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03/03/2020

L’esclave d’Isaac Bashevis Singer, par Gregory Mion

Crédits photographiques : Yana Paskova (Reuters).

«Vous finirez par contaminer le pays entier : par votre faute, le pays entier aura mérité sa ruine. Et quand nous en serons arrivés là, je vous le dirai de tout mon cœur : que l’on rase ce pays, que l’on extermine ce peuple !»
Henrik Ibsen, Un ennemi du peuple.

Singer.JPGÀ notre triste époque de regain antisémite un peu partout dans le monde, il serait bon de rappeler l’existence de l’œuvre d’Isaac Bashevis Singer, prix Nobel de littérature en 1978, né en Pologne au début du XXe siècle puis expatrié aux États-Unis en 1935 comme tant d’autres juifs persécutés, traducteur en yiddish de Knut Hamsun et de Thomas Mann, écrivain, par ailleurs, qui sut admirablement composer avec la profondeur de la religion et ses aspects les plus merveilleux, mélangeant volontiers la rigueur de la Torah avec la farandole de quelques monstres et prodiges, confrontant le divin et le malin au moyen d’une remarquable ivresse créatrice qui nous fait de temps en temps songer aux pages inoubliables du Diadorim de João Guimarães Rosa. À bien des égards du reste, les romans de Bashevis Singer, disparu un jour de l’été 1991, peuvent apparaître comme les ancêtres esthétiques de Philip Roth en raison de plusieurs glissements vers la problématique sexuelle, mais là où Roth a quelquefois forcé le trait non sans atteindre de grands moments de tragi-comédie, son précurseur, lui, a toujours résidé à l’étage supérieur parmi les secrets de la Kabbale et l’entrelacement de ceux-ci avec des personnages tantôt caricaturalement obsédés. Autrement dit la conciliation de la sagesse millénaire et des tentations prosaïques de la chair féminine, chez Bashevis Singer, relève d’une approche littéraire beaucoup plus subtile, ce que l’on constate immédiatement à la lecture de L’esclave (1), un roman où la spiritualité juive affronte le sacrilège de l’amour charnel parce que ce dernier prend racine dans le corps d’une «femme de la race des Gentils» (p. 75). Il en résulte des tiraillements magnifiques, où l’exigence de la religion se heurte à l’exigence de l’amour terrestre, complétés, en toile de fond, par le contexte de la Pologne convulsive du XVIIe siècle, au sortir des pogroms commandés par le redoutable Bogdan Chmielnicki, chef des Cosaques d’Ukraine et portrait craché de la calamité qui pose la question du Mal toléré par Dieu, de la laideur compatible avec l’onction du Seigneur (cf. pp. 117-9 et 169-170). En résumé : «Il était difficile de croire à la pitié de Dieu, alors que des assassins enterraient des enfants tout vifs. Mais la Sagesse de Dieu n’en éclatait pas moins partout» (p. 19), c’est-à-dire jusque dans les moindres tournures de ce paysage montagneux qui entrebâille cette histoire, jusque dans «le simple chant d’oiseau» (p. 9) dont la trille figure une insubmersible toccata, une musique invincible et naturelle qui sursoit aux dérives de la civilisation.
L’amoureux divisé de ce livre se prénomme Jacob et il se conduit selon les enseignements ascétiques de la Torah (cf. p. 26). Il est l’esclave de Jan Bzik, quelque part dans la Pologne immémoriale des paysans, loin de sa vie d’autrefois où il était maître d’école. Survivant du massacre perpétré par les Cosaques, ancien érudit de Josefov et père de famille dont la femme et les enfants sont morts dans le carnage, Jacob a été vendu comme esclave. En homme tout à fait pieux, il accepte l’épreuve de la Providence (cf. p. 12), se nourrissant de bon nombre de prières qu’il connaît par cœur, tel Primo Levi se souvenant des vers de Dante au milieu de l’univers concentrationnaire. La femme qui le perturbe de plus en plus s’appelle Wanda. Elle est la fille de Jan Bzik, âgée de vingt-cinq ans et veuve, d’une allure gracieuse qui contraste avec les dégénérées de ces hauts pâturages (cf. pp. 16-9). Il n’y a guère que Wanda, en outre, qui éprouve à l’endroit de Jacob un sentiment d’attirance. En effet, pour le commun de cette région, la judaïté de cet homme est perçue à l’instar d’une anomalie susceptible de menacer l’ordre établi (cf. p. 