Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Dostoïevski lit Hegel en Sibérie et fond en larmes de László Földényi | Page d'accueil | Au-delà de l'effondrement, 57 : L'Ange de l'Abîme de Pierre Bordage »

05/08/2015

La Horde du Contrevent d’Alain Damasio : une apologie du vivant, du mouvement et de la créativité, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Janne Põlluaas.

3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.





2296428475.JPGLa littérature à contre-vent, par Olivier Noël.





483586252.jpgLa horde des contresens, par Jean-Baptiste Morizot.






«Si l’on a un grand dessein, n’est-on pas au-dessus, non seulement de la calomnie qui s’attache à ce dessein, mais même de ce qu’il a d’injuste, de criminel ? – Il me le semble. Non que l’on sanctifie le crime par son but, mais on le grandit.»
Friedrich Nietzsche, La volonté de puissance.

«L’homme est l’avenir de l’homme.»
Francis Ponge.

«[…] dans une collectivité qui se reprend sans cesse et se juge et se métamorphose, l’œuvre écrite peut être une condition essentielle de l’action, c’est-à-dire le moment de la conscience réflexive.»
Jean-Paul Sartre, Qu’est-ce que la littérature ?

La quête du vent : un itinéraire surhumain pour augmenter les pouvoirs du vivant


Plus de dix ans après sa parution, La Horde du Contrevent continue de fasciner. Les très rares apparitions publiques de son auteur, Alain Damasio, contribuent à perpétuer la fascination, bien entendu. Il est vrai que le seul nom de Damasio suscite le détour dans une conversation. C’est une réelle marque d’autonomie littéraire, loin de tout processus combinard ou de machine promotionnelle. La qualité du travail de Damasio lui permet en effet de se dispenser des relations toujours suspectes avec le pouvoir. De toute façon, l’exigence de son œuvre est un repoussoir pour les lecteurs inconséquents. Beaucoup trop d’articles ont néanmoins manqué leur rendez-vous avec La Horde du Contrevent, soit par légèreté caractéristique, symptôme désormais généralisé du journalisme français, soit par le biais d’une arrogance fondamentalement universitaire. Ainsi les uns se sont souvent contentés de signaler que Damasio avait révolutionné le genre de la science-fiction, sans jamais établir la moindre distinction formelle entre la pratique d’un genre émérite et l’ambition de Damasio qui consiste moins à prévoir les futurs difficiles de l’humanité qu’à proposer un diagnostic critique du présent, et les autres, avec une morgue emblématique, ont attaqué l’auteur sur le terrain de l’exactitude philosophique, qui l’accusant de mal avoir lu Nietzsche, qui lui reprochant un usage hasardeux des concepts deleuziens. Ces derniers ont sûrement oublié que la tâche du romancier, pour autant qu’il en ait une, ne concerne pas la stricte restitution des pensées ou des thèses d’un corpus. Le roman peut s’inspirer d’un matériau qui lui préexiste, mais ce n’est jamais qu’une ressource amovible, une colonne vertébrale souple à partir de laquelle pourront se greffer des corps étrangers. Ceci étant, les affections de Damasio pour la philosophie sont sérieuses et attentives, à tel point que les taxer d’imprécision révèle non seulement la sotte fatuité de ces critiques, ainsi que l’évidente lecture superficielle du roman qui fut la leur, roman dont nous voudrions ardemment défendre les propositions (1).
Pour aller au plus général et pour commencer, nous rappellerons un tant soit peu l’objet de La Horde du Contrevent. Le livre raconte le parcours de vingt-trois spécialistes du «contre», précocement formés à rencontrer tous les types de vent recensés jusqu’alors et à en déjouer les plus vives manifestations. L’enjeu est de remonter le souffle du vent comme on remonterait un fleuve, afin d’atteindre son poumon présumé, connu sous le nom évocateur d’Extrême-Amont. S’il n’est guère de coordonnées spatio-temporelles pour nous indiquer l’époque et la topographie globale du monde où a lieu cette aventure, c’est que la relative présomption d’un bout-du-monde où se cuirasserait le vent suggère une extension des limites physiques connues, de même que cela nous laisse entendre la durée d’une quête millénaire dont il importe peu de fournir une datation scrupuleuse. Ce n’est donc pas une vue d’ensemble que nous offre Alain Damasio, en l’occurrence une description exhaustive qui nous dévoilerait les dimensions totales de cet univers sous forme de plan large, mais plutôt une succession de paysages violemment attaqués par le vent, quoique de manière variable, et dont l’épaisseur et la couleur transparaissent au fur et à mesure que les personnages en arpentent les territoires. Il faudrait en fait imaginer une sorte de Terre plate où chacun aurait connaissance de son point fédérateur de rassemblement (la ville d’Aberlaas, située en Extrême-Aval – cf. p. 678), et où nul n’aurait jamais atteint le point opposé tant convoité, l’Extrême-Amont, sinon par l’intermédiaire des paroles spéculatives et des appétits explorateurs. Il s’agirait peut-être aussi d’un monde où le divin se serait déplacé dans les consciences, n’étant plus assimilable à quelque chose d’extra-mondain, d’invisible et de relativement inatteignable (la prière et l’immortalité de l’âme pouvant cependant faire office de matières conductrices), un monde, en somme, où Dieu aurait pris la forme de tous les vents et dont le culte aurait moins la valeur d’une liturgie apaisante que celle d’une conquête incertaine et acharnée. Eu égard à cette possible métamorphose du divin, il est amusant de constater qu’une expression idiomatique comme «Dieu merci» s’est transformée en «Vent merci».
