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28/04/2018

Jean de La Bruyère et la ville : je t’aime… moi non plus, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Manuel Silvestri (Reuters).

3822542879.JPGGregory Mion dans la Zone.





«Nos premiers maîtres de philosophie sont nos pieds, nos mains, nos yeux.»
Jean-Jacques Rousseau, Émile ou de l’éducation.


Souvent plus méchant qu’un Nietzsche ou un Bloy au meilleur de leur virulence critique, La Bruyère, en bon moraliste, propose une écriture satinée au fond de laquelle gît une force de frappe redoutable. On a presque tout dit sur Les Caractères et pourtant une lecture renouvelée n’est jamais avare en surprises ou en redécouvertes. Le tréfonds de l’homme est en effet inépuisable et si La Bruyère semble en avoir objectivé l’architecture pendant son siècle, il n’a en revanche pas pu se rendre dans les époques futures pour mesurer les nouvelles dimensions de l’humanité, la façon dont les tempéraments se sont pour ainsi dire défenestrés de leurs demeures anciennes pour se jeter tête la première dans de nouvelles bâtisses mentales qui pourraient être celles de la modernité, l’esprit de l’homme étant comme un serpent qui doit muer s’il veut continuer à vivre. Du reste, ce n’est peut-être là que le cours habituel des choses, à savoir l’élan équivoque du progrès, le désir énigmatique de transformation ou encore un je-ne-sais-quoi d’impulsion au changement, voire un cycle régulier où le Moderne se proclame à un moment particulier contre l’Ancien, et tout ceci, chaque fois, nous encouragerait à fonder une autre manière d’habiter le monde à l’occasion de telle révolution technique ou intellectuelle, pour peu que l’on ose encore utiliser une expression aussi galvaudée, aussi vague, le monde ayant d’autres préoccupations que nos projets de villégiature.
À ceci près que nous nous intéressons d’abord évidemment aux résidences psychiques, à l’enflure que celles-ci peuvent tolérer afin de contenir la dilatation de quelques mauvais caractères, à l’envahissement de nous-mêmes par nous-mêmes dans une sorte d’ivresse du Moi, de turbulence de «moitrinaire» (1), et c’est précisément cette tendance à croître par-delà toute proportion de turpitude que prévenait La Bruyère dans les coulisses de ses fragments et autres réquisitoires plus allongés, l’homme étant au premier chef le mauvais locataire de lui-même avant d’être le mauvais ressortissant de sa planète. Selon toute vraisemblance, au préalable, c’est notre monde intérieur qui souffre d’être crapuleusement occupé, le monde extérieur n’intervenant par la suite que sous les aspects d’un dérivatif avantageux, tel un périmètre d’écoulement pour les torrents secrets que nous ne pouvons plus retenir.
Au fil de son évolution, l’homme grossit donc en caractère par le biais d’une effusion occulte de sa nature, à l’intérieur d’un corps qui ne peut tout à fait contenir ce tempérament de plus en plus volumineux et individualiste. Ce grossissement, moral ou immoral en amont, peu importe, n’est en définitive jamais pertinent parce qu’il exagère un trait primitif qui s’épuise par la suite en boursouflure. Ainsi par exemple la bonté devient suspecte quand elle est l’objet d’une mise en scène systématique, tout comme la cruauté devient littéralement insupportable quand elle repousse des limites déjà trop étendues. Hissées à un niveau insoutenable d’exagération, la bonté et la cruauté ne signifient plus rien, sinon leur propre mécanisme d’auto-dévoration, et l’on aura vite fait de démasquer le comédien de la vertu et d’éliminer le mastodonte en barbarie. Les malins génies ont tôt fait de se trahir et les Néron de nos archives n’échappent pas à la damnatio memoriae. L’homme bon et l’homme cruel ne sont pas des antinomies lorsqu’ils sont tous les deux les modèles d’une surenchère; ils sont aussi bien infréquentables l’un que l’autre et le bon aura des cruautés que le cruel ne soupçonne même pas (2).
Néanmoins, en dépit de cette constellation de faiblesses et d’imperfections caractérielles, les hommes cohabitent de façon plutôt satisfaisante. On pourrait même affirmer dans le sillage de David Hume que les hommes, sachant instinctivement leurs défaillances, s’organisent en sociétés seulement par un intérêt bien compris, ceci afin de pondérer les fragilités qui les tueraient s’ils s’évertuaient à vouloir vivre seuls (3). Dans cette perspective, la société constitue empiriquement l’union qui fait la force et tant que la structure se maintient, tant que le bateau de Thésée se reconstitue au gré des épreuves traversées, nous pouvons passer l’éponge sur les réalités souterraines du fond de la cale. Autrement dit, même si les caractères humains ont l’air de s’aggraver dans le temps, même s’ils ne peuvent s’empêcher d’exacerber le cahier des charges de l’individualisme, ils parviennent plus ou moins à se diluer dans les différents paradigmes sociaux. Le peu d’extensibilité du corps humain pour accomplir la fureur d’un caractère se compense par l’extensibilité du corps social – à défaut de pouvoir inventer un corps de titan où il pourrait faire triompher tous ses fantasmes et tout son narcissisme, l’homme a inventé la ville où il peut dissimuler ses inavouables penchants tout en participant à l’effort collectif.
