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28/07/2017

Le Troisième Reich de Roberto Bolaño, par Gregory Mion

Bolaño Troisième Reich.jpg

Crédits photographiques : Ben Nelms (Reuters).

«Quelle bêtise. C’est précisément là qu’est le problème. Pour me brancher sur le concret, j’ai d’abord besoin de savoir ce qu’est le concret, et je ne le sais pas, et d’après toi je ne peux pas le savoir si je ne me branche pas d’abord sur le concret. Bref, un vrai cercle vicieux. Mais le concret est comme un mixeur. Si je me mets à militer avec vous et à aller aux masses et à réciter Mao, je finirai par me convertir en marxiste-léniniste-pensée-Mao-Zedong pur et dur et unidimensionnel, comme vous. Mais, de même, si je me mets à faire les exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, je finirai chez les jésuites, inexorablement. Et je ne sais pas si c’est ce que je veux.»
Antonio Caballero, Un mal sans remède.

Jouer avec la guerre : un divertissement ambigu


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Depuis la découverte et les succès relativement récents de Roberto Bolaño en France, parmi lesquels on ne peut manquer de citer l’intarissable 2666 et les non moins fascinants Détectives sauvages, la critique journalistique, donc la réclame nunuche et illettrée, relègue souvent Le Troisième Reich dans la catégorie des seconds couteaux de l’œuvre pour le moment traduite (1), mais c’est une erreur que ne commettent pas les passionnés de l’écrivain chilien trop tôt disparu. Avec son titre, déjà, ce livre composé à la fin des années 1980 par un Bolaño trentenaire assoit le nazisme sur un important fauteuil mental du romancier. Il s’agit d’un nazisme pour ainsi dire encombrant, très callipyge, dont l’arrière-train ne daignera presque plus jamais quitter la folle conscience du créateur après avoir trouvé son matelas psychique. En effet, toute la création de Bolaño est traversée par la mise en intrigue du Mal, et celui-ci ne laisse d’être interrogé par une multitude d’emprunts aux fantômes de la période hitlérienne, pour être d’autant mieux réinvesti littérairement dans plusieurs autres de ses manifestations post-nazies (la continuité des génocides, la violence sociale décuplée, l’extrême droitisation latente de la politique, le destin aberrant du Chili des années Pinochet, etc.). C’est pourquoi ce roman de jeunesse, du moins à l’échelle de publication de Bolaño, peut être lu non seulement pour ce qu’il est au premier chef, en l’occurrence une histoire racontée avec talent et qui pourrait constituer un point d’entrée commode dans l’œuvre bolañesque, mais il peut aussi l’être par goût de l’intertextualité, par amour de l’enquête esthétique, dans sa manière de préparer les thématiques obsessionnelles qui ne cesseront d’infester les écrits suivants.
Le livre se présente comme le journal intime d’Udo Berger, un jeune Allemand qui revient en Espagne pour la fin de l’été, à l’hôtel Del Mar, dix ans après sa dernière visite effectuée ici même avec ses parents alors qu’il était adolescent. Udo est accompagné de sa fiancée Ingeborg et c’est la première fois qu’il a l’opportunité de partir en vacances avec elle. Ils espèrent que la situation du Del Mar, situé dans une station balnéaire à proximité de Barcelone, leur procurera de saines joies et des divertissements du même cru. C'est toutefois sans compter sur la passion dévorante du jeune homme pour les «wargames» (p. 45), à savoir des jeux de société très élaborés où il s’agit de faire la guerre avec des pions, de fomenter des stratégies, d’entrer dans la tête de son adversaire, d’être habile en contre-offensive, le tout sur des plateaux cartonnés où se dessinent des territoires la plupart du temps européens. Dès le début du séjour, le jeu de guerre est évoqué (cf. p. 20), puis nous apprenons que nous avons affaire à une véritable sommité de la question. Champion d’Allemagne dans cette catégorie de joueurs, Udo écrit des articles dans plusieurs revues internationales, exposant des manœuvres, des variantes, des ouvertures, tel qu’on le ferait pour revisiter une mémorable partie d’échecs. La seule différence, évidemment, c’est que les pions qu’il manipule sont des soldats et des blindés. L’autre particularité d’Udo, c’est qu’il est considéré comme un spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et qu’il incarne systématiquement les Allemands dans l’univers diégétique d’un jeu intitulé Le Troisième Reich.