Conformément à cela, on comprend que si l’on parvenait à localiser l’Extrême-Amont, on aurait en même temps circonscrit le plus grand des mystères, du moins aux yeux de ceux qui donnent leur assentiment à ce terminus terrestre. L’origine du vent serait ici comparable à un Fiat Lux en mouvement perpétuel, respiration première depuis laquelle le monde viendrait au monde, souffle pneumatique qui ferait que toutes les choses tiennent ensemble. Une telle conception de la création explique la volonté de former des hommes et des femmes d’exception qui auront pour mission de rejoindre l’extrémité du vent. Par conséquent, depuis huit siècles et sans relâche, on entraîne des enfants à la poursuite de l’Extrême-Amont. On leur enseigne l’art du «contre», évidemment, mais ce socle commun de connaissances est enrichi par des spécialités individuelles qui détermineront le rôle de chaque membre de la Horde. Soumis à des techniques de sélection sans pitié, les enfants qui sont appelés à devenir l’élite du contre sont évalués par des «hordonnateurs», soucieux de recruter les meilleurs en vue de se rendre à l’endroit même où l’humanité ne paraît plus avoir droit de cité. En outre, le roman nous relate la pérégrination impressionnante de la 34e Horde, conduite par le 9e Golgoth, une force de la nature qui a pour mandat de «tracer», de conditionner la «Trace», c’est-à-dire la route la plus adéquate pour marcher contre le vent en toutes circonstances (cf. p. 510).
Personnalité affirmative à tous les points de vue, Golgoth est un centre actif qui stimule un plus haut degré de puissance et de vitalité. À la tête de la Horde, il achemine ses coéquipiers vers ce qu’ils ont de plus profondément énergétique, de sorte à ce qu’ils puissent convertir en affirmation tout ce qui en eux pourrait vouloir se laisser aller à la négation, aux tendances recroquevillées, au repli. En d’autres termes, Golgoth est celui qui incite la Horde à sélectionner ses forces dominantes dans l’écheveau des rapports de forces qui se jouent entre les vents lunatiques et les forces intrinsèques à chaque individu composant cette 34e Horde. Dans un sens nietzschéen défendu par Damasio, Golgoth est celui qui apprend à ses partenaires la maîtrise de la volonté de puissance. En tant que telle, cette volonté complète de l’intérieur les forces propres de chacun. La volonté de puissance peut soit affirmer, soit nier, soit créer, soit détruire, et Golgoth ne vise que l’affirmation nette, «les passions affirmatives» (2), à savoir le tempérament de création qui se maintient dans l’énergie, le caractère qui acquiesce à ce que la vie a de plus fertile et dont le «oui» est une exceptionnelle puissance créatrice. Ne serait-ce déjà que dans l’exubérance du langage de Golgoth, ces passions se distinguent. La voix de Golgoth est celle d’un Stentor argotique; il débite des encouragements fleuris et ses remontrances résonnent longtemps dans les têtes. Il possède un talent de la métaphore qui exerce une véritable dimension de transport, de mouvement, ainsi toutes les gueulantes de Golgoth métaphorisent littéralement ses troupes : la Horde se réajuste dans le chaos de ses énergies, elle se transfère dans une conscience affirmative et se relève des pires épreuves, comme ce «furvent» qu’il faut affronter au début de l’épopée et qui réclame l’astuce de quelques «contrevents» (3). Dans le cas hypothétique où la Horde ne serait pas capable de s’affirmer, elle croulerait sous une puissance de négation, dans la sinistre souricière des forces réactives qui mènent au ressentiment, à la mauvaise conscience et à des idéaux ascétiques inappropriés. Ce serait alors la consécration d’un monde qui empêcherait les êtres d’aller au bout de leurs pouvoirs positivement créateurs (4).
Pour toutes ces raisons, il convient de poser que Golgoth incarne le cœur (et même le chœur) de la Horde. Il est celui qui ne doit pas mourir pour que la Horde reste en vie. C’est lui qui a toute créance pour recruter ou licencier en cours de route (ou «déshordonner»), sur le chemin ardu de l’Extrême-Amont. C’est lui qui marque la peau de ses hommes au fer rouge, qui inscrit sur les corps le blason qui assigne à chaque recrue son symbole et l’idée de sa fonction. Quiconque se montre faible ou déshonore la Horde est susceptible d’avoir un morceau de sa peau scalpé par Golgoth, la surface du derme où jadis fut gravé le signe distinctif de tel ou tel guerrier du vent (cf. p. 373). On apprécie par ailleurs l’usage ingénieux que l’auteur fait de ces signes : chaque section du texte est précédée par un symbole qui nous renseigne sur la focalisation interne adoptée. De cet expédient narratif résulte une superbe alternance stylistique, une polyphonie, et très vite la lecture permet d’identifier les personnages selon la vocation de leur langage, selon les inflexions qui leur sont propres, et ce procédé nous offre également des données fiables sur les caractères en présence. Le jeu des symboles apporte du reste une utilisation à la fois divertissante et stimulante de la typographie, puisque les signes sont parfois agencés pour nous exposer schématiquement la tactique de la Horde, en l’occurrence la formation mise en place pour résister au vent (cf. par exemple pp. 672, 656 et 654). Et puisque nous en sommes aux aspects singuliers et productifs de la narration, notons que la pagination du livre est décroissante, indice d’une Horde dont le temps et les forces sont éventuellement comptés, indice, encore, d’une régression dont l’objectif sera de la convertir en progression, en matière expansive, quels que soient les efforts exigés pour y parvenir. Le dépeuplement de la Horde est une impression de toute manière assez tangible dès les premiers instants de cette odyssée des tramontanes, aussi n’est-ce rien dire que d’anticiper sur l’éreintement, sur l’essoufflement (cf. p. 39), et donc sur la nécessité faire et refaire vivre, de repeupler après les épreuves létales de cette «ascèse extrême» (p. 608), trait de discipline presque inhumain qui immortalise les réputations de ces soldats de l’impossible.