La ville serait ainsi le lieu où Narcisse pourrait facilement être pris pour un philanthrope. Personne, en outre, n’est dupe de ces acquittements escamotés, et c’est sans doute la raison pour laquelle La Bruyère introduit sa réflexion sur la ville en soulignant sa profonde ambivalence : le désir de faire partie de la ville est au moins aussi fort que la répugnance qu’elle nous inspire. Mais ce qui l’emporte en dernier recours, en apparence du moins, c’est le besoin vital de la ville, l’accoutumance au jugement des foules. Tout cela se substitue au désir plus respectable de se connaître soi-même par un exercice d’introspection qui suivrait le cérémonial d’une vie ascétique. On a d’ailleurs souvent reconnu que l’homme n’est pas fait pour vivre seul et que les sages ne sont probablement que des cas accidentels de solitude; on devrait aussi reconnaître que l’homme n’est pas davantage fait pour vivre avec les autres tant il finit par souffrir de ne pouvoir se distinguer de la masse. Par conséquent, ni tout à fait compétent pour être isolé, ni tout à fait enclin à se fondre dans les attroupements, l’homme existe a priori dans un déséquilibre permanent où il confond volontiers son appétit pour le cloître et son amour de la place publique. On ne sait jamais trop quand l’une ou l’autre de ces attirances contradictoires domine, et l’on aura tôt fait d’être mélancolique dans la retraite la plus radicale, songeant à tout ce que l’on pourrait dire de nous si l’on nous voyait aux prises avec l’infini du silence, au même titre que l’on aura tôt fait d’être lassé de la multitude en pensant à tout ce que l’on pourrait faire si l’on était chez soi en train d’écrire ou d’écouter de la musique par exemple. Rousseau lui-même se dénonce au début de ses Rêveries du promeneur solitaire : il est soulagé de sa mise en quarantaine, enfin libéré d’une société qui ne l’a pas compris, toutefois il veut qu’on le lise et qu’on l’admire, soucieux de sa réputation et des opinions que le plus vilain des hommes pourrait formuler à son égard. Et puis n’oublions pas non plus que Rousseau, lorsqu’il compose ses Rêveries, a conquis un haut niveau de célébrité qui remet d’emblée en question la scénographie de son exil.
Comme Rousseau, donc, on peut se situer à bonne distance de la ville et être encore agacé par l’un de ses nombreux appendices. «Tous les chemins vont vers la ville» écrit d’ailleurs Verhaeren à l’orée des Campagnes hallucinées, car la ville, «tentaculaire» et «pieuvre ardente», possède trois cœurs qui jettent un sang de séduction jusque dans les plaines où l’on se croirait pourtant immunisé contre les palpitations de la métropole (4). La ville fait de l’œil aux laissés-pour-compte de l’agitation et des prospérités retentissantes; elle fait courir dans la campagne le bruit de son vice et aux oreilles les plus rétives, elle murmure des promesses alléchantes de réhabilitation, les péchés d’ici pouvant être pardonnés là-bas, les « ruts sinistrement vociférés » dans les poulaillers rustiques pouvant être innocentés au sein de quelque maison de tolérance où l’on a l’habitude de boire toute honte (5). De toute façon il est inutile de nier l’évidence : la ville étend son influence et son volume, elle creuse des tranchées dans la plaine pour y faire couler ses humeurs, et les douves des bourgs et des villages se remplissent de ces liqueurs, de ces sueurs qui font monter l’haleine véritable des hommes, portant sur les nerfs de la rustrerie des champs, l’incitant à mettre ses clochers à terre et à rejoindre le bataillon des vicelards après avoir «toussé [son] agonie» (6). Existe-t-il de nos jours une campagne de France qui soit dispensée du tintamarre des villes ? On a tort de résister à ce Léviathan urbain dont la ventilation artificielle parasite assez nettement les derniers sanctuaires de la nature, et, à bien y réfléchir, un citadin qui s’assume est de meilleure fréquentation qu’un avocat des campagnes qui feint de faire sécession avec les manières de la ville.