41). Ainsi Wanda ne craint pas de braver les interdits, de dédaigner la coutume à dessein de se rapprocher de Jacob en qui elle devine un «profond penseur» (p. 22). Mais lui, discipliné par une mystique endurcie, résiste religieusement aux velléités sentimentales de Wanda (cf. pp. 22-3). Il y voit même l’empreinte de Satan, la signature du Tentateur qui voudrait l’escorter jusque dans les souterrains du péché (cf. p. 17). S’engage alors un combat avec le démon, une lutte de tous les instants contre les sommations de la chair (cf. pp. 46-9), la réfutation permanente et torturante d’une sympathie pour les ténèbres qui l’encourage à renier Dieu (cf. p. 66). Par un effort grandiose de réminiscence, Jacob maintient vivante la Torah, «cachée dans les replis et les sillons de son cerveau» (p. 50). La douleur de l’exil et l’expérience d’un désir enfiévré lui font comprendre ce passage où la Kabbale évoque «la Face cachée de Dieu et [le] retrait de Sa lumière» (p. 73), l’heure grise où la beauté du divin disparaît pour celui qui est enchaîné «aux vanités de la chair» (p. 74).
Pourtant, malgré toutes ses réserves et ses sublimes dévotions, Jacob succombe aux assauts répétitifs de Wanda (cf. p. 80). Le voilà en quelque sorte devenu le disciple d’une Providence qui se fût mise en colère s’il avait continué de répudier l’intrigue merveilleuse des plaisirs et des transports d’anthologie, tel ce personnage de Scott Fitzgerald, dans La Sorcière rousse, qui subit l’appesantissement de son existence à force de repousser l’aventure qu’un dieu semble lui proposer aux périodes charnière de sa vie. À l’inverse donc de ce timoré du grand bond en avant que nous décrit Scott Fitzgerald, le Jacob d’Isaac Bashevis Singer choisit de prendre son destin à la gorge, quoiqu’il s’effraie de certaines de ses introspections, creusant toujours plus loin dans les entrailles de son âme et apercevant «au fond [de lui], tel un serpent, sa passion [qui se love]» (p. 84). Il ne paraît pas vouloir se rallier à «ceux qui [ont] gaspillé leur séjour terrestre» (2) à cause d’un excès de vertu ou d’une incompétence à vivre, et, plutôt que de se réfugier unilatéralement dans l’intelligible ou le sensible, Jacob prend le parti d’agglomérer la quintessence du Ciel aux accidents de la Terre.
Après quoi Wanda commence son apprentissage du yiddish et son inclassable assimilation à la religion de Jacob (cf. pp. 97-8). Elle s’embarque alors sur un chemin qui s’apparente à un ruban de Möbius : bien que sa vie ne possède qu’une seule face (son amour invincible pour Jacob), elle doit se contorsionner pour donner le change, obligée de balancer entre deux religions en fonction des circonstances afin de ne pas être découverte par l’une ou l’autre. La mort de son père, du reste, fortifie les étapes de sa conversion au judaïsme parce qu’elle n’a plus que Jabob pour la protéger d’une famille hostile et consanguine (cf. p. 105). Mais tout ce bel itinéraire spirituel s’assombrit lorsque Jacob repart avec une petite députation venue payer une rançon en vue de le ramener parmi les siens (cf. pp. 114-6). Il n’est pas en mesure de prévenir Wanda et il ne peut inventer un subterfuge au débotté qui justifierait son retour accompagné d’une femme. Rapatrié à Josefov où il n’y a plus que sa sœur Miriam, ultime relique d’une famille décimée par la folie, le souvenir de Wanda brûle Jacob et lui inflige des représentations licencieuses (cf. p. 128). Il se trouve littéralement plein de Wanda, comme «si elle avait fini par élire domicile à l’intérieur même» de sa conscience et qu’il n’était plus possible de «l’en chasser» (pp. 128-9). De sorte qu’il se met à envisager une intégration clandestine de Wanda au cœur de son quotidien, ne pouvant plus supporter l’éloignement et l’idée que sa bien-aimée s’affaiblisse auprès d’une humanité perdue. Par conséquent Jacob est prêt à «[raser] la tête» de Wanda, à la «[coiffer] du bonnet des matrones» et à lui «[apprendre] chacune des lois» qui régissent les chapitres de sa croyance (p. 147). L’amour ordonne des prises de risques et si Jacob mentait sur les origines de Wanda, ce serait encore un moindre mensonge par rapport à celui qui consisterait à abