Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

« Quand Pierre Legendre rencontre Martin Heidegger et que l’anthropologie dogmatique achoppe sur l’histoire de l’être (2), par Baptiste Rappin | Page d'accueil | Sous le volcan de Malcolm Lowry : les livres sous le livre, le Livre sous les livres »

12/10/2019

Locus Solus de Raymond Roussel : où la mort ne se regarde pas en face, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Matt Cowan (Reuters).

Roussel- Matt Cowan (Reuters).JPGAcheter Locus Solus sur Amazon.
«Pour ne pas penser à la mort, un seul remède : écrire un livre sur la mort.»
Vladimir Jankélévitch.



Perspectives critiques : ce que l’intelligence est susceptible de faire à la réalité

La lecture de Raymond Roussel aujourd’hui peut devenir un acte de résistance à l’encontre d’un siècle français qui a perdu sa raison et ses lettres. On ne peut être que sidéré par un texte comme Locus Solus (1) tant le niveau de langue y est élevé, inventif et délectable, à tel point que ce roman paraît avoir été écrit depuis une autre galaxie, voire depuis un temps parallèle où rien n’a pu se créer en fonction d’un calendrier commercial ou d’attentes sordidement populacières. En cela déjà le titre choisi par Raymond Roussel rencontre sa justification : nous sommes tout à fait en présence d’un livre qui déploie un terrain unique de littérature, un genre de chez-soi romanesque, doué d’une indépendance forcenée qui n’a pas la cupidité des consensus à la mode. Il y avait même quelque chose de destinal dans ce titre, comme s’il s’agissait d’un roman assigné à la résidence de son exclusivité, de sa stricte singularité persévérante, un livre condamné à n’être lu que par des poignées de lecteurs capables d’y percevoir un amour débordant de la littérature et de ses moyens créatifs – un livre, encore, où le lecteur est sommé de pressentir un peu plus que cela parce que la virtuosité des mots ne suffit pas à authentifier une œuvre maîtresse. C’est dire que l’on n’entre pas dans ce Locus Solus à la légère. On n’y entre pas non plus par hasard. Nous y sommes d’une certaine manière conviés par de secrètes connivences, tels que le sont les personnages du roman, petite troupe de visiteurs privilégiés, réunis par l’ingénieux Martial Canterel dans sa villa de Montmorency où il va les initier aux ultimes prodiges issus de ses remarquables travaux scientifiques et de son atypique mécénat.
Baptisée Locus Solus, la maison de Martial Canterel suppose à la fois l’exception architecturale et l’utopie réalisée. Plus précisément, le registre utopique visé concerne le domaine du savoir, qui, dans le cas de Martial Canterel, atteint des proportions encyclopédiques et méta-prométhéennes. Son étonnante demeure traduit alors le sans-lieu possible devenu un lieu réel et partout ailleurs introuvable, la naissance d’une réalité que l’on croyait impossible – autrement dit l’accès à une quantité de savoirs qui jusqu’alors paraissait inenvisageable. Cette maison suppose aussi la doublure du roman et de son auteur, le livre de Raymond Roussel n’étant pas autre chose que cette féérique propriété où tout conspire à susciter l’ahurissement, et le propriétaire des lieux n’étant nul autre que le romancier lui-même, créateur inassouvi et frénétique, assoiffé de trouvailles comme peut l’être le savant relativement fou qu’il met en scène. Le site du roman se veut donc aussi rare que le site physique du livre que nous tenons entre nos mains, et le locuteur Martial Canterel, sorte de Monsieur Loyal prolixe et néologisant à l’occasion, régnant sur son cabinet de curiosités dissipé à même le grand parc de sa villa, incarne le stupéfiant porte-parole de Raymond Roussel dans l’univers de la fiction, celui-ci étant l’inspirateur de celui-là comme un marionnettiste anime ses figurines avec la rage de leur donner une vie crédible, peut-être ici pour se libérer d’un monde de plus en plus inhospitalier, linguistiquement et humainement défaillant. Paru en effet au début de l’année 1914, Locus Solus, par le jeu de l’hypothèse, suggère un espace de quarantaine protégé des incubations de la guerre et des sujets de conversation où ne surgit aucune intrépidité de langage. C’est du reste par ce biais que nous verrons peu à peu la critique potentielle d’un texte où l’excès des puissances intellectuelles finit par se détourner de la chair du monde (2) d’une part, en l’occurrence du présent le plus immédiat, et d’autre part des expériences conséquentes de la vie ordinaire. Telle serait ainsi la face cachée de Locus Solus, le sujet central qu’il faudrait exhumer derrière le rideau attrayant du langage : le refus d’affronter la réalité ambiante par un surcroît de maîtrise qui n’est pas disposé à négocier avec l’imprévisibilité du monde, ou, si l’on préfère, l’installation d’un fanatisme de la nécessité au détriment d’une sage observation de la contingence (3), aggravé en outre d’une préférence pour l’extraordinaire et d’un rejet indirect de la banalité.