Faut-il pour autant s’acharner à faire de la ville la localité de tous les vices ? La Bruyère, on va le voir, ne fait aucune concession aux puissances falsificatrices de la ville, à ce penchant que nous avons de jouer le jeu de ce théâtre dépravant qui ravale négativement nos façades. La ville rendrait mauvais quiconque y roulerait sa bosse, ou plutôt elle accentuerait les aspirations déjà préjudiciables du caractère humain, comme un anneau de Gygès ne peut que dégrader la morale de son détenteur. Passée aux doigts concupiscents des citadins assimilés depuis longtemps, la ville est un anneau d’invisibilité qui masque relativement bien le désastre de nos plus vifs désirs. Plus exactement, tant que nous sommes en ville, nous nous donnons les moyens d’être injustes parce que nous savons que nous échapperons aux punitions dans le faux-fuyant des nuées de peuplement. La ville est un ventre qui peut digérer tous les excès de licence et de vitalité; elle nous apprend que l’homme juste ne l’est que par contrainte et que dès qu’il est libéré de ses chaînes de faiblesse, dès qu’il a compris les privilèges de dissimulation de la ville, lui aussi, alors, ne veut plus être juste et il met tout en œuvre pour rattraper le temps perdu. Le berger Gygès que décrit Platon dans La République est une image grossie de nos scandales intérieurs, une débauche intime qui ne demande qu’à s’extérioriser dans n’importe quel assommoir zolien : dès qu’il acquiert la certitude que l’anneau chapardé le rend invisible, Gygès se venge de toute cette époque où il n’avait pas d’autre choix que celui d’obéir aux forts, de faire le dos rond et d’assumer la destinée de sa précarité, et la ville, par analogie, nous soumet un terrain d’expérimentation où le système des poids et des mesures d’une hiérarchie séculaire est susceptible d’être trafiqué. Par les petites rues où nous avançons comme des ombres pressées, nous pouvons nous dérober, manigancer, couver nos larcins, puis faire retour sur les grands axes après avoir remaquillé notre capacité d’invisibilité. La Bruyère ne réfuterait aucun de ces propos à charge et il filerait nos métaphores avec l’éloquence des convaincus.
Ceci étant, dans la folie des cadastres qui se déplient en ténébreux labyrinthes, la ville, en toute rigueur, puis jugée en outre d’un œil moins soupçonneux, captive et tient en respect les folies humaines, ajoutant une artère par-ci, un boulevard par-là, un cul-de-sac encore, offrant à tout le monde un exutoire personnalisé pour débarquer les surplus de la démence. La ville est de ce point de vue un moindre mal car elle répond aux aspirations délirantes de l’humanité tout en se régulant pour ne pas que celles-ci prennent le dessus. L’esprit de la ville, en effet, n’est pas le soupirant du chaos parce que la perte des connivences, fussent-elles nouées par des baisers de Judas, engendrerait des difficultés insurmontables pour des hommes habitués à l’entre-dépendance des crapuleux. On peut donc critiquer tant qu’on voudra le fonds de moralité de la ville, sa propension à prêter la main à l’intempérance et sa perpétuelle souscription aux farces et attrapes, mais l’on sent trop la caricature derrière la rigidité d’une pensée anti-citadine. Tant pis s’il faut confesser de nouveau l’imperfection des hommes : mieux vaut qu’ils s’entendent a minima dans les capitales de la fourberie, qu’ils soulagent leurs glandes et leurs ambitions, plutôt qu’ils s’éparpillent en groupuscules prêts à se livrer des guerres éternelles à cause de leurs tempéraments insatisfaits. Voudrait-on par ailleurs nous faire croire que des villes de sages, triées sur le volet, garantes d’une épuration de la mauvaise graine, seraient d’une compagnie plus recommandable ? Érasme, dans son célèbre Éloge de la folie, ne s’y trompe pas lorsqu’il rhabille le sage pour l’hiver, insistant sur l’absence d’émotion de ces maîtres de sérénité. La raison bien conduite et infaillible bâtirait une ville apathique, emmurée dans une stricte indifférence, incapable de toute surprise, de tout lyrisme, imperméable aux commotions qui justifient les sauts et les gambades du vivant. Ce sont les passions, écrit Érasme avec la justesse des tripes, qui peuvent assurément aider le pilote à rejoindre le port quand la tempête fait rage et que les savoirs académiques s’effondrent à mesure que la mer se démonte. Par conséquent, et quoique saturée de trépidations affectives, une ville de fous serait plus à même d’avancer qu’une ville de sages, ne serait-ce déjà que parce que la déraison est grosse de soudainetés qui enrichissent l’Histoire en héroïsmes.
Ces précautions de nuance ne sont pas vaines avant de revenir au diagnostic impitoyable de La Bruyère. La ville constitue le lieu de l’attirance et de la répulsion, rappelons-le, mais, au bout du compte, elle ratisse dans les grandes largeurs et elle récupère dans ses filets jusqu’aux plus réfractaires à la vie urbaine. Elle exerce une sorte de fascination parce qu’elle multiplie les intrigues et le déchaînement des apparences. Les rares fois où l’on a pu être transporté au village par une rumeur, une indiscrétion ou un assortiment d’habits, ces moments si rares où l’étrange condition des autres nous réveille du mal-de-vivre, la ville nous en fournit à profusion, car, à tous les coins de rue, dans tous les angles morts, le peuple s’épie et se chiffre, respectant les possessions rutilantes et dédaignant les indigences qui creusent les figures et trouent les vêtements. C’est là le jugement déterminant de la cité : quiconque s’affermit dans la réalité phénoménale escalade les marches de notre estime, et celui qui n’a pas de quoi montrer une opulence, quelle qu’elle soit, se condamne au mépris de ceux qui le dévisagent et qui ne sont peut-être pas plus riches que lui.
Au reste, si le respect des seules apparences est une chose regrettable, Pascal nous avertit que l’habit est souvent une force réelle et qu’on a tout à gagner à le considérer. Il est vrai qu’il y a du ridicule à saluer les grands parce qu’ils brillent en garde-robe, mais il y a aussi de l’intelligence à le faire parce que les extérieurs vestimentaires sont des signes suffisants pour le peuple; ils consolident la paix sociale par un simple effet de jaillissement qui méduse les regards. Tant que nous croyons que les élégants flanqués de serviteurs ont le pouvoir de punir, l’ordre est maintenu et la force continue de se déployer à peu de frais (7). Est-ce que La Bruyère, au fond, ne lorgne pas du côté du cynisme pascalien ? Le caractère des hommes n’étant point si délicat et toujours prêt à se laisser impressionner par de ronflantes grandeurs, la ville, en décuplant les raisons de s’étourdir et de haïr, travaille à établir une police impalpable et parfaite, en provenance de ce que l’homme a sans doute de plus archaïque en lui : le dur désir d’être mystifié, en l’occurrence un désir plus confortable que le désir d’agir, un désir, également, qui nous évite de tester les limites de notre libre arbitre afin de ne pas voir ô combien nous pouvons être petits. La soumission aux apparences est donc une passion plus vive que celle de la liberté – soyons heureux si c’est cela qui nous évite une guerre civile.
Tant et si bien que l’on explique sans mal la présence de ces hommes très fats qui se baignent sur les bords de Seine quand le soleil est au plus vif de ses rayons. Lors de ces pics de canicule où la virilité est de sortie, La Bruyère, en assaisonnement, ne manque pas de signaler divers attroupements de femmes pour admirer ces apollons luisants, agglomérées ici en grappes de bécasses, résolues à être séduites par des poseurs d’opérette. Ainsi ce n’est pas la nature que l’on vient contempler, ce ne sont pas les écoulements du fleuve qui charment les oreilles que l’on vient entendre, mais l’on ne survient que pour s’entre-mirer, pour gonfler un muscle de lascar ou hausser un sourcil de puritaine, et tout cela, tout ce vaudeville, circonscrit les « lieux d’un concours général » où la saison estivale dicte son tempo. Du reste, on aura déduit avec La Bruyère que ces femmes ne sont pas en bordure de Seine pendant les sévices glacés de l’hiver. À la morte saison, elles seront probablement accrochées aux bras de l’un de ces paradeurs, pépiant dans une institution ou une autre, s’exaltant dans un musée à la vision d’une œuvre qui les dépasse, jouissant bruyamment d’une bouchée au restaurant gastronomique, voire honorant l’invitation d’un salon ou d’un boudoir à destination des jeunes débutantes. Cependant ne commettons pas le péché de misogynie ! Ce serait une grave erreur de discernement tant les sexes se confondent au chevet du mensonge social : les hommes et les femmes malades de la ville, indifféremment, veulent qu’on les observe et qu’on les entende, et plus subtilement encore, ils veulent que ceux qui les observent les devinent en train de parler d’eux aux personnalités en vogue. Autrement dit, l’art de la conversation aux coudées franches se transforme en science de l’ubiquité où les mots ne sont plus qu’à demi-présents, légers comme des salamalecs qui cherchent l’assentiment universel au sein même du particulier : il faut être à la fois dans sa discussion et dans une autre, sentir que notre interlocuteur nous écoute tout en s’assurant qu’un autre groupe discute de nous en train de discuter de lui auprès d’un citoyen d’élite.