La renommée de cette 34e Horde provient justement du fait qu’elle possède une hargne inédite dans l’activité de contredire le vent, ainsi qu’elle est dotée d’une admirable faculté de se prescrire des devoirs immenses, de même encore que cette popularité repose sur les profils extraordinaires qui en font l’effectif. La conjonction de ces atouts engendre un pôle remarquable de vitalité malgré les obstacles auxquels la Horde doit remédier. Un pied mis devant l’autre constitue déjà une victoire, un avantage pris sur le vent, une fraction inventive qui honore les dispositions créatrices dignes d’une volonté de puissance qui concourt à l’affirmation. Avancer en direction de l’Extrême-Amont est synonyme de vivacité, alors que reculer vers l’Extrême-Aval, ce serait mourir et passer à côté de notre potentiel, être séparé de ce que l’on peut. Aguerris au «vent facial», les gens de la Horde gagnent du terrain dans ce «merdier hurlant» (p. 695), écoutent avec rigueur les conseils avisés de Golgoth en ce qui concerne les vagues du vent (cf. p. 691), «[boivent] le vent à sa source» (p. 653), dans la promesse d’une reprise de respiration toujours plus pénible mais paradoxalement toujours plus tonifiante. Si la Horde est chaque fois unique en son genre, charpentée seulement par quelques dizaines de braves qui choisissent les voies du contre-courant ou qui ne font que pérenniser les sacrifices de leurs aînés partis avant eux, elle n’en reste pas moins archétypale, programmatique pour l’humanité, exemplaire vis-à-vis des perspectives préférentielles qui devront fortifier le monde de demain, comme le furent les discours dionysiaques de Zarathoustra : la Horde ne montre pas le Surhomme à proprement parler, mais elle le prépare, elle délivre l’homme de ses maladies affaiblissantes et le propulse vers une «grande santé» (5), c’est-à-dire à destination d’un état qui ne sera pas l’absence typique de douleur qui nous pousserait au ramollissement, mais bel et bien vers une aptitude à surmonter continuellement une souffrance énorme, sans répit aucun dans la mesure où l’obtention définitive de cette santé demeure impensable. Le cas échéant, l’homme perdrait à coup sûr de sa capacité à se renouveler, à renverser les digues et les remparts des valeurs tutélaires qui nous ont alanguis et jetés sur des lits de mort. Ne nous y trompons pas, en effet, car la «grande santé» telle que Nietzsche la conçoit est une vigoureuse relation de l’homme avec la témérité, à l’instar de Golgoth qui encourage les siens à ne pas regarder en arrière, à s’obstiner dans la Trace et dans le Contre, parce que ce sont les deux postures favorables à l’évolution, à la force du devenir-vivant, à la métamorphose humaine décisive qui se mettra en situation de créer des valeurs plutôt que de se reposer sur des prescriptions caduques, image désespérante de l’homme actuel qui s’accoude à la balustrade d’un vieux garde-fou, aux antipodes de l’homme à venir, de l’homme qui se doit de devenir et de vouloir être ce qu’il est devenu.
Le concept nietzschéen de «grande santé» concorde donc parfaitement avec les dangers successifs encourus par la Horde. Ce n’est qu’en s’abandonnant aux forces inhumaines du vent que l’homme pourra habiter un déséquilibre fonctionnel, parce que principe d’une résistance continue et d’une volonté forcenée de renversement, de modification, de remaniement, de transfiguration du négatif en positif, de l’insalubre en salubre, de l’ancien en nouveau. C’est une ascèse remarquablement difficile et particulièrement active, certes, étant donné qu’elle oblige à se mettre à découvert, dans les couloirs mortels du vent de face, à distance des villes fortifiées où les tempêtes de vent sont exploitées par la science et servent des hommes sans noblesse (cf. pp. 346-296), toutefois ce modèle de mortification est celui-là seul qui érige les êtres de la force, les hommes de volonté qui découvrent aussi bien la joie de se surmonter, de se dépasser, fût-ce au travers d’une ambition possiblement fatale, que celle de créer des valeurs nouvelles. À vrai dire tout le vouloir est là : il réside dans l’esprit de celui qui devient créateur et qui tourne le dos aux vieilles rengaines. Certains ont eu la tentation de dénoncer une entreprise individualiste au regard des recommandations de Nietzsche, mais c’était ignorer que la réévaluation du monde par le biais d’une élaboration de valeurs innovantes, aussi bien d’ailleurs que la revalorisation de soi, prédisposent à la liaison la plus absolue avec l’humanité, avec cette idée centrale qui consiste à remettre le vivant d’aplomb, à se faire l’ambassadeur d’un plaidoyer du mouvement (cf. p. 621), à pouvoir dire joliment que «le cosmos est mon campement» (p. 621), à pouvoir constater dans la violence inouïe d’un vent l’occasion de la vaincre et de réadapter le morituri te salutant en «Furvent, ceux qui vont mûrir te saluent !» (p. 672). On pourrait voir dans ces conduites la nature d’une ordonnance pour le corps fiévreux du monde entier, avec l’espoir d’apercevoir à l’horizon la silhouette du médecin-philosophe, car il n’y a que lui qui serait à même de guérir la Terre de ses épidémies de somnolence.
L’audace de la Horde et les risques qu’elle encourt la différencient de fond en comble de ceux qu’on appelle les Abrités, autrement dit les sédentaires, les malades, les troupeaux qui existent en fonction d’un ascétisme contre-productif parce qu’ils n’ont peut-être pas accepté de tuer l’ancien Dieu et de le relocaliser dans le Vent. Ce sont ceux qui existent en quelque sorte «assis», dans la confiance technologique, dans le confort intellectuel des valeurs qui permettent encore d’ajourner les questions posées par le vent. Les Abrités entretiennent la mémoire d’un passé peu dynamique, ce qui n’empêche pas la Horde de leur venir en aide, lorsque des hameaux ont été dévastés par un souffle qui eût exigé d’autres réflexes, d’autres manières de savoir et de sentir (cf. pp. 645-4). Il ne fait aucun doute que le surnombre des Abrités prouve que les forces réactives ont triomphé dans le monde, tout comme il n’est pas douteux que ces densités de populations soient condamnées au ressentiment, aux regards en arrière qui s’affligent et à l’esprit de vengeance, esquichées dans la droite conception d’un temps qui s’initie dans la Création et qui s’achève dans le Jugement Dernier, sans aucune espèce de marge de manœuvre qui revendiquerait un temps fort, un intervalle, un appel d’air qui impliquerait une élévation des aspirations et le recueillement de plusieurs inspirations libératrices. Pour ce faire, après avoir profité des mains tendues de la Horde, il faudrait en saisir la poigne et en grossir les rangs, s’extraire des ruines du monde ancien et parier sur l’énigme d’une vie tout entière faite de vent, de mouvement, d’intelligence cinétique, se montrer digne de consentir à une «terre […] tissée de rafales» dont la mouvance serait productrice de matière (p. 624).
Par opposition à la mémoire trop pesante des populations ou des individus qui n’osent pas se surmonter, la Horde file droit devant, avec même trois ans d’avance sur la 33e Horde présidée par le 8e Golgoth. Dans la ligne de mire de ces insensés, ce n’est pas tant la jonction avec leurs parents qui les intéresse que la possibilité de les dépasser et de franchir avec succès le terrifiant passage de Norska. Du reste, les retrouvailles avec les parents au camp Bobàn, au pied de Norska (cf. pp. 227-219), justifient la nécessité de ne pas s’attarder dans la mémoire ou de faire œuvre de nostalgie. Voulant assurément montrer l’exemple, Golgoth mutile son père (cf. pp. 204-2) comme pour signifier à ses compagnons de voyage que le passé doit être débordé, oublié, voire sélectivement réinvesti. Persévérer dans la mémoire, qui plus est avec les membres de la Horde précédente, ce serait prendre le pli de la villégiature et du renoncement, se laisser convaincre que l’Extrême-Amont est une forteresse inexpugnable puisque toutes les Hordes antécédentes y ont perdu la vie.
Cependant Golgoth, neuvième du nom, se refuse à la capitulation. Maître vivace et responsable d’activité, combattant de la mémoire accablante, il symbolise l’homme de l’oubli que Nietzsche thématise dans La généalogie de la morale. Concentré sur la Trace, sans arrêt dans l’anticipation de ce qui doit venir, Golgoth fait de l’oubli une vertu pour mieux se projeter dans sa mission. En se consacrant à fond à son travail de traceur, il se préserve des mauvais coups d’antan ou des épisodes franchement controversés de sa légende (cf. 628-6), ce que Nietzsche commenterait en parlant d’une fermeture opportune des portes et des fenêtres de la conscience. Par conscience, il faut comprendre ici la perception immédiate que le sujet peut avoir de ce qui se passe en lui. Dans cette perspective, l’oubli agit comme l’action de s’absenter de sa conscience, de ne pas entendre ce qu’elle est susceptible de nous murmurer, ce qui nous sauve de tout parasitage qui prendrait racine dans nos souvenirs ou dans nos réflexes grégaires, et ce qui nous immerge avec davantage d’authenticité dans le moment présent, fût-il périlleux. C’est pourquoi l’on peut affirmer que Golgoth n’entend pas son passé, ou alors il n’en perçoit que les segments pertinents, en l’occurrence les annales de ses exploits enfantins qui se cristallisent à chacune de ses initiatives présentes, hors de toute réflexion méthodique et laborieuse. Par sa faculté positive d’oubli, Golgoth interprète la Trace pour ainsi dire sur le motif, par accointance naturelle entre son passé glorieux et son présent d’action catégorique, dans le pur pressentiment de ce qui se présente efficacement à lui. Fort de cette amnésie judicieuse, Golgoth atteint un niveau préparatoire de la vie créatrice. Sa personnalité authentique constitue la possibilité réelle de faire advenir des valeurs originales, et, ce faisant, chaque étape de sa Trace ne s’appuie que sur sa volonté d’affirmation, loin, très loin des anciennes mythologies qui ont nourri le folklore des Golgoth de jadis et qu’il serait pratique de vouloir idolâtrer si l’on était paresseux. Néanmoins ce 9e Golgoth ne saurait céder aux chants des sirènes historiques, et plutôt que de s’empâter sous les traits d’un homme actuel qui ne ferait que répéter inutilement le passé, ce Golgoth-ci veut pleinement participer à son histoire, fougueux conquérant de l’inconnu et de lui-même, à tous égards représentatif d’un homme inactuel et précurseur (6).