La conséquence directe de son appétit pour les jeux de guerre se manifeste par une peau d’une extrême pâleur (cf. p. 29). Casanier, reclus dans les greniers domestiques de cet étrange sport en chambre, Udo ne sait même pas quand la nuit tombe (cf. pp. 60 et 237). Quand Ingeborg est à la plage, lui se concentre sur «les lignes initiales de [sa] variante» et il en prend scrupuleusement note dans son «Cahier de campagne» (p. 51). Le descriptif de ses fantaisies martiales écrase en quantité le compte rendu de ses rapports sexuels, qui tiennent en quelques mots dépourvus d’exaltation, réduits à des mentions routinières. L’acte sexuel n’est tout au plus qu’un expédient conventionnel, un devoir conjugal auquel Udo s’adonne avec utilité, probablement dans le but de s’épargner les caprices d’Ingeborg et de bénéficier d’un temps de jeu considérable. Une quinzaine de jours de vie commune équivalent à cinq rapports sexuels grammaticalement insignifiants (2). À côté de ces notations austères, si Udo et Ingeborg se sont épanchés en érotisme, il ne nous est pas permis de le déduire du texte. La probabilité d’une intimité sentimentalement riche est faible néanmoins car, en réalité, la tension entre les deux amants s’exacerbe au fur et à mesure du séjour (cf. pp. 57 et 85). Udo est conscient qu’il doit éviter au maximum de parler du jeu en présence d’Ingeborg. Sa petite amie ressent d’ailleurs de la honte envers lui lorsqu’elle l’entend disserter au sujet de ses troupes fictives (cf. pp. 51-2).
D’autre part, signalons que le Reichsführer putatif Udo Berger s’attribue des prérogatives en littérature. En tant qu’érudit des guerres, des batailles et des humeurs belliqueuses qui ont jalonné les siècles, Udo estime qu’il pourrait être un écrivain spécialisé, un «essayiste créatif» (p. 92) au royaume des wargames. Il a aussi un intérêt assez vif pour la littérature allemande, transmis par son mentor Conrad, qui l’a initié aux jeux et aux livres soi-disant patriotiques. Des figures tutélaires comme Goethe et Jünger sont mises en avant, représentatives d’une «littérature qui s’écrit avec le sang» (p. 55). Ces références sont évidemment survolées, subordonnées aux objectifs brutaux des joueurs, car ils ne possèdent ni le génie de Goethe, ni la puissance critique de Jünger, lequel aurait plutôt comparé Udo Berger au personnage du Grand Forestier dans son chef-d’œuvre Sur les falaises de marbre.
Tous ces paramètres mis bout à bout dressent un portrait rebutant du jeune Berger, originaire de Stuttgart. Sa célébrité de joueur établit un amalgame embarrassant entre l’homo ludens et l’homo laborans. On pourrait donc avoir l’impression que son activité ludique le nourrit, mais on s’aperçoit progressivement que Berger est un employé banal qui se rêve une vie d’indépendance davantage qu’il n’a la possibilité d’en concrétiser les aspirations (cf. p. 111). Le jeu détruit peu à peu son intégration sociale à tous les niveaux, toutefois il n’est pas suffisamment fort pour couper tous les ponts qui le ralentissent et pour se consacrer exclusivement à ses élans de stratège. De plus, la cartographie guerrière du jeu, avec son Europe souffrant le martyre, a remplacé la cartographie du réel. De façon plus insidieuse encore, les repères du jeu, nécessairement limités à la superficie des plateaux dépliants, produisent un constant resserrement de l’univers d’Udo. Son œil n’est pas ontologique, dilué dans l’être in-totalisable, il est enfermé dans l’étant des règles du jeu, totalitaire et instrumental. Ainsi la perspicacité du joueur se transforme vicieusement en une espèce de mal-voir, une ophtalmopathie qui crée des bords, des limites et des frontières dévitalisées. L’œil fictivement militarisé d’Udo est un œil fondateur de cadastres où chaque portion d’espace devient l’objet d’une conquête potentielle (l’étant de l’Allemagne nazie envisage de se superposer à l’étant d’une nation ennemie). Agent de l’ordre et de la ligne claire, détecteur de faiblesses et d’incomplétudes dans l’étant, Udo n’a qu’un regard purement organisateur du réel. Alors même que la faiblesse et l’incomplétude renvoient hypothétiquement à des symptômes d’infinité, en ce sens par exemple qu’une petite maison dont la porte serait restée ouverte reflète une béance vertigineuse pour qui sait voir le monde avec délicatesse, Udo est typiquement celui qui refermerait la porte après avoir envahi cet espace de moindre envergure. De la sorte, Udo ajoute de la limite à la fois dans le jeu et dans la vie courante, esclave d’une vision oppressive qui réduit les choses afin de mieux les dominer.