Il n’empêche que la première impression qui nous frappe dès que l’on pénètre à l’intérieur de ce royaume de la connaissance et de l’innovation est une impression de fascination. Tout ce que l’on s’apprête à voir ou entendre à Locus Solus devra faire l’objet d’une explication de la part du «maître» tant il existe un décalage entre l’ordinaire de la perception et les mystères que Martial Canterel a réussi à insuffler dans les mots, les choses et les êtres passés au crible de sa gouvernance. Il ne serait pas exagéré de penser que toute visite à Locus Solus revient à mettre les pieds dans une toile de Salvador Dalí, et plus particulièrement dans ce tableau où le génie de Figueras a représenté un palais de l’Escurial plein de contorsions, la pierre se tirebouchonnant afin d’atteindre une forme nouvelle. Pareillement, au fur et à mesure que la visite de Locus Solus va se compléter, on aura ce sentiment d’un lieu qui se tord, qui se reconstitue à perpétuité, non seulement pour préserver son statut d’endroit insaisissable, mais aussi pour fortifier l’allégorie d’une cervelle en ébullition (celle de Martial Canterel) qui semble décréter en permanence la configuration idéale de l’univers, bien avant de se demander si cette tâche n’appartient pas plutôt à un dieu ou aux décrets incommensurables de la nature. On aurait là l’œuvre d’un facteur Cheval beaucoup moins diaprée d’intentions naïves, l’œuvre d’un Howard Hughes de l’encyclopédisme, prêt à tout sacrifier dans le but de toucher au fin fond du savoir qu’il est humainement possible de thésauriser (et pourquoi pas inhumainement). Il s’agit pour Marial Canterel de repousser les frontières de nos facultés de connaître indépendamment de toute considération éthique, avec ce désir à peine voilé de supplanter le périmètre des phénomènes (les choses telles qu’elles nous apparaissent à travers l’imperfection de nos sens) en vue d’aborder le pays interdit des choses en soi (ce qui nous est en principe inconnaissable) (4).
Il se peut ainsi que cette villa de Montmorency ne soit qu’une espèce de «folie» Almayer, et que, à l’image de la bâtisse qui trône dans le roman de Joseph Conrad (5), ce Locus Solus ne soit que l’immense et faramineux témoignage des ambitions démesurées de son propriétaire, voire, en filigrane, la repentante confession de Raymond Roussel eu égard à un projet littéraire uniquement fomenté à l’attention des happy few. Mais que faut-il estimer davantage ? L’outrance ou la platitude ? La radicalité ou la modération ? La réponse qui se dégage du roman est assez claire : Martial Canterel est un homme qui réalise tout ce qu’il est techniquement possible de réaliser, au risque de franchir plusieurs limites, et Raymond Roussel est un auteur qui ne recule devant aucun esprit de conquête dans l’art d’écrire. D’un côté nous pouvons blâmer le personnage de fiction, mais, de l’autre, nous saluons bien volontiers l’écrivain qui dépasse constamment les ordres établis. De nos jours, malheureusement, les rapports se sont inversés : nous avons trop de Martial Canterel dans la réalité et nous manquons cruellement de Raymond Roussel dans l’écriture. Il s’ensuit que la technique encombre le monde, comme si la villa de Montmorency de Canterel s’étendait maintenant sur tout le territoire planétaire, et, en contrepartie, cette épidémie technocratique rend vulnérable le pôle de l’imaginaire et de la sensibilité. On y a certes gagné un esprit de conquête qui a par exemple abouti au transhumanisme, mais, plus sévèrement, on y a perdu le goût de conquérir des formes de progrès désintéressées. On doit alors se demander si Locus Solus, par-delà ses insondables fantaisies et ses plus apparentes volontés, n’est pas un discret réquisitoire contre la science triomphante et un tout aussi discret plaidoyer pour la seule compétence qui vaille la peine d’être alimentée – le pouvoir de créer des mondes littéraires pour nous désencombrer des mondes pesants de la vie moderne.
