans doute, ne peut être atteinte, pas même par la plus périlleuse, sincère et puissante quête artistique, mais il n'en demeure pas moins que les livres de ces auteurs que Sebald évoque peuvent nous indiquer, ô surprise, moins et plus peut-être que la vérité, la voie du bonheur, même si le mot n'est pas mentionné par Sebald, écrivain pudique s'il en est : «La province pédagogique de Stifter, Karl Kraus en répétiteur de la Nation, la science didactique de Kafka, la scène merveilleuse du roman Le Château où K. et le petit Hans, dans la salle de classe, apprennent l'un de l'autre, Canetti, ce grand maître resté un petit élève, les espoirs que Wittgenstein a fondés sur son existence d'instituteur de village, Benhard se souvenant de la philosophie de son grand-père et l'apprentissage sans cesse prolongé et complété de Handke : ce sont là autant de facettes d'une attitude susceptible d'apporter la preuve que la transmission a un sens. Sous cet aspect, l'énonciation de notre malheur personnel et collectif communique aussi une expérience grâce à laquelle, ne serait-ce que d'extrême justesse, il est encore possible d'accéder au contraire du malheur» (pp. 18-9).
Ces études, plus ou moins intéressantes (voire évoquant des romans qui ne le sont guère, comme Le Voyage d'hiver de Gerhard Roth, pp. 201 et sq., occasion pour Sebald d'évoquer la problématique de la pornographie en littérature) et qui nous présentent un Sebald avec lequel les lecteurs français sont encore peu familiarisés, peuvent être considérées comme l'illustration d'un propos des Frères Goncourt, que cite en effet l'auteur dans un texte consacré à l'Andreas de Hofmannsthal : «La passion des choses ne vient pas de la bonté ou de la beauté pure de ces choses, elle vient surtout de leur corruption. On aimera follement une femme, pour sa putinerie, pour la méchanceté de son esprit, pour la voyoucratie de sa tête, de son cœur, de ses sens; on aura le goût déréglé d'une mangeaille pour son odeur avancée et qui pue. Au fond, ce qui fait l'appassionnement : c'est le faisandage des êtres et des choses» (Journal, à la date du 30 août 1866, cité p. 100 par l'auteur).
Ce ne sont pas seulement les états de grande mélancolie, de profonde dépression ou même de folie (2) qui, pour Sebald, peuvent permettre, en plongeant en nous-même, de découvrir certaines vérités dérangeantes, mais aussi la perversité, comme il en fait l'hypothèse pour le texte que nous avons indiqué de Hofmannsthal (cf. p. 103).
Finalement, le regard que Sebald attache à ce que nous pourrions appeler des voies de traverse bordant, tout en le croisant parfois, le courant principal d'une production littéraire classique, oserais-je le mot, saine, par opposition à ces états de conscience malsains qu'explorent les écrivains évoqués par l'auteur, ce regard est original, en ce qu'il ose affirmer qu'il peut constituer une voie bien réelle de salut, face à un monde tout entier orthonormé, aseptisé, réifié : «Transposé à la situation actuelle, dans laquelle la progression technique est déjà orientée vers la catastrophe, cela signifie que, diamétralement opposée à la langue administrativement normalisée, la tendance créative à la symbolisation et à la physionomisation qui caractérise le langage schizophrène désigne mieux que le discours ordonné le lieu où réside notre espoir. Quelque chose de cet espoir est également à l’œuvre, naturellement, dans la culture établie. Mais dans la mesure où la culture, comme la science avant elle, se retrouve sous l'emprise de l'administration, l'importance potentielle de la littérature mineure, dont Herbeck devrait à nos yeux faire figure d'ambassadeur, ne fait que croître» (p. 191).
Je ne suis pas certain que Sebald ait absolument raison sur ce point, ce que j'ai pu lire de Herbeck ne me semblant intéressant que pour des spécialistes des dysfonctionnements du langage et des neuropsychologues, mais de toute façon, la disparition de W. G. Sebald, aimant tant sonder les états-limites de la conscience de ses personnages, est elle-même le signe tragique de la part fragile de cette tentative de compréhension de notre époque devenue folle.

Notes
(1) W. G. Sebald, La description du malheur. A propos de la littérature autrichienne (traduction, comme toujours impeccable, de Patrick Charbonneau, Actes Sud, 2014). L'édition originale de cet ouvrage a été publiée en 1985.
(2) Ce n'est évidemment pas un hasard si Sebald, parlant d'une des œuvres les plus connues de Canetti, Masse et puissance, évoque une «pathographie du pouvoir et de la violence» (p. 127). Evoquant un récit de Peter Handke, Sebald note, tout aussi significativement : «A lire les histoires de malades confectionnées d'après les modèles de la psychiatrie, on s'étonne toujours qu'elles aient si peu à dire sur la phase au cours de laquelle le pas est franchi entre un comportement normal et un comportement pathologique» (p. 157). C'est dans l'étude qu'il consacré à l’œuvre poétique d'Ernst Herbeck que Sebald sera le plus explicite, écrivant : «Sa vie détruite, il la traverse en écrivant, il permet précisément de la suivre parce qu'il en consigne fidèlement, par la graphie, les interférences accidentelles. Ces interférences, qui se traduisent fréquemment par des insertions sans queue ni tête et une ponctuation arbitraire, sont le pendant objectif des césures qui fragmentent son existence, et en tant que telles, elles sont pour l'auteur Alexander, au moment où il rédige, des jalons importants de sa détresse personnelle» (p. 183).