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22/12/2018

Deux poèmes de Marien Defalvard : La Vierge noire de Montrodeix et Ma nuit chez un païen

Photographie (détail) de Juan Asensio.

2703738766.jpgMarien Defalvard dans la Zone


Les traductions de ces deux poèmes sont dues à Marien Defalvard.




La Vierge noire de Montrodeix

C’est de la pluie que je vous parle;
C’est de dix-sept années de distance – enfin, seize et demi.
Là, février rachitique, avec le médicament sans appel de la conscience;
Mais des perspectives demeurent, clientèle d’Absolu,
Désastres revenant toujours à leur point d’orgues de Lorris : un bouclier juif;
Oh ! Pas plus qu’une tombe chrétienne, un musée juif,
Dans la forêt adroite des louves, entre les canaux à l’horizon blanchi,
Plus blanc que la dernière semence de la dernière semaine,
Plus blanc que le semeur éteint à l’horizon.
 
Ce corridor de pluie, ces arches grises de pluie, cet air raide au sortir du dôme,
L’année du basculement vers l’échange impossible,
Vers l’erreur moderne scintillant derrière le vestige des crémations antiques –
Ce corridor de pluie, pris par hasard, et son église rêvée,
Cette route qui n’avait de nom, ce village en grappes prunes sous la pluie râpeuse,
Dans le hasard, dans la déroute des ontologies et des mouvements
(Mais le corps, dans cette anse dormante du siècle, s’appartenait moins,
Et, déjà, vers les anciennes forteresses métalliques d’industrie, s’accaparait plus) –
 
Là, c’était cela le baptême; là, c’était le bel équilibre passager de la vie;
Là, c’était le trouble de la vision rendu à sa Grâce louvoyante :
O rituels, ô cultures ritualistes, ô Kultur fictives, die Macht staeliennes, désormais placardisées aux ténèbres – nous faisions alors sans vous malgré vous,
Et nos actes étaient heureux d’être répétitions pures, et notre inconscience les gravait…
C’est de la nuit, de la nuit diurne, de la pluie de Montrodeix et de juillet terminal
Que je parle sans précautions, hors les dents comme le Grec d’après Jésus :
Plainte purifiée, juste à la fracture des abysses… Inerties de la Grâce – couleur siècle.
 
Eh bien c’est dans cette nuit, ce baroud juilletiste, ambré de Montrodeix, ce De Profundis gai de l’abandon à la technique et à ces peaux non encore consenties,
A cette géographie plantureuse qui aurait pu apprendre aux hommes leurs noms –
Même aux étrangers, oui, aux jeunes étrangers du cru, non encore baptisés
(Pardonnez, mais c’était la braderie de l’Histoire...);
C’est dans ce tunnel qui fuyait comme une encre enfantine à l’orée du langage
Que me ramène le regard, le modèle de regard de la Vierge noire,
Qui plane sur l’océan des bocages des vieilles provinces claquemurées,
Même si elles ont abandonné leurs noms, leurs emblèmes, leurs passavents, leurs décors.
Le paraclet de la mémoire a cette devise impossible à répéter,
Comme l’esplanade de Barrouze, mettons, et son horizon d’orage infecté
Sur les échancrures d’un violet morbide que font les plombs plombés sur le ciel cantalien.
 
Les Vierges noires, en discussion tacites avec les piètas d’ancolie, d’aboulie de ma mère –
D’acédie noire, la Vierge noire au fond de cette grotte noueuse,
Du temps délaissée. J’ai vu l’enfance du monde piétiner les rhapsodes
Et s’encorder aux Vierges noires, cingler vers l’eau noire du passé. J’ai vu,
Derrière les barbelés de leurs visages (si mièvres…), passer le ressac noir de Montrodeix.
J’ai vu, au Barrouze, les piètas maternelles, les Vierges surréelles plantées au bout des corridors d’époque comme des agents d’une Apocalypse manquée –
Et, comme une reddition, j’ai redit, j’ai repris les redites, j’ai redit les épaves des Vierges noires, sur la route sans communes, aux pierreries, avant le calvaire.
 