On ne fera pas l’économie de la visite de Locus Solus et de ses bizarreries, cependant, avant cela, il convient d’affirmer que plus nous avançons dans cette déroutante lecture, plus il semble évident que l’intérêt du lecteur réside moins dans l’arsenal inventif de Martial Canterel que dans les façons recrutées par Raymond Roussel pour interpréter cette folle inventivité. En d’autres termes, l’action du roman et ses multiples histoires enchâssées ne seraient là qu’à dessein de lancer un continuel défi au moteur linguistique. Le romancier se met à l’épreuve de son personnage éminemment fertile et exubérant, de telle sorte que si les conditions d’un suspense classique sont justifiables vis-à-vis de notre envie de progresser dans les arcanes de la villa, chaque invention appelant une autre invention encore plus désarmante, elles le sont finalement aussi et même davantage en ce qui concerne un suspense sémantique. Au fond les attractions de Canterel sont surprenantes, mais elles le sont toujours moins que les moyens de l’écriture utilisés par Raymond Roussel.
Cet argument partisan, du reste, insiste sur le fait que la littérature ne sera jamais inférieure aux pouvoirs de l’esprit scientifique. Et, bien sûr, par mesure de précaution partiale, encore faut-il que l’imagination inhérente à la littérature, pour quelque raison que ce soit, ne se trouve pas déracinée de sa région fictive pour se dévoyer dans la région des sciences. Nous mentionnons ce transfert de l’imagination littéraire vers la science parce que c’est à peu près ce à quoi nous assistons dans Locus Solus, selon, peut-être, l’interrogation suivante : qu’adviendrait-il si l’écrivain déposait la totalité de ses ressorts poétiques dans le crâne d’un personnage dominé par le démon de la rationalité ? On dirait même, par ailleurs, que Martial Canterel et Raymond Roussel s’affrontent à distance pour savoir lequel des deux va emporter le combat des facultés imaginatives. De là toute la subtilité du personnage de Canterel lorsqu’on veut bien oublier qu’il est une pure création littéraire, c’est-à-dire une existence relative au pouvoir absolu du romancier : loin de n’être qu’un scientifique lambda, loin de n’avoir que des fantasmes techniques, il s’épaissit d’une biographie d’aventurier et d’un charisme d’orateur, empruntant à l’ensemble des domaines de la connaissance autant de tremplins pour ébranler son imaginaire. En revanche, là où le bât blesse pour ce technicien plein d’imagination, c’est que l’énormité de ses capacités se transforme paradoxalement en impuissance à vivre et à faire vivre. Lors même que l’imagination est un atout majeur pour l’auteur des Impressions d’Afrique, elle se mue en faiblesse chez le concepteur de Locus Solus parce qu’il oriente la source vive de l’imaginaire en direction d’un faisceau d’enjeux strictement pratiques. Pour Martial Canterel, il est impensable qu’une idée ne puisse aboutir à quelque chose d’immédiatement exploitable, tant et si bien que les nombreuses apparences artistiques de certaines de ses inventions recèlent forcément un coefficient d’utilité.