Cette logique du morcellement de soi est ajustée à la logique des quartiers qui composent la ville selon des dispositions variables. La ville, comme nous, possède son identité singulière (son ousia dirait Aristote); elle est la ville de Paris comme cet homme ou cette femme sont ce qu’ils sont en tant que tels, c’est-à-dire ce par quoi ils s’affirment sans qu’aucune autre chose n’ait la moindre influence sur la définition de leur individualité. Néanmoins ceci n’empêche pas la ville et les êtres humains d’être affectés par des modifications provisoires non nécessaires qu’on appelle des accidents. Par exemple, si Charles Bovary se lève précipitamment pour consulter un ouvrage de médecine, le fait de se lever avec une certaine euphorie n’est qu’un accident de son ousia, un glissement temporaire superficiel qui ne modifie en rien la vérité de sa substance. Par conséquent, la logique de l’identité est nécessairement invariable, elle est le support endurant de ce que nous sommes, tandis que la logique des accidents est en elle-même fluctuante et non menaçante pour l’intégrité du sujet. Cette distinction aristotélicienne entre la substance (ousia) et l’accident (sumbebêkos) nous éclaire quant aux éventuels effets pervers de l’existence métropolitaine : l’instabilité ordinaire et le surmenage sporadique des quartiers, avec leurs frontières poreuses où les spectateurs d’autres quartiers s’engouffrent afin de procéder à une évaluation des atouts respectifs de telle ou telle « place forte » de la ville, avec encore leur tendance formelle à redistribuer les cartes en démolissant un édifice pour reconstruire aussitôt du nouveau, en accueillant aussi des populations parfois radicalement différentes de celles qui vivaient là il n’y a pas si longtemps, tout cela, bien sûr, accentue le délire accidentel et prévaut sur la réalité substantielle. Par ses extravagances et ses inassouvissements, la ville incite les caractères à s’expatrier de la maison-mère substantielle et à se fragmenter selon les attentes – nous serons festifs à Montmartre et un peu plus sérieux sur l’Île de la Cité, nous sachant guettés par les rosaces clairvoyantes de Notre-Dame de Paris. En un mot, la passion des accidents exaltée par la ville alourdit le caractère des hommes et lentement les pousse à la dégénérescence de leur piédestal identitaire peut-être fréquentable. Nous développons ici l’hypothèse inverse de celle que nous soutenions tantôt : la ville n’est pas tant le site avantageux de la dilution des perversions autocentrées que l’initiatrice de nouvelles perversions narcissiques. Il se peut alors que la substance humaine soit vraiment de nature égoïste et que ses accidents, du moins dans les villes, la rendent d’autant plus ingrate, furieusement individualiste, à la limite de l’angine de Moi symptomatique du «moitrinaire» patenté. Il est cependant possible que le caractère des hommes soit bienveillant à la base et qu’il se fasse sévèrement contaminer par les surcharges accidentelles de la ville, entraînant alors une espèce d’anomalie métaphysique où l’accident parvient à corrompre la substance.
Quoi qu’il en soit, dans l’œil attentif de La Bruyère, le quartier se structure à l’instar d’un pays indépendant qui sait négocier avec les nations limitrophes ou distantes. Cela fait ressortir la diplomatie nerveuse de la ville, où chaque empire a le désir de se différencier tout en ne pouvant se passer de l’approbation du Tout-citadin. Il en résulte un parcours très ritualisé pour les ambitieux de la notoriété globale : ils vont de «coterie» en «coterie», tourmentés par leurs prochains dans le seul objectif d’être reconnus par leurs lointains, c’est-à-dire par ceux qui vivent au bout de la ville et en symbolisent la zone de fermeture, de sorte qu’être aimé des lointains comme des prochains suppose une reconnaissance totale parce qu’au-delà de la cité, forcément, il ne se trouve point de salut. D’autre part, la supplication des petites renommées constitue un remède à l’ennui – on procède à l’expertise de nos honneurs quadrillés afin de contourner l’autodestruction par voie de lassitude. Que n’eût d’ailleurs pas écrit La Bruyère au cours de notre siècle de réseaux sociaux ! Ces énormes villes cosmopolites et virtuelles dégonflent les tumeurs du Moi; elles offrent l’hospitalité aux bizarres irrédentismes de la subjectivité, hébergeant avec une facilité déconcertante les monomaniaques de l’ego.
Un tel contexte suscite d’inévitables affrontements, même si les combats ne sont pas sanglants car les Narcisse redoutent d’abîmer leur figure. Or c’est justement parce qu’ils ont l’air sobres que les combats sont perfides, sournois, jetant leurs ancres dans les océans de la duplicité. La Bruyère illustre ces pugilats de vauriens par les tensions qui unissent la «grande robe» (magistrature) et la «petite robe» (procureurs). Les procureurs souffrent de n’être que des procureurs, ils envient les magistrats en s’appliquant à le cacher dans un double fond de la flatterie, et les magistrats, en retour, font tout ce qu’ils peuvent en catimini pour maintenir les procureurs dans la médiocrité. Ce schéma est monnaie courante dans les professions où l’esprit de finesse est a priori de rigueur. La finesse a effectivement du plomb dans l’aile dès lors que les guerres de positions triomphent sur le noble travail de l’esprit, et Narcisse ne peut être au four et au moulin, tout à la fois dans les ministères et dans les livres, il doit choisir entre les chaudières du clientélisme ou les confinements nécessaires du travail spirituel. La règle veut naturellement que Narcisse fasse société avec le branle-bas des relations validées, reconnues d’utilité publique, délayées dans le maillage des rivalités, et l’exception n’émerge que lorsque Narcisse a été vaincu, rendu à sa faiblesse comme la mer, de temps en temps, recrache sur le rivage les vestiges d’un bateau englouti. Chacun sait en son for intérieur que les couronnements visés ne sont que des hochets pour des enfants capricieux, des palliatifs qui auront bientôt des aspects de cadeaux empoisonnés, mais chacun se rue à la Cour des Miracles, en dépit des monstres qui sont tapis dans l’ombre et qui sont à l’affût de la première opportunité pour nous dévorer. On ne voit pas que ces réussites n’ont de valeur que dans notre quartier, « seul théâtre de nos vanités », et que, mettons à quelques encablures de là, nous ne sommes que des dindons de la farce, des viandes méprisables qui s’imaginent immunisées contre le pourrissement. Pour guérir de ce fanatisme des situations sociales, sans doute faudrait-il comprendre que les victoires du temps court et des espaces restreints sont de la plus grande aberration. Sénèque avait bien perçu les douleurs de ceux qui s’escriment à maîtriser leur vie de fond en comble pour aboutir au sommet de la pyramide humaine : ils s’absentent cruellement d’eux-mêmes et, se projetant dans des futurs toujours plus fastes, ils finissent par déroger au bonheur du présent, aux surprises vivantes, regrettant par la suite d’avoir tant concouru dans la mégalomanie étant donné que les objectifs atteints sont toujours moins reluisants que ceux qui nous nous représentions avec la fantasmagorie des Narcisse. La vie est brève et ne mérite pas d’être divisée dans les compartiments d’un programme carriériste où nous pensons à tort que nous avons de l’emprise sur l’ensemble des événements (8).
La ville, néanmoins, fléchit le bon sens et la prudence la plus élémentaire. Elle nous pousse à faire table rase du passé (parce qu’un triomphe à venir doit être plus gros que ceux d’autrefois), à négliger le présent (parce que l’affairement va de pair avec l’existence profuse de la ville), et, en fin de compte, à anticiper l’offrande future (parce que la suite de notre vie en ville n’est pas concevable dans la dégradation de nos conditions d’existence). Mais La Bruyère est sceptique sur la fièvre des citadins dans la mesure où il n’y distingue qu’une feinte, une habile manière de poser un masque sur notre oisiveté pathologique. Il attire ainsi notre attention sur les gens qui lisent dans les carrosses – le livre n’est pour eux qu’un alibi, un accessoire censé relever en qualité la bruyante platitude, un genre de souffle emprunté qui doit désencombrer les bronches du poumon de la mondanité. Il est donc impératif que le prosaïsme des frivolités soit compensé par la gravité qui repose ontologiquement dans l’objet-livre. Le carrosse ne fait que des roulades entre un divertissement et un autre, il est le moyen de locomotion qui accélère le passage d’un lobby à un autre, et le livre, dressé au milieu de ces fanfreluches, mime les préoccupations infinies et grave sur les fronts quelques plis d’intelligence présumée. Personne ne lit vraiment, personne ne se concentre longtemps sur un sujet inutile à la gestion des intrigues citadines, mais tous font semblant de s’intéresser à la santé de la littérature, du théâtre ou de la philosophie, gémissant peut-être de ne pas le faire en vérité, prisonniers de la dépravation, des concurrences et des ressentiments féroces. C’est la contradiction même d’une vie heureuse.