Le jeu est de surcroît un baromètre émotionnel pour cet homme de la délimitation et de la localisation. Jouer le console de ses devoirs sociaux cosmétiques et lui procure le bonheur d’avoir rentabilisé une journée (cf. p. 170). Quels que soient les événements de la vie quotidienne, Udo s’en détache ou il fait semblant de s’y intéresser. Les drames du quotidien n’arrivent pas à la cheville de la dramaturgie des turbulences militaires du jeu, et tandis que sa copine lui rapporte qu’une amie à eux a pu être violée, lui, pendant le temps de l’agression présumée, était «enfermé dans [sa] chambre avec [sa] guerre» (p. 176). Il va de soi qu’il ne partage pas la même définition de l’amitié que le commun des mortels. Pour Udo, il n’y a pas vraiment d’amis, ni même d’ailleurs de petites amies – il n’y a que des personnes qui vont et qui viennent dans son existence, dans une zone périphérique qui n’a pas accès au centre de ses préoccupations tactiques. Cependant, malgré tous ses investissements pour les wargames, on ne peut s’empêcher de penser que la fureur ludique d’Udo n’est qu’une fumisterie, voire une méthode pour échapper à des responsabilités plus sérieuses. Impressionnant au premier abord, monstre d’érudition et de ruse dans ses divers mouvements de jeu, il se révèle pourtant décevant par la suite. On serait volontiers tenté de l’assimiler au fameux Courtial des Pereires de Mort à crédit, qui commence par subjuguer Ferdinand avant de le désappointer gravement. La seule différence avec Courtial, et elle est significative, c’est que Berger n’ira pas jusqu’au suicide. Le personnage de Louis-Ferdinand Céline fait preuve d’un certain courage en dépit de la lâcheté de son geste, alors que le personnage de Roberto Bolaño persévère dans sa médiocrité, fût-elle affranchie de l’envie de jouer en bout de ligne (cf. pp. 416-8).
Ceci étant, le capitulard de la fin n’a que trop joué ; il ne s’est que trop diverti avec le fascisme et ses éléments de langage. Sa dernière partie de Troisième Reich, sur laquelle nous allons revenir, lui aura fait payer le tribut de ses récréations hargneuses (cf. pp. 203-403). Udo Berger aura été jugé non seulement pour ses crimes ludiques, diégétiques, mais aussi pour les ombres de nazisme qu’il aura déployées dans le monde vrai, extra-diégétique. À sa manière, Udo Berger est un continuateur du projet nazi original : en dirigeant les armées du Troisième Reich et en leur faisant remporter fictivement des batailles perdues réellement, il montre que la victoire historique était théoriquement envisageable et qu’il n’a manqué aux généraux d’Hitler qu’un meilleur esprit de conquête. Avec cette configuration de jeu, la logique a priori désintéressée du «Et si» se transforme sournoisement en logique de la réécriture de l’Histoire. En définitive, ce que vise Berger, c’est peut-être la réhabilitation du potentiel des armées nazies et la reconnaissance des brèches décisives qu’elles ont pu ouvrir dans la cuirasse des Alliés. Du reste, le problème s’amplifie encore dans la mesure où Berger a vraisemblablement dissimulé ses intentions malsaines derrière une cristallisation forcenée des faits de jeu, confondant habilement les termes subjectifs de l’esthétique de l’offensive avec ceux, très objectifs, de l’idéologie nazie. Autrement dit, le plaisir de jouer et de vaincre se mêle à la rigueur des anciens dogmes promulgués par le Führer. D’autre part, sa fascination pour les généraux teutoniques de toutes les époques accentue la confusion et confirme la culpabilité d’Udo, qui schématise les guerres et le mal qu’elles engendrent sous les traits d’un simple amusement, avec en prime une sorte de jubilation pour qualifier chaque membre émérite de ce contingent de chefs de guerre (cf. pp. 328-331) (3).