Je suis entré, par les Vierges noires, dans les régions sèches du Mot.
Jamais, dans l’enfance, je n’avais appris les Golgothas juifs de neige,
Les mythologies des sacres, elles ne m’avaient été enseignées.
Je retrouvais le sacre par moi-même : dans les origines de l’altitude,
Sous ce banquet de lumières piochant dans la plus vieille canopée chrétienne.
Sœur Marie des Neiges, vous viviez déjà; mais hors cette route, ce sommet –
Les cols étaient les enfants des Vierges noires accumulées,
Restées des paradis de petite taille, dans les calanques d’une piété troublée.
 
Me voilà tournant au pied du Mot comme jadis mes parents au pied du calvaire –
Pas de n’importe quel calvaire : du calvaire d’avant la Vierge, ce dimanche sacrifié;
Où, premier à le faire, je dévisageais un Golgotha neuf sur le soufre des lieux;
Un Golgotha pour moi seul, dans la négation des offrandes –
Un Golgotha ignorant les dé-Raisons universelles, après la fureur grisâtre de l’été.



The Black Virgin in Montrodeix

It is rain that I speak to you about;
From a distance of seventeen years, well, sixteen and a half.
There was a scrawny February with the irrevocable medicine of conscience;
But perspectives do remain, customers of the Absolute,
Disasters always getting back to their points d'orgues from Lorris: a Jewish shield,
Oh!nothing more than a Christian grave, a Jewish museum,
In the skilful forest of she-wolves, between the bleach-skylined canals
Whiter than the ultimate semen of the ultimate week,
Whiter than the extinguished sower on the horizon.

This corridor of rain, these rain archs, this steep air coming from the dome
The year of the shift to the impossible exchange,
To the modern error sparkling behind the remnants of ancient cremations —
This corridor of rain, taken by accident, and its dreamed church,
This road without a name, this village of plum-coloured bunches under the rough rain,
By accident, in the defeat of ontologies and motions
(But the body, in these quiet back waters of the century, belonged less to itself,
And already, through the industrial metallic fortresses of yore, was grabbing more and more) —

Here, this was baptism; here the beautiful transient balance of life,
Here the trouble of vision given back to its own wavering Grace,
O rituals, o ritualistic cultures, o fictitious Kultur, o Staelian die Macht, now all demoted into darkness, in those times we managed without you despite you,
And our actions were glad on pure repetition, and our inconscience engraved them...
It is night, diurnal night, the rain in Montrodeix and terminal July
That I speak about incautiously, out of my teeth like this post-Jesus Greek:
A purified elegy, just at the break of abysses... the inertias of Grace, coloured by the century.

Indeed it's in this night, this amber July-ish do-or-die in Montrodeix, this merry De Profundis of the surrender to technique and to these still unconsented skins,
To that lush geography which could have taught their names to men —
Even to the strangers, to the young local strangers, not yet baptized
(Pardon me, but this was History's sell-off...) —
It's to this tunnel which was fleeing like childish ink on the verge of language
That this gaze brings me back, this gaze modelled on the Black Virgin,
Soaring above the old entombed provinces' sea of bocage,
Even if they've abandoned their names, their emblems, their clearances, their sceneries.
The Paraclete of memory has a motto which no one can repeat,
Like the esplanade de Barrouze, say, or its storm-infected horizon
Over the morbid purple indentations made by the leaded plombs on the Cantal sky.

The Black Virgins, discussing tacitly with my mother's aquilegia'd abulic Pietas —
Of black acedia, the black Virgin at the bottom of this gnarled cave,
Abandoned by time. I saw the childhood of the world trampling the rhapsodes
And roping itself to the black Virgins, scourging towards the black water of the past. I saw,
Behind the barbed wire of their (so mawkish) faces, the black backwash of Montrodeix that passed.
I saw, on the Barrouze, the motherly Pietas, the surreal Virgins planted at the end of these ancient corridors like the agents of a missed Apocalypse —
And like a surrender, I retold, revised the retelling, retold the wrecks of the black Virgins on the bejeweled city-less roads, before the Calvary.