La faillite de l’imagination de Martial Canterel, appauvrie dans les structures instrumentales, révèle en creux la perversion d’une existence qui aurait pu être un modèle de vitalité si elle avait élargi son champ d’action. En choisissant la destination des techniques et des méthodes scientifiques, Martial Canterel trahit l’élan vital au profit d’un élan procédural qui veut faire de la vie autre chose que ce qu’elle est. Il en devient le symbole d’une intelligence démesurée qui ne comprend plus du tout de quoi il retourne quand on parle des simplicités ou des stupeurs de la vie. En quoi il représente à merveille ce que dit Bergson lorsque le philosophe souligne la facilité de l’intelligence à «manipuler l’inerte» et à se surpasser «dans le discontinu, dans l’immobile, [et] dans la mort», vérifiant du même coup sa difficulté à saisir la matière vivante, munie de son continuum créatif et de son mouvement fluide (6). Excessif en intelligence, en imagination et en tout autre faculté qui ratifie objectivement la grandeur de l’homme par rapport à l’animal, Martial Canterel n’en est pas moins dépourvu d’instinct. Et c’est justement ce défaut d’instinct qui le situe en marge des expériences décisives de la vie. Hors de ses processus et de ses axiomatisations répétitives, il serait probablement effrayé, déstabilisé par la dimension hasardeuse qui s’inscrit naturellement dans le vivant. Fou de sciences et de découvertes sur lesquelles il souhaite constamment surenchérir dans l’intelligible, l’architecte de Locus Solus, cependant, souffre d’un manque de folie instinctuelle, celle-là même que s’est plu à défendre Érasme et qui permet un apprentissage important de la vie sensible. À cet égard, Martial Canterel est le parfait opposé du capitaine Mac Whirr, le héros des mers engendré par Joseph Conrad dans Typhon. Confronté à une tempête de force inédite, Mac Whirr, pourtant décrit à l’instar d’un homme plat et allégé de toute forme d’imagination, se noue à l’épreuve de la mer en furie et parvient à sauver son bateau du naufrage. D’un bout à l’autre de la tempête, il agit dans l’instant, quasiment sur le motif, s’en remettant au savoir instantané du monde plutôt qu’aux anthologies livresques intimidantes ou aux visions désespérées de l’imagination en pareilles circonstances. Dans un vocabulaire bergsonien, il faudrait dire que Martial Canterel est une personnalité solide, dont la vocation est de susciter dans le vivant une glaciation par l’intermédiaire de l’intelligence, tandis que Mac Whirr serait une personnalité fluide, entièrement soudée aux gymnastiques de la vie et rigoureusement inapte à s’absenter des surprises du sensible. En définitive, si Mac Whirr remporte la bataille de la mer et des vents déchaînés, c’est parce qu’il est pour ainsi dire aussi fluide que les eaux et aussi ondoyant que les mistrals asiatiques auxquels il doit se mesurer. Rien de tout cela chez Martial Canterel : ses pugilats ne sont que des exercices savants et ses aventures de par le monde ont l’air d’être effectuées dans le seul but de confirmer chaque fois la prévalence de son esprit de nécessité sur la matière contingente. Il y a de ce fait un déni catégorique de la vie dans l’enceinte de Locus Solus, mais ce déni est d’autant plus complexe à cerner qu’il s’adonne à une imitation souvent très convaincante de tout ce qui participe au charme de la sensibilité.

La visite du parc et de ses merveilleuses attractions : quand le génie dissimule ardemment sa peur de mourir

Quoique débutant sous des aspects modérés, la visite du parc de Locus Solus, à mi-parcours (cf. pp. 102-197), affectera un crescendo, puis elle s’assagira dans le diminuendo de la nuit tombée. Dans la mesure où l’excursion dure une journée, dans la mesure également où nous sommes attentif aux indices fournis par le texte, cela signifie que le clou du spectacle a lieu au moment où le soleil répand une lumière d’après-midi, jusqu’à ce que le crépuscule soit perceptible et que l’on passe aux trois dernières attractions (cf. pp. 198-267). Sachant que sept attractions font l’objet de cette visite guidée, il fallait donc que ce soit la quatrième qui en constitue le sommet, les trois premières ayant pour mission de préparer les consciences à un choc, et les trois dernières ayant le rôle de les soulager afin qu’elles retournent sereinement dans le monde ordinaire, le monde où le vivant n’a pas été lesté d’un mors pour en dompter les secousses naturelles les plus violentes. Il serait néanmoins inexact de soutenir que la fin de la visite s’affranchit totalement de la volonté de maîtriser la vie à outrance. Ce ne sont à bien y regarder que des manières de continuer l’œuvre d’asservissement de la vie par le biais de moyens plus sobres.
On commence alors avec une curiosité de Tombouctou, en l’occurrence une statue dite «du Fédéral», un fétiche africain composé de terre et de mystère et dont l’une des mains, prodigieusement, a laissé pousser une plante curative (cf. pp. 10-15). Si la généalogie de ce fétiche est littérairement géniale, balançant entre la dissertation véridique et la modification fantaisiste de références réelles, l’usage qui en est retenu par Martial Canterel, évidemment, se concentre moins sur l’esthétique de la statuaire que sur l’ampleur thérapeutique de la plante affiliée. L’insistance à propos de ce détail n’est pas vaine étant donné que le registre thérapeutique, chez Canterel, semble omniprésent et lève progressivement le voile sur un désir d’immortalité (tant dans la renommée que dans sa personne biologique). Nous avons là, peut-être, un genre de docteur Frankenstein qui souhaite rapidement appliquer ses travaux sur son propre corps, s’immisçant dans la catégorie des Prométhée ultra-modernes, des Prométhée mus par un appétit de se prescrire un futur indéfini à l’intérieur d’un monde de plus en plus menacé par sa finitude. En somme, c’est la peur de mourir, dans tous les coins et recoins de Locus Solus, qui dirige possiblement l’intensité théorique de Martial Canterel. À ce titre, l’accumulation des tentatives de déjouer la mort en devient presque émouvante, révélant, de fil en aiguille, le soubassement humain d’un homme qui se consacre uniquement à nier les grands principes de l’humanité à cause de sa fureur de la régulation et de sa crainte commune des ténèbres.
La deuxième étape de cette déambulation magique exhibe une «mosaïque dentaire» (p. 29) brossant la figure d’un reître. Chaque petite partie de la mosaïque est élaborée par une dent, avec, pour coloris dominants, le «jaune» et le «brun» puisqu’il s’agit de dents malades arrachées grâce à un processus indolore, lequel a contribué à générer une bonne réputation médicale autour de Locus Solus. Cette réserve de vestiges buccaux est brassée par une montgolfière préhensile qui sélectionne les dents en vertu d’une programmation lourdement établie au préalable. Elle se déplace en outre par le truchement des «seuls efforts combinés du soleil et du vent» (p. 36), travaillant, sulla buona strada, à la création d’une «œuvre esthétique». Là encore, la technique débordante escamote la dimension artistique et vivante de ce que Martial Canterel donne à voir. Il va de soi que si le premier plan de la mosaïque offre un divertissement oculaire incontestable, son arrière-plan, tout aussi incontestablement, manifeste une démiurgie effrénée qui paraît vouloir imposer une Création renouvelée en se substituant à la Création originelle.