En forçant la main de son devenir, Golgoth entraîne ses acolytes dans la réalisation d’eux-mêmes, dans l’effort permanent de ceux qui font l’Histoire et qui ne sont pas assujettis au mémorial décrépit d’un monde fatigué de lui-même. S’efforcer de vouloir la puissance, de s’enrichir de créations novatrices, c’est animer le vivant et prendre part aux cycles actifs de l’univers. La dynamique de la volonté de puissance situe l’homme du côté de l’excitation et de l’enthousiasme, résident de l’univers dionysiaque où le devenir pulvérise les structures antérieures du ralentissement, grosso modo tout ce qui a pu freiner l’homme dans son amplitude. Ce que veulent les tempéraments dionysiaques, ce sont les nouveautés qui engloutissent les formes les plus sédatives du vivant, symptomatiques de l’univers d’Apollon qui incarne la mesure, l’obéissance aux règles et la perpétuation des beautés reposantes. Prendre le vent pour adversaire et pour destination ultime, c’est se conformer au meilleur paradigme du vivant, et c’est en même temps vouloir le surclasser, le détruire, en vue d’accéder à un surplus de vitalité. La volonté de puissance est à ce titre un faisceau de création et de destruction, à ceci près que ses déchaînements destructeurs sont de l’ordre de l’activité, parce que le marteau de Nietzsche n’est pas que celui qui détruit – il est aussi celui qui construit, qui érige, qui s’anime dans la main du sculpteur qui bâtit des statues intensément mobiles, des hommes solides comme des rocs et qui marchent vers leur puissance. En conséquence de quoi, suivre Golgoth dans les fonctions de la 34e Horde, c’est emprunter le chemin des grands hommes et œuvrer à la célébration des forces actives. Dans un monde où les forces sont constamment en compétition et dont les cycles réapparaissent périodiquement dans l’Éternel Retour, il est indispensable de vouloir revenir chaque fois non pas sous une forme fixe, appareillé par une identité dormante et définie, mais plutôt sous les traits d’un devenir chronique qui n’en finit pas, profil d’un être éminemment différent et dont la diversité se noue au monde entier dans l’espérance d’une commune revalorisation. Il faut vouloir que la différence se répète éternellement, vouloir affirmer la diversité de ce qui coexiste.
Ce programme de surhumanité ressemble à un manifeste pour notre époque d’assoupissement, si bien que toute la quête de la Horde peut s’interpréter à l’instar d’une exhortation à la révolte, au soulèvement, à la destruction de nos valeurs actuellement insipides et maladives, soutenues par toutes les cliques infâmes de la politique-spectacle et par la dégoûtante pieuvre des médias. La complicité des deux accouche d’une formule de l’endormissement qui prolonge la soumission des peuples et arrange les imposteurs. Contre l’inertie et le vice spirituel, la personnalité de Golgoth est une illustration de ce que peut un corps sans la moindre assistance artificielle (cf. p. 498), et l’identité différentielle de la Horde peut être vue comme la démonstration de ce que peuvent réaliser des corps impatients, guidés par une volonté créatrice et positivement dévastatrice, n’ayant que jambes et sagacité pour contrarier l’énormité du vent et les modes de vie stériles.
Ainsi le monde tel qu’il existe du temps de la Horde est insatisfaisant, à l’image du nôtre, avouons-le. Ceci est toutefois moins la cause des vents dangereux que la configuration de certaines politiques, comme celle que l’on découvre par exemple à la cité d’Alticcio, où de riches parvenus habitent dans des tours (les Tourangeaux), tandis que les défavorisés croupissent au pied de ces monuments phalliques (les Racleurs). C’est le schéma classique de la noblesse consacrée par le hasard de la naissance et non par l’ampleur des réalisations. Cela insinue une attristante dialectique de l’inégalité : d’un côté les nobles possèdent les moyens de production, de l’autre les racleurs n’ont que leur force de travail. De passage à Alticcio, donc, la Horde constate la dépréciation de l’humain et la manière avec laquelle les dominés ont intériorisé les discours nauséabonds de la méritocratie (cf. pp. 287-6). L’illusion du mérite suffit à entretenir la croyance d’une possibilité d’accomplissement par l’engrenage fallacieux de la politique des apparences, alors même que tout s’opère dans le népotisme et la prostitution de soi, dans la plus immonde des soumissions à la norme, qui plus est dans un monde où la crainte du vent prédomine et où l’impression d’émancipation ne peut que se restreindre. Quelle différence avec notre époque asservie aux commandements de la finance (notre vent à nous, notre souffle puant), justifiant par ce truchement la reproduction massive des inégalités et l’idée encore plus dégradante que la réussite implique l’anéantissement d’autrui ?
Depuis Pascal et ses Pensées rien de neuf. Le philosophe avait raison : si je croise un homme entouré de plusieurs laquais, je me prosterne, je fais place, parce que les signes de sa supériorité me renvoient aux signes de mon infériorité, et la raison souvent ne peut mieux faire que de prendre acte de ce qui apparaît comme si c’était l’essentiel. La plupart des hommes ne voient pas l’injustice parce que le décorum suggère le contraire. Faire croire par ailleurs que les lois sont justes même si elles sont injustes, c’est une constante politique qui sert à maintenir la paix sociale, et c’est exactement ce qui se passe à Alticcio, de même que c’est ce que nous endurons en croyant que les démocraties modernes sont devenues les régimes politiques les plus souhaitables. Or ce qu’entend montrer la Horde, c’est que les hommes vivent pour la majorité dans l’immobilité des ordres convenus, qu’ils n’ont pas encore osé entamer leur métamorphose, c’est-à-dire leur puissance de devenir. Tiraillés entre une rage active et une rage réactive, les racleurs, au contact de la Horde, saisissent l’appel des passions affirmatives et quelques-uns d’entre eux, par témérité et par volonté, rejoindront les projets de ces visiteurs glorieux. Quant à nous, vers qui nous tourner ? Y a-t-il une figure qui se détache dans le contexte déplorable de notre présent ? Il est impossible de répondre avec certitude, mais ce qui est certain, c’est que cette personne ne peut aucunement se trouver dans les couloirs de la politique telle qu’elle a dégénéré, pas plus qu’on ne la débusquera sous l’ignoble protocole des médias. Il nous faut chercher ce qui pourrait nous revitaliser, il nous faut nous prendre en charge, et cela suppose une maturation progressive, quelque chose de l’ordre de la métamorphose intérieure et que la Horde s’applique à poursuivre.