I penetrated, with the black Virgins, into the dry regions of the Word.
Never as a child had I learnt the snowy Jewish Golgothas,
The mythologies surrounding coronations, which I hadn't been taught.
I found again the coronation on my own: in the origins of altitude,
Under the feast of lights digging in the older Christian canopy.
Soeur Marie des Neiges, you lived already; but outside of this road and this peak —
Mountain-passes were the children of the accumulating black Virgins
Who had remained small-sized heavens, in the calanques of a troubled piety.

Here I am going in circles at the foot of the Word as my parents did erstwhile at the foot of the Calvary —
Not any Calvary: the pre-Virgin Calvary, this sacrificed Sunday;
Where I was the first to stare at a new Golgotha over the green sulphur of this place;
A Golgotha for myself only, in the negation of offerings —
A Golgotha which ignored universal folly after the grayish wrath of summer.



Ma nuit chez un païen (entre Saulzet-le-Chaud et Beaune-le-Chaud)
 
À Maud
 
Je connais les arcanes de la symbolisation;
Ce n’est pas neutre, de faire tenir, nœuds jupitériens,
Les quadriges et les cafés, les blasons et les gestes qu’ils prescrivent,
Le pouvoir et son souffle sur les gestes amicaux –
Le pouvoir qui fait d’un bras un animal :
Hiérarchique, fraternel.
 
Mettons que mon père soit, comme le tympan de Moissac
Pour celui qui vola l’autre, l’ébène d’Aveyron,
Ou comme la bougie grêle qui éparpille sa flamme,
Une forme de mauvaise conscience muette –
Comme une statue blasonnée aussi :
Justicialiste, absolue.
 
Comme c’était cathare, les morales de l’enfance !
Et comme c’était inapplicable et bête !
Le désapprentissage du Mal, déjà, me contraignait :
Les bouches alors persécutrices, bientôt fontaines de sang,
Aujourd’hui sont devenues leur envers.
Comme cela se renverse vite, les manichéismes d’enfance !
 
(Surtout quand ces années printanières,
Collerettes verdâtres musquées sur les chapelles,
Longs prés goinfrés de soleil familial,
Furent passées sous une juridiction sociale, socialiste, socialisante
(Et qui se retenait de le dire…)).
 
Je constate les défaites de la symbolisation; je constate la neige.
Les coups de feu sur les bêtes pâles, le larcin de l’air, la feue France :
Cela sera pour un autre poème. Là, la symbolisation perdue. Pas plus.
Je sais quel lent poison fut inséré dans ces veines, ce crâne mélancolique;
Il le fut à d’autres époques. Quelle eau noire coule, dans les hameaux glacés;
Le lieu-dit des miracles et des suaires, les sectionnaux des forêts aux baux stricts :
Ces vieilles bouches tues, un autre catharisme – de chair abjecte – vaincra.


 
My Night At A Pagan's (between Saulzet-le-Chaud and Beaune-le-Chaud)

To Maud


I know the mysteries of symbolization;
It's not neutral to hold like Jupiterian knots
The quadrigas and cafés, the blazons and the movements they prescribe,
Power and its breath blowing on friendly gestures —
Power which creates an animal out of an arm:
Hierarchical and brotherly.

Let's say that my father is, like the tympanum in Moissac
For the one who stole the other, the ebony from Aveyron,
Or like the slender candle scattering its flame,
A form of mute guilty conscience —
Also likean emblazoned statue:
Absolute and justicialist.

How cathar-like were our childhood moralities!
How unworkable and dumb!
Unlearning evil, already, was forced upon me:
Mouths the persecuting, and soon fountains of blood,
Now have become their undersides.
How quickly they shift, these manicheisms of boyhood!

(Mainly when those spring years,
Collars greenish and musky above chapels,
Long grasslands pigged out on the family sun,
Were spent under a social, socializing and Socialist jurisdiction
(That wouldn't say its name.))

I take note of the defeats of symbolization; I take note of the snow.
Gunshots fired against pale beasts, the stolen air, quondam France :
This will be for another poem. Here, lost symbolization. Nothing more.
I know which slow poison was instilled into these veins, this melancholy skull;
It was so in other times. Which black water runs in the frozen hamlets...
The place known for miracles and shrouds, the strict tenancies of forest municipals:
These old mouths that have fallen silent, and another sullied-flesh Catharism shall conquer.

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