On poursuit avec un «monstrueux joyau» qui ressemble à un diamant mais qui s’avère être «un immense récipient d’eau» (p. 57). Dans ce transparent silo adamantin se trémousse une «troublante ondine» (p. 58) prénommée Faustine. Elle respire avec aisance une eau cabalistiquement détournée de sa nature par une opération confidentielle de Canterel. Poissons et humains, par conséquent, nagent dans cette eau comme s’ils appartenaient à une espèce identique. Le bénéfice en revient à l’homme qui évite désormais tous les risques liées à la noyade pour peu que Martial Canterel, bien sûr, réussisse à dupliquer sa formule aquatique au contact d’une eau sauvage. Sans doute est-ce là une invention qui concerne moins le devenir de l’humanité que le devenir individuel de l’inventeur : en créant une eau respirable pour les créatures terrestres, Canterel se rassure éventuellement sur ses aptitudes à braver les dangers relatifs au monde naturel, lui qui, selon toute vraisemblance, mène un combat acharné contre les éléments a priori indomptables du réel. Du reste, une telle conversion de l’eau appelle de tous ses vœux une sorte d’attiédissement du feu, suivi d’une suppression de la résistance de l’air et de tout autre amendement de la nature pensé en fonction du bon plaisir de l’homme. En modifiant gaillardement les règles du jeu naturel, le gourou de Locus Solus décline l’expérience même de la vie, craignant tellement de mourir qu’il s’abîme dans le précipice existentiel d’une vie artificialisée, mourant finalement avant l’âge requis et à court de vécu. Il est ainsi comparable à la colombe que décrit Kant en voulant critiquer Platon : si la colombe pouvait se dire qu’elle serait plus à l’aise dans un vide où aucun obstacle n’existe, si l’on partait du principe que son vol serait encore plus libre en le dispensant des contraintes rattachées à l’oppression des altitudes, alors on mépriserait le sensible au profit de l’intelligible et nos théories, privées ce faisant du lien nécessaire avec la réalité, seraient susceptibles de tomber dans de vaines spéculations (7). Ce que cherche à nous faire comprendre Kant avec beaucoup de bon sens, c’est que les théories ne sont guère convaincantes si elles abolissent le fait brut de la réalité. Ce n’est pas tant que Martial Canterel méprise le réel d’emblée, car, en amont, il est forcé de négocier avec la matière du monde, mais, en aval, la succession de ses acquis l’éloigne graduellement de la présence fondamentale de la nature et de ses impénétrables législations.
Le constat de cette troisième attraction est d’autant plus accablant que le «récipient d’eau», parmi la jungle ontologique logée en son sein, contient aussi la tête de Danton ou du moins ce qu’il en reste. Flottant dans une espèce de formol oxygénant, la tête du guillotiné reçoit plusieurs décharges électriques et reprend de temps en temps du service, remuant les lèvres en ayant l’air de tonitruer les décombres de vieux discours mémorables. L’espoir de réanimer complètement Danton n’est pas absent de l’esprit prométhéen de Martial Canterel, qui, derechef, semble ici lutter avec son épouvante de la mortalité.
Chemin faisant, la quatrième invention, considérée en tant que highlight de la visite, corrobore l’intention de Martial Canterel quant à la possibilité de mettre au point un vaccin contre la mort. C’est par ailleurs l’invention qui prend le plus de place dans le livre, donc le plus de temps pour les visiteurs. Il est question d’une «haute cage de verre géante» (p. 102) qui remplit le mandat d’un petit immeuble théâtral où tous les drames joués à l’intérieur sont aussitôt visibles pour les spectateurs. On a l’impression d’aborder une adaptation de La vie mode d’emploi de Georges Perec dans un décor qui aurait été conceptualisé pour les besoins du théâtre contemporain (8). L’enfilade de saynètes et la variété des ambiances évoquent aussi l’intrigue d’un labyrinthe borgésien ou l’étrangeté d’une atmosphère à la David Lynch. De prime abord, il n’y a pas de quoi s’offusquer de ce vaste champ d’alternatives esthétiques. Toutefois le jugement se durcit lorsque nous apprenons que les acteurs sont des cadavres excités par un alliage de décharges électriques et de substances énergétiques inédites. Ce sont les résultats obtenus avec la tête de Danton qui ont assurément convaincu Martial Canterel d’aller plus loin dans sa vanité de faire mourir la mort. Dans cette perspective, il a optimisé deux panacées affublées de noms éloquents : le «vitalium» et la «résurrectine» (p. 129) dont les propriétés laissent augurer un horizon potentiel d’immortalité. Le problème, cependant, c’est que les morts animés par ces nourritures médicamenteuses ne peuvent que répéter une scène emblématique de leur vie. Ils n’ont pas la spontanéité créatrice du vivant et, in fine, ce sont les données biographiques de ces huit cobayes qui approfondissent davantage ce que fut leur condition humaine (cf. pp. 131-197) avant qu’ils n’atterrissent dans ce perturbant théâtre de marionnettes. Et comment sont-ils arrivés là ? Par le truchement d’un maniement de la souffrance humaine, puisque, la rumeur grandissant au sujet d’une chance de résurrection à Locus Solus, un certain nombre d’endeuillés se sont précipités au portillon de Martial Canterel pour retrouver leurs disparus respectifs. La promesse d’un Royaume avant le Royaume avait de quoi allécher, mais la rançon d’une telle anticipation n’est pas négligeable : les retrouvailles avec les défunts sont exclusivement déterminées par une série de gestes redondants, démunis de la moindre trace d’épaisseur humaine, ce qui, à terme, ruine tout travail de deuil et tout réinvestissement salutaire de la mémoire des morts. De nouveau, on ne peut s’empêcher de croire que Martial Canterel se moque éperdument des conséquences de ses inventions, le savant de Locus Solus n’ayant pour probable ambition que la perpétuation de sa seule existence.