Udo battu à son propre jeu par un terrible redresseur de torts

Parmi tous les jeux avec lesquels Udo a pu se compromettre, c’est naturellement Le Troisième Reich qui remporte ses suffrages comme passe-temps préféré. La répétition des parties a formalisé la sensibilité d’Udo à un degré inquiétant d’astuce et d’objectivation. Il est continuellement en train de prélever sur le réel des indices d’efficacité ou d’actionner des manettes qui doivent supposément conduire à des résultats immédiats. L’imprégnation du jeu est si profonde que Berger analyse le monde froidement, en fonction d’un coup à jouer et/ou d’une gamme précise de critères ergonomiques. Pour que son évaluation du réel soit positive, il est impératif que le monde soit soumis à un régime impitoyable d’ordre et de discipline, comme si toute l’existence devait être passée au tamis d’une table nazie des catégories. En dernière instance, tout doit servir à quelque chose, tout doit forcément être pourvu d’un mandat pratique. Bien entendu, ces règles ont possiblement une influence directe sur l’esthétique ludique de la guerre : un coup n’est beau que s’il est efficace, une partie n’est réussie que si elle témoigne d’une économie des moyens et d’une optimisation simultanée des fins.
Un passage déterminant du roman illustre notre propos. C’est le moment où Berger s’insurge intérieurement parce que des pédalos sont mal rangés sur la plage (cf. pp. 35-6). Cette scène paraît d’abord anodine mais elle est sans doute l’une des plus fondamentales étant donné qu’elle contribue à introduire le futur adversaire d’Udo au Troisième Reich : le Brûlé. L’homme des pédalos est une armoire à glace à la peau carbonisée; il est énigmatique et peu causant (4). Il gère son affaire touristique avec une implacable régularité – il loue les pédalos en journée, il les remet sur la plage tous les soirs, les disposant d’une façon visiblement anarchique, incompatible avec les perceptions fascisées de Berger. Plus tard, Udo s’aperçoit que le tas de pédalos est bâti selon une indiscutable logique architecturale. Il y a tout lieu d’admettre que le Brûlé se construit un genre de forteresse, un camp retranché à l’intérieur duquel il disparaît furtivement à chaque crépuscule (cf. p. 72). Udo se demande encore si le Brûlé dort dans son bunker de pédalos, s’il est un clodo qui cherche à éviter les médisances et les éventuelles moqueries à cause de son abominable apparence physique (cf. pp. 83-4) (5).
La disposition ingénieuse des pédalos aurait dû alerter Udo sur les capacités d’organisation du Brûlé. Quand on parvient à édifier un abri fonctionnel avec des pédalos, on a de fortes chances de redistribuer cette compétence sur un plateau de jeu. Mais Udo fait un excès de confiance lorsqu’il entame une partie de Troisième Reich avec le Brûlé après avoir sympathisé avec lui, intrigué par l’allure et par l’intériorité inaccessible de cet homme. Il se rassure en relevant les erreurs de débutant de son rival (cf. p. 215), et pourtant les tours de jeu se multiplient, les dés passent d’une main à l’autre, comme si le Brûlé était déjà maître de la temporalité diégétique, enclin à ralentir le rythme du combat, attendant peut-être de prendre un avantage ultime sur l’espace européen exposé devant lui (cf. p. 251). Le prolongement de la partie exhibe rapidement les qualités de joueur du Brûlé – froideur, témérité et spéculation (cf. p. 255). Plus spécifiquement, et ce détail s’avère déstabilisant pour Udo, le Brûlé joue «comme si la tristesse d’une véritable guerre s’était emparée de lui» (p. 260). L’issue de la partie devient alors symboliquement pesante : il ne s’agit plus vraiment d’un jeu où deux concurrents s’affrontent et pourront passer à autre chose une fois que les pions et les dés seront remballés, il s’agit d’une guerre psychologique, d’une question de vie et de mort, d’un crime imprescriptible jugé ici et maintenant, l’Espagne du Brûlé faisant asseoir sur la sellette l’Allemagne d’Udo Berger. En d’autres termes, la chambre d’hôtel d’Udo s’est graduellement métamorphosée en tribunal de guerre (cf. p. 378) (6).
La gravité de la situation se répercute sur les discussions, comme par exemple lorsque Berger s’interroge sur ce que c’est que d’être allemand (cf. p. 264). On en arrive au point crucial où les enjeux dramatiques interfèrent avec les enjeux spéculatifs, le contexte diégétique du jeu occasionnant de vives convulsions tant dans les actes que dans les manières de penser. Udo concède qu’être allemand est une posture difficile et que ses compatriotes ont progressivement oublié ce que c’était. En affirmant cela, il s’octroie un rôle de gardien, il revêt un habit de mémorialiste de l’Allemagne de jadis, certainement celle d’Hitler ou de Frédéric de Prusse, où les hommes étaient des aigles qui écrasaient des grenouilles. Lui-même n’est peut-être pas digne de ce sol ancien au fond duquel coulait le sang de la fierté et de l’empire pangermaniste, sinon il ne serait pas aussi tracassé par les avancées du Brûlé. Il ne serait pas non plus troublé par les rumeurs lancinantes qui s’échangent à propos du Brûlé (cf. pp. 266-271). On dit de lui qu’il aurait été un soldat, qu’il aurait également été agressé par des ectoplasmes néo-nazis. On dit par ailleurs que le Brûlé serait natif de l’Amérique du Sud, ce qui ferait de lui un transfuge du monde hispanique, un guérillero des micmacs sud-américains cabalistiquement exilé en Espagne. Que ces racontars soient plus ou moins vrais ou faux, tout cela favorise la perte de contrôle d’Udo. Le champion d’Allemagne du Troisième Reich éprouve la complexité d’une partie qui se joue à l’extérieur, dans une zone sinistre de l’Espagne où le pressentiment d’une menace va croissant, rappelant subtilement les dangers qui enflent constamment à Santa Teresa, la ville maudite de 2666. Ce pressentiment est du reste parallèle à la montée en puissance du Brûlé (cf. pp. 333-9). Pour la première fois de sa carrière de joueur, Udo entrevoit la défaite (cf. p. 348). De son côté, reniflant la proie qui saigne et qui se tord de souffrances, le Brûlé envahit l’espace réel d’Udo en plus d’envahir significativement l’espace du jeu. Tous les soirs, sans exception, le Brûlé se présente à l’hôtel pour continuer la partie. Udo est acculé de toutes parts, ne pouvant faire autrement qu’identifier le Brûler comme un adversaire létal (cf. pp. 358-9). La reddition d’Udo Berger est alors inéluctable (cf. p. 403). Il rend les armes humilié, offensé, mais éventuellement dénazifié (cf. pp. 413-8).