Le malheur inhérent aux conventions de la ville est d’autant plus fort que nous n’avons que la ville, semble-t-il, pour vivre des bonheurs précaires ou pour éprouver des joies de substitution qui nous aident à passer entre les gouttes. L’herbe n’est pas plus verte ailleurs et Machiavel a sûrement raison de postuler que les quantités de Bien et de Mal sont invariables, que la balance terrestre persévère dans l’équilibre de la somme de Bien et de la somme de Mal, l’une et l’autre ne faisant que se déplacer plus ou moins à tel ou tel endroit du monde, donnant alors l’impression d’un déséquilibre quand on se croit accablé par les calamités (9). La ville ainsi ne serait pas fatalement pire que la campagne; elle n’est possiblement qu’une euphorie ou une mélancolie transitoires. Tout dépend de notre degré d’investissement dans l’une ou l’autre de ces émotions, à ceci près que la ville, selon toute apparence, attise aussi bien la joie que la tristesse quand elles se manifestent successivement, nous incrustant dans le marbre bigarré de ses humeurs aléatoires et non combinables. C’est pourquoi il n’existe peut-être pas vraiment de velléités antinomiques dans une ville avec la bataille des quartiers, la lutte des classes ou la querelle des individualités : il n’y aurait qu’une vague générale et unificatrice, bonne ou mauvaise, qui surprendrait les citadins dans une foudroyante rafle et les embarquerait presque tous dans son creux ou sur sa crête, selon que cette vague sera défavorable ou propice. Il va de soi que dans l’optique de La Bruyère, la ville ne peut être autre chose qu’une vague dévastatrice, déshumanisante, où les mêmes causes perpétuent les mêmes effets, avec par exemple ces pauvres hommes qui reçoivent un héritage et s’abîment aussitôt dans l’indignité en essayant de suivre le train de vie des princes. Que souhaitent-ils finalement ? La Bruyère s’afflige d’observer ces arrivistes se compromettre pour impressionner à peine trois pelés et un tondu, une poignée d’hommes, en dernier ressort, qui les méprisent cordialement malgré les statuts dont ils viennent d’hériter. Avec son sens de la formule, il ajoute que les nouveaux riches, aujourd’hui, paradent en carrosse, alors qu’ils ne seront même pas en mesure d’aller à pied demain. Le ressac de la ville n’épargne personne et a prévu un rocher pour chaque administré ou chaque itinérant qui se serait attardé dans son giron – nous irons tous nous fracasser le crâne sur le récif des vanités.
Au chapitre des vanités infinies qui font la cadence de la ville, La Bruyère se moque des hommes efféminés, enragés de narcissisme, calculant leur toilette en fonction de l’usage des femmes. Ils se forgent une délicatesse postiche pour atténuer leurs résolutions brutales. Pour ces hommes-là, il est indispensable de se tenir dans la plus effervescente actualité – ils vivent et ils meurent dans la chronique et le commérage, enlisés dans le marais de la superficialité. N’ayant pas la générosité de l’inactualité ou le naturel de la consistance autonome, ils font pérégriner leur visage dans les almanachs et ils deviennent les plus gros annonceurs de la doxa, des festivités et de la pompe complémentaire, députés serviles de leur époque, éponges vivantes de la scélératesse et fanfares où retentissent les nécrologies en des tumultes suspects. En véritables ubiquistes, ils se remuent pour être partout, pour ne pas manquer une invitation ou un raout, accortes devant la bêtise et toujours la poche pleine d’hommages pour distribuer incessamment le compliment qui les fera monter. Bien qu’ils aient des activités de l’ombre où ils conspirent avec eux-mêmes, ces hommes surnagent sous les feux de la rampe; ils réussissent même à faire dire qu’ils étaient quelque part quand ils n’y étaient pas tant ils ont acquis la réputation d’être nécessaires. Rassurés par le bruit où la vérité n’a pas le temps de s’articuler, ils sont effrayés par le silence qui en dit long. Révélés tels qu’en eux-mêmes par un La Bruyère sans pitié, posés à découvert sur la sellette de nos tribunaux vertueux, ces hommes sont nus, inexcusables, pelotonnés dans les ultimes replis de leur imposture. Ils n’avoueront pas qu’ils avaient régné jusqu’ici en tant qu’imposteurs, en hommes de formes, d’apparences, de notoriétés et de procédés, plutôt qu’en hommes de fond, de vérité, de probité et de travail de l’intelligence (10). Avant le happy hour des imposteurs instauré par notre société néo-libérale, La Bruyère prend un peu d’avance, vaillant continuateur du Tartuffe de Molière, précurseur du Zarathoustra de Nietzsche qui fend de sa parole sévère les armures les plus épaisses de l’imposture (11).