Jusqu’ici, du reste, on pourrait avoir l’impression qu’il existe une division nette entre les forces de réaction et les forces d’action, mais les deux fonctionnent de concert, les unes étant toujours dominées par les autres selon une prééminence qu’il nous appartient de travailler, ou, pour mieux l’exprimer, de vouloir travailler. En effet, avant d’être ce qu’elle est devenue et ce qu’elle devient sans cesse, la Horde a été un petit groupe balbutiant pendant le temps de son apprentissage. Ce n’était qu’une concentration de caractères prometteurs, mais tout était à faire, à conquérir. Ce qui était alors important, c’était de choisir la difficulté, d’entrer dans le dur, point de départ crucial pour accéder à un surcroît de vitalité. Avant d’être résistance, la Horde s’est fomentée dans l’obéissance tout en sachant que sa route serait longue et hostile, et que cela exigerait plus tard un esprit novateur. L’allégeance aux formateurs et aux aînés est cependant nécessaire. Elle instaure le sentiment d’utilité par rapport à un enseignement de valeurs liminaires qu’il faudra ultérieurement renverser. Au commencement de son collectif, la Horde s’adapte donc aux discours de ses anciens et de ses maîtres. La Horde développe ses forces réactives en disant «oui» aux lourdes charges dont elle est dépositaire. Il s’agit d’un «oui» qui ne peut se mettre dans la capacité de dire «non», un «oui» un peu caricatural qui adhère au réel tel qu’il est, sans questionner l’éventuelle caducité de certaines parties du monde. C’est toute de même une complète affirmation de courage eu égard aux tâches futures, et celle-ci s’appuie sur les forces réactives. Nul ne pourrait commencer autrement que par ce «oui» qui prend sur ses épaules la lourdeur d’une besogne quasiment surhumaine. C’est le «oui» du chameau tel que Nietzche l’instruit dans Ainsi parlait Zarathoustra au chapitre des Trois métamorphoses. La Horde a d’abord dit «oui» à la grande contrainte du vent, elle fut troupeau de chameaux avant de s’affirmer dans l’action fondatrice, en suivant de façon chronologique le calendrier des métamorphoses nietzschéennes (cf. pp. 256-2).
Une fois l’étape du chameau surmontée, une fois le «Tu dois» dépassé, vient la phase du lion, le moment d’un «non» qui fait écho à la puissance volontaire, négation sacrée par laquelle se construit la révolte d’un «Je veux». Ceci étant, le lion est la base d’un vouloir anarchique qui ne sait pas encore exactement ce qu’il veut. Le lion conteste avec fureur, mais cette fureur doit également être surmontée pour devenir active et productive. Le lion est l’animal qui s’ébroue dans la mémoire d’un passé révoltant et qui se perfectionne dans l’oubli qui va susciter la troisième et dernière métamorphose de l’esprit. Alors l’enfant peut naître, ultime maillon des transformations spirituelles, détenteur d’un «Je crée» décisif. Par ses qualités d’innocence, de jeu et de liberté, l’enfant transfère le «non» du lion sur l’espace de la création. L’enfant est celui qui a trouvé son monde dans la pureté de son geste créateur. Jouant, dansant, riant (cf. p. 222), l’esprit-enfant est devenu une force incommensurable de résistance, bien plus puissant que le lion. Et puis l’enfant est symbole de vitalité, de poussée, de mouvement ascensionnel. Le sentir et le voir naître, c’est assister à une «merveille du vivant» (cf. p. 14). La dimension ludique inhérente à l’esprit enfantin est une visée primordiale pour la Horde, car si l’esprit de sérieux ou de servilité aveugle dominait, la Horde ferait sûrement demi-tour, vaincue par avance. De l’enfance et du mouvement, voilà ce que la Horde prospecte. Cela demande une vigilance assidue puisque pour être fort, «[nous n’avons] pas de système, [nous n’avons] que des lignes et des mouvements» (7).

Personnages dominants et aventures : êtres vivifiants et péripéties fondatrices

Outre la possibilité de faire de La Horde du Contrevent un manifeste contemporain pour une révolution vitale, on peut aussi et surtout le lire comme un immense roman d’aventures, épique et plein d’extravagances, dans la droite lignée d’un Don Quichotte qui aurait multiplié son personnage principal en vingt-trois représentants. Ils sont ainsi vingt-trois frénétiques, Horde jubilatoire et zélée, fermement décidés à répertorier les neuf formes du vent afin de valider la raison d’être de leur joyeuse troupe (cf. p. 505). Au fil de leur progression contre-venteuse, notre savoir du vent se bonifie en même temps que le leur. Bien qu’elle soit influencée par les données recueillies dans le passé, la Horde a le souci de compléter et d’affiner ce savoir, jusqu’à fonder une véritable épistémologie du vent.
Le scribe Sov Strochnis est un des piliers de ce savoir. Il a la science d’une écriture du vent, laquelle est constituée par vingt-et-un signes de ponctuation (cf. p. 646). Il a fallu pas moins de huit siècles et trente Hordes pour certifier l’existence d’une structure profonde du vent (cf. pp. 637-6). Sov est donc celui qui écrit les humeurs d’une «aérorythmique» (p. 636), attestant le fait qu’il n’est pas absurde d’envisager la mémorisation du vent, d’en faire l’histoire et d’en supposer quelques séquences causales déterminantes.
Par ailleurs, un intérêt aussi marqué pour le vent confirme un amour certain du vivant, du mouvement. En ce sens, il n’est pas étonnant que Sov soit considéré comme le personnage du Lien, de la fusion totale avec autrui (cf. p. 84). Si Golgoth met en évidence les pouvoirs du corps, Sov, pour sa part, est corrélatif des pouvoirs spirituels. Il est le nœud mental de la Horde, l’écrivain du vent et des contres, comptable également d’une parole de «Philosov», pointure de la sagesse et de l’innocence. Il sera finalement désigné comme le garant de tout le vivant persistant, lorsque la Horde aura disparu physiquement. Qualifié comme une puissance de repeuplement, Sov sera l’artisan d’un retour de la Horde lorsque Damasio achèvera le volume de ce diptyque annoncé. Le scribe figurera le premier moteur d’une reconstitution qui sera partout estampillée d’un amour enfantin. Parce qu’il a survécu à cette expédition considérablement rude, Sov est a priori l’enfant par qui tout devra revenir. C’est d’ailleurs parce qu’il est l’enfant-devenu qu’il a su faire face à la neuvième forme du vent, c’est-à-dire à la forme spécifique que prend la mort en chacun de nous, à chaque instant, à chaque frottement des forces qui s’affrontent en nous et qui nous épuisent (cf. p. 255). Précisons en outre que les sept premières formes du vent sont géophysiques, ce qui signifie que nous pouvons les affronter hors de nous, dans un rapport de forces très viril (cf. p. 133). En revanche, les huitième et neuvième formes gisent en nous, comme des coprésences menaçantes, et sitôt que les aventuriers auront vaincu le redoutable volcan de Krafla et ses éruptions de vent (cf. pp. 144-95), ils devront se mesurer à leur intériorité, à ce qui les fatigue et qui n’attend que de se manifester, de remporter le combat de la vitalité, à ce que nous pourrions peut-être nommer leur part des ténèbres personnifiée. On doit donc partir du principe que l’enfant ne laisse pas grandir en lui une substance ténébreuse suffisante pour le déstabiliser, contrairement aux chameaux et aux lions qui possèdent probablement des ennemis psychiques incroyablement forts.
Lucide quant à la nature privilégiée de Sov (qui a du reste été vérifiée lors de l’épisode amusant du «véramorphe» – cf. pp. 251-228), Oroshi Melicerte, l’aéoramaître et l’amante du scribe, lui transmet tout son savoir en matière d’intuition du vent, à quoi il faut ajouter la capacité de reconnaître et de sauvegarder le «vif». Ce qu’on appelle le vif dans ce monde ébouriffant (cf. pp. 76-2), c’est une sorte de force structurante qui supporte la puissance vitale des corps. Alors que les religions des Abrités ont allègrement confondu le vif avec une âme (cf. pp. 357-6), il est important de retenir que le vif est quelque chose de physique, de mouvementé, et qu’il est comparable à notre puissance la plus intime. Quoi qu’il arrive, une portion de notre vif subsiste, et il appartient aux aéromaîtres d’en saisir l’élan, d’en conserver l’intensité, d’en assurer la lisibilité, afin de préparer de futures et hypothétiques redistributions de ces vecteurs de puissance.
Ainsi, lorsque Oroshi communique sa science à Sov, lorsqu’elle l’adoube en tant que disciple de l’art de réagir au vent et de déchiffrer les vifs, elle est consciente de faire le bon choix. Elle est convaincue que Sov sera à la hauteur de toutes les vies précieuses de la Horde, contenues désormais à l’état de vifs dans l’esprit et le mouvement enfantins du scribe. Égarer le vif, ne pas en prendre soin, ce serait perdre la richesse du vivant et faire advenir la monotonie des forces simplement réactives. De plus, la connaissance du vif peut nous permettre de soupçonner le devenir le plus potentiel d’une personne. Effectivement, dès lors que la Horde rallie l’inquiétant passage de Norska, les émotions gagnent en véhémence et dans chaque toux, dans chaque crachat, dans chaque expectoration quelconque, on détecte des empreintes de vif (cf. p. 180). Tandis que la mort semble omniprésente, Oroshi s’aperçoit que tous les vifs sont plus ou moins concentrés sur un devenir particulier, à savoir l’aboutissement de la quête, l’approche de l’Extrême-Amont – et cela tend à corroborer la solidarité totale de la Horde.
Oroshi n’est cependant pas la seule qui soit compétente pour décrypter les vifs. C’est aussi le cas du troubadour Caracole, personnage ô combien central puisqu’il est tout à la fois modèle du jeu, de la danse, du rire, en un mot paradigme de créativité et promoteur d’une imprévisibilité souveraine (cf. p. 564). C’est un homme qui reconnaît sa métamorphose, son devenir-actif (cf. p. 548). Il improvise du dedans et il crée du mouvement (cf. p. 538). Indépendamment des révélations qui seront faites sur son improbable constitution (cf. pp. 64-58), si nous devions opter pour un moment fondateur de ce personnage si bien prénommé, nous jetterions notre dévolu sur la spectaculaire joute verbale qui voit donc se heurter Caracole, troubadour archi-lettré et hyper-vif de la Horde, homme de toutes les cavalcades grammaticales et de tous les impromptus linguistiques, et le stylite Sélème, individu originaire de la peu recommandable cité d’Alticcio, forcément perché sur ses convictions, exécutant du verbe, planificateur, et non pas imaginatif, inventeur, découvreur de nouveaux langages (cf. pp. 327-296). La bataille est pourtant serrée, strictement régulée, mais la stratégie magnifique de Caracole ravira le public et les lecteurs, car ce qui se dégage de cette gigantomachie verbale, c’est la graduelle montée en puissance de l’intelligence en acte, de l’inventivité et de la vivacité d’esprit. Étranger à toute méthodologie, à toute formule ou rhétorique coincée, Caracole surmène son adversaire, l’engageant sur une terra incognita de la langue chantante et virevoltante. Son parler n’est pas celui d’un homme, mais celui d’un surhomme qui peut tout dire, toute prononcer, se lancer dans toutes les possibilités de bouche et de gorge. C’est en quelque sorte un inspiré qui aurait la maîtrise de ses flux d’imagination et de ses connivences avec le divin parlant. Il est un génie naturel du langage, et, pour le coup, ne donnant aucune impression de travail ou d’entraînement en amont, il vient contredire la thèse nietzschéenne du génie, qui est source d’un labeur acharné et absence d’œuvre sortie du chapeau (8), pour homologuer plutôt celle de Kant, qui exprime la génialité comme l’objet d’un don naturel, d’une association favorable entre l’imagination et l’entendement humains (9).
Par conséquent, Caracole est sans doute l’une des plus vives présences de la Horde, sinon la plus vive. Il est incontestablement la force spirituelle qui pourrait en remontrer à Sov Strochnis. Son aura de gaieté et d’improvisation constituent d’ailleurs des atouts très profitables lorsque la Horde doit braver un ou plusieurs «chrones», matières flottantes qui surgissent, bizarres, déroutantes et plus ou moins imprévisibles. Le chrone est en effet un genre de nuage qui peut apparaître d’un instant à l’autre. Il peut avoir des effets bienfaiteurs comme des effets très néfastes.
Parmi les chrones bénéfiques, mentionnons le chrone pétrificateur qui peut guérir les fractures osseuses (cf. pp. 659-8) ou le chrone aléthique, le «véramorphe» susmentionné, qui retranscrit matériellement les vérités de chacun. Quant aux chrones dramatiques, qui sont beaucoup plus nombreux, ils sont l’occasion d’épisodes fondateurs, littérairement formidables, passant la Horde au révélateur de ses forces et de ses volontés. Citons par exemple l’aventure du «Corroyeur» (cf. pp. 459-440), créature «polychrone» et presque imbattable, qui met Erg Machaon au supplice, le combattant-protecteur de la Horde, et qui n’est mis hors d’état de nuire que par la science bienvenue de Te Jerkka, l’ancien maître de combat d’Erg Machaon. Citons encore l’épisode dit de «la Tour Fontaine» (cf. pp. 439-421), qui met la Horde aux prises avec un «michrone de type aqual» (p. 429), bientôt suivi par le piège du siphon (cf. pp. 420-382), qui ouvre dans le sol aqueux de la Flaque de Lapsane un gouffre circulaire intimidant, abîme des abîmes, trou noir nietzschéen qui regarde au fond des personnages et qui creuse dans le roman une fosse apocalyptique, digne d’être assimilée à ce qui fait le «monstre» du romanesque selon José Bergamín.
La prédominance des chrones dans cet univers venteux est finalement de toute première importance, par contraste avec les neuf formes convoitées du vent (cf. p. 248). Le chrone est semble-t-il un être sur lequel on ne détient aucun savoir assuré (cf. p. 260), d’où la menace qu’il fait peser à chacune de ses manifestations vaporeuses. En définitive, le chrone pourrait bien être l’objet d’une nouvelle quête, histoire d’augmenter le savoir accumulé dans la Tour d’Ær (cf. pp. 295-252), bâtiment-bibliothèque pittoresque, montagne d’érudition que visitent Sov et Oroshi pour améliorer leur science du vent et de l’Extrême-Amont. Ils y rencontrent Ne Jerkka, le frère aîné de Te, qui vit depuis quarante ans dans cette forteresse du savoir. Ils sont émerveillés par le fait que les livres soient parfois des pierres qui composent la tour, véritables fondations livresques par conséquent, synonymes d’une certaine densité de la connaissance, car ce qui est écrit sur les pierres ne tient à pas grand-chose et relève d’un style aphoristique, typiquement nietzschéen (cf. le bloc Amor Fati en page 262), excessivement vital et pulsatif. Pour les deux amants, la visite de la Tour d’Ær sera capitale. Sur ces hauteurs, on dirait que l’on assiste à l’exorcisme de ce qui s’est passé durant les abysses provoquées par le siphon insidieux.
Ce n’est là bien entendu qu’une mince partie des aventures et des personnages qui peuplent La Horde du Contrevent. Rien ne servirait d’en faire l’inventaire exhaustif, d’autant que nous risquerions de dévier du cœur de notre propos, qui était d’insister sur la place prééminente de la vitalité dans le texte de Damasio. Ainsi nous terminerons en disant sobrement de ce livre qu’il est vraisemblablement le plus brillant ouvrage de science-fiction française publié au XXIe siècle.

Notes
(1) Nous travaillons sur l’édition de poche de La Horde du Contrevent (Éditions Gallimard, collection Folio Science-Fiction, 2007).
(2) Cf. Nietzsche, La volonté de puissance.
(3) Précisons tout de même que le roman entame le récit des aventures de la 34e Horde au cours de la vingt-septième année de son périple. En choisissant le terme «début », nous ne le faisons que par rapport à l’épisode de contre qui ouvre le livre.
(4) Notre lecture de Nietzsche est redevable en partie des travaux remarquables de Gilles Deleuze (cf. Deleuze, Nietzche et la philosophie, Éditions Quadrige PUF, 1962).
(5) Cf. Nietzsche, Le Gai Savoir, paragraphe 382.
(6) Cf. Nietzsche, Considérations inactuelles (De l’utilité et de l’inconvénient de l’histoire pour la vie).
(7) Cf. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux. C’est la citation mise en exergue par Alain Damasio au début du roman.
(8) Cf. Nietzsche, Humain, trop humain.
(9) Cf. Kant, Critique de la faculté de juger.