La Costa Brava comme préfiguration du redoutable Sonora

À bien des égards, l’Espagne qui est décrite dans ce roman constitue un réseau accompli de violences et un abondant réservoir de menaces. C’est une Espagne certes touristique, mais elle arbore un visage monstrueux dans les interstices. Par conséquent, la Costa Brava interlope dans laquelle Bolaño nous plonge est une chronique anticipée du Sonora, cette région mexicaine qui figurera l’épicentre terrestre du Mal dans 2666. Tout ici semble assujetti à une «force supérieure» aux aguets (p. 279), à un œil souterrain qui épie la population de ce territoire inquiétant. On pourrait même faire état d’une puissance d’attraction, Udo se sentant attiré, polarisé par quelque chose d’indéfinissable qui se tapit dans les viscères de cet endroit, l’empêchant de partir et de rejoindre l’Allemagne pendant qu’il est encore temps. C’est pourquoi sa perte de contrôle ne concerne pas uniquement le jeu et la façon dont le Brûlé grandit en superstitions et en représentations cauchemardesques. Udo Berger est littéralement possédé par un faisceau de spectres invisibles, courant d’un bout à l’autre de la Costa Brava, jusque dans les couloirs de l’hôtel Del Mar qui s’apparente de plus en plus à un Hôtel Overlook. Et à l’instar de l’Overlook qui porte bien son nom dans Shining, le Del Mar est surplombant, clairvoyant, il pénètre l’âme des clients impurs et les transfère dans le quartier des tourmentés. Mugissant comme la mer, le Del Mar, quelquefois, gronde de bruits sans présence (cf. p. 360).
L’atmosphère d’étrangeté se complète par une surpopulation de chiens errants (cf. p. 158). Ingeborg avoue qu’elle a peur de l’hôtel et de toute la ville (cf. p. 174), réaction typique du personnage qui croit évoluer dans un espace hanté et que l’on retrouvera de nombreuses fois dans 2666. Charly, un touriste allemand vulgaire mais boute-en-train, ami de passage du couple Berger, prétend que personne de leur entourage ne va bien. Il a même levé la main sur sa copine Hanna à Barcelone (cf. p. 151). On dirait donc qu’une violence inéluctable s’abat sur les jeunes allemands, sorte de justice immanente qui parachève les travaux de la justice classique depuis l’époque du tribunal de Nuremberg.
Après treize jours d’errances, de bizarreries et d’Unheimliche, Ingeborg repart en Allemagne pour y reprendre son travail, soulagée d’abandonner Udo à ses obsessions, et sûrement soulagée davantage de laisser derrière elle cet endroit fantomatique et rancunier (cf. pp. 195-8). Elle et Hanna ont compris en filigrane ce qui se tramait ; elles ont entraperçu les griffes d’une justice impartiale, bien plus glaciale que la justice ordinaire. Ce n’est que par vanité déplacée que Berger choisit de se maintenir sur la Costa Brava au-delà des dates prévues. Il prend pour prétexte la disparition tragique de Charly en mer, soutenant qu’il va au moins attendre que le corps soit recraché par la Méditerranée avant de rentrer à Stuttgart, mais ses intentions profondes n’ont rien de moral. Ce qu’il désire en réalité, c’est continuer la partie avec le Brûlé, l’anéantir de sa science de petit empereur de boudoir, tout autant qu’il désire assouvir une pulsion avec Frau Else, la propriétaire allemande du Del Mar, qu’il avait déjà repérée dans son adolescence. Aveuglé par son orgueil, Udo Berger ne verra pas que les autochtones sont des alliés supplémentaires pour le Brûlé, en plus de ceux qu’il commande sur le plateau de jeu avec ses doigts en lambeaux, déformés par les flammes. Il ne verra pas venir le perfide envahissement de ces locaux de l’étape, que ce soit le mari cancéreux de Frau Else, cloîtré dans une chambre mystérieuse de l’hôtel et détenteur d’informations capitales (cf. pp. 368-382), ou le Loup et l’Agneau, binôme angoissant de mecs louches (cf. pp. 219-220), présages des croque-mitaines du Sonora.

Notes
(1) Il reste au moins un roman à traduire (Los sinsabores del verdadero policía), des poésies et des articles, mais il se dit de façon plus ou moins insistante que le disque dur de Bolaño en a encore beaucoup dans le ventre. En outre, notre édition de référence pour Le Troisième Reich est celle-ci : Éditions Gallimard, collection Folio, 2013.
(2) Les ébats avec d’autres partenaires ne seront pas davantage réfléchis. Cela permet de justifier un possible tempérament de normopathe : Udo fait tout ce qui est en son pouvoir pour satisfaire aux normes sociales en un minimum de temps afin de s’aménager des temps de jeu accrus.
(3) Pour compléter cet éventail de réflexions, nous renvoyons aux développements pertinents d’Éric Bonnargent dans un article publié le 26 mars 2011 sur le site L’Anagnoste.
(4) Udo écrit dans son journal qu’on pourrait tout aussi bien appeler le Brûlé «le Baraqué» (p. 68).
(5) Udo sera même invité dans la forteresse du Brûlé. Il constatera que le Brûlé fait des économies de loyer et qu’il se nourrit essentiellement de sandwichs et de vin (cf. p. 129).
(6) À partir de là, Udo est le seul Allemand qui est resté en Espagne et cela renforce l’idée d’un tribunal personnifié, le sentiment qu’une cour de justice lui est singulièrement réservée. Les autres Allemands sont repartis au pays (Ingeborg, de plus en plus mal à l’aise, puis Hanna, une amie qu’ils ont rencontrée pendant le séjour) et l’un est même accidentellement décédé (Charly, le petit ami d’Hanna, que l’on retrouve noyé plusieurs jours après une sortie malheureuse en surf), jugé en quelque sorte par la conspiration des lieux, condamné par les eaux à expirer certains relents de nazisme qui étaient présents dans ses attitudes impudentes. Il n’y a que la patronne de l’hôtel Del Mar, Frau Else, qui incarne un résidu d’Allemagne, mais elle a incorporé les règles du jeu en vigueur dans cette partie de l’Europe.