En suivant cette mathématique de la virilité tocarde, les femmes, quand elles sont acculturées par la ville, ne peuvent faire autrement que d’aimer les apparats. Qu’un homme soit de la cour et cela suffit à leur fouetter les sangs ! Pour ces femmes légères et manœuvrables dans le luxe, un carrosse qui déboule est déjà le signe d’une aventure, le pronostic d’un badinage dont l’ampleur augurée se plie à l’ampleur des apprêts sur le carrosse. Plus le carrosse est boursouflé, plus le désir est abondant, et l’homme qui occupe cette voiture, fût-il le plus crétin de sa génération, n’en sera pas moins l’élu de ce cœur féminin aussi sec et aussi intéressé qu’un notaire dans un roman de Balzac. La Bruyère, lucide et méchant, précise que ces femmes sont en-dessous des femmes du peuple et des villages. Quant aux mariages qui se réalisent entre ces hommes et ces femmes dissolus, ils sont l’occasion de certaines coutumes qui font ricaner, comme par exemple celle-ci : après la noce, la femme reçoit trois jours durant en grands vêtements, étendue sur un lit, semblable au trophée de l’homme qui expose là sa chose, son «machin» qui allège, quand bien même elle ne serait malheureusement que la femme d’un soir.
Ces traits de caractère signalent une fâcheuse démesure. La ville paraît non seulement exhausser nos défauts les plus implantés dans notre espèce, mais elle motive également une amnésie désespérante : nous oublions que nous pouvons être riches de la tempérance et de la modestie. En nous infantilisant à mauvais escient, la ville, déclare La Bruyère, nous enchaîne dans le superflu et dans le faste, c’est-à-dire dans tout ce qui n’a pas de nécessité en nature et dans tout ce qui aggrave le dilettantisme coquet. Les gens de la ville, par conséquent, ne s’habillent et ne se nourrissent qu’en vue de collectionner les forces qui leur permettront de courtiser. Ignorants de la nature qui pourrait être la présence essentielle et la circonstance d’une méditation au long cours (12), ils postulent, du moins pour certains, que la ville incarne le commencement du monde. Pour d’autres encore plus atteints par la maladie des métropoles, par une sorte d’agorapathie, donc, La Bruyère va jusqu’à les accuser de croire que la buvette est le commencement de tout.
Cette gerbe d’incongruités dévoile une manière de vivre étroite, contenue dans un langage lui-même étroit. Le citadin décrit par La Bruyère s’affiche ainsi comme l’archétype d’une misère de la sensibilité. Nanti d’un visage toujours cosmétique, l’homme de la ville n’embrasse que des visages insensibles, supra-fardés, il ne touche aussi que des mains gantées, déterminées à serrer d’autres mains qui refusent l’impulsion des viscères, et dans ses étreintes, trop souvent, il n’a de rapport qu’avec des organismes livides, anémiés par les excès d’un caractère lunatique qui a tout vampirisé. La ville ne serait dans cet ordre-là que le royaume du faux et de l’extinction des forces primordiales – elle serait le renoncement à la vie au profit d’une existence très amoindrie, une existence lestée d’espoirs chimériques et d’alibis adoucissants, hors de toute témérité marginale où l’on consentirait à s’engager dans l’étonnement et dans la sensation purifiée. N’est-ce pas l’homme timoré que finit par nous présenter La Bruyère, l’homme qui fait un pas de côté, la tête basse, car il ne peut plus soutenir le regard perçant de la vie ? La pusillanimité colossale n’est pas un caractère étincelant et elle a bien besoin de la ville, conviviale et accommodante, pour tourner le dos à la réalité d’un corps et d’un esprit qui hurlent à la mort d’une personnalité plus vive, authentiquement individuelle mais si difficile à faire s’épanouir dans des mœurs qui ne laissent de décliner, siècle après siècle. Entre les lignes, La Bruyère nous chuchote éventuellement la disparition des tempéraments superbes.

Notes
(1) Pour reprendre une terminologie plaisante de Léon Daudet.
(2) Le film Harry, un ami qui vous veut du bien, de Dominik Moll, illustre à merveille la bonté renversée en cruauté. Sur un même plan de culture populaire, on peut aussi penser au commerçant plein de fausses bonnes intentions de Stephen King, le duplice Leland Gaunt, dans son roman Bazaar.
(3) David Hume, Traité de la nature humaine.
(4) Émile Verhaeren, Les Campagnes hallucinées (1893), complétées par les indispensables Villes tentaculaires (1895).
(5) Verhaeren suggère l’amnistie de ces ruts sous d’autres latitudes spirituelles que celles qui sévissent dans la ruralité sauvage (cf. Le péché dans le recueil Les Campagnes hallucinées).
(6) Verhaeren, Les Villes tentaculaires (La Plaine).
(7) Blaise Pascal, Pensées (Raison des effets).
(8) Sénèque, De la brièveté de la vie.
(9) Machiavel, Discours sur la première Décade de Tite-Live.
(10) Roland Gori liste et approfondit ces critères pour identifier les imposteurs dans son ouvrage La fabrique des imposteurs (Éditions Les Liens qui Libèrent, 2013).
(11) Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra (L’Enchanteur).
(12) Marcel Conche, Présence de la nature.