On pourrait inférer une symétrie des outrances du progrès en comparant les résurrections artificielles de Locus Solus avec les morts artificielles dépeintes par Yasunari Kawabata dans Les belles endormies. Dans les deux cas, la négation des rythmes vivants saute aux yeux et rend compte de la détresse humaine en face d’une terra incognita (la mort) qu’il faudrait à tout prix coloniser par l’intercession d’un savoir infaillible. Ceci étant, le roman de Kawabata se termine par un échec providentiel de la démesure alors que Roussel suppose une gradation dans les pouvoirs à venir de son personnage, et donc un élargissement de son influence. C’est tout le sens des trois dernières attractions (cf. pp. 199-267) où l’on voit les prémisses d’un mécénat voué à s’amplifier. Quoiqu’il dirige Locus Solus comme un capitaine tient le gouvernail de son navire, Martial Canterel se forge un réseau de complicités en recrutant des obsédés monomaniaques acquis à sa cause. On débouche ainsi dans les quartiers d’un pauvre homme, Lucius Egroizard, qui tente vaille que vaille de recréer la voix de sa fille décédée dans des circonstances affreuses (cf. p. 207), s’aidant de «folles élucubrations pyrotechniques» (p. 203) et d’une sarabande de «poupées aériennes» (p. 199) évoquant les assassins de son enfant. Quant aux autres locataires en résidence à Locus Solus, ultimes présences sur le trajet de notre visite, ils rivalisent d’ingéniosité pour augmenter les pouvoirs de l’art divinatoire (cf. pp. 224-267), autorisant Martial Canterel aux fantasmes les plus fous vis-à-vis de l’élaboration patiente d’une science du futur. Qu’est-ce à dire sinon que Martial Canterel, en rêvant d’une futurologie, ne cherche peut-être qu’à renifler dans l’avenir les différentes validations de ses investigations présentes ? Ce serait là incarner l’équivalent d’un dieu sur Terre, comme le berger Gygès l’était devenu en obtenant l’anneau d’invisibilité (9). Or nous savons comment Gygès a fini et il est presque souhaitable que Martial Canterel connaisse le même destin – celui d’un Icare ou celui d’un Prométhée (mais le titan Prométhée avait une fibre collective qui fait apparemment défaut au patron de Locus Solus).

Notes
(1) Nous lisons le texte dans la collection L’Imaginaire de Gallimard (2014).
(2) Pour employer une expression de Merleau-Ponty.
(3) Un parallèle ne serait pas vain avec le Bouvard et Pécuchet de Flaubert.
(4) C’est Kant qui établit cette distinction entre les phénomènes et les choses en soi (cf. Critique de la raison pure).
(5) Cf. La Folie Almayer.
(6) Bergson, L’évolution créatrice (chapitre II, section «Nature de l’instinct»).
(7) Kant, Critique de la raison pure.
(8) Nous songeons ici au travail d’Hubert Colas pour les mises en scène de Julien Gosselin.
(9) Cf. Platon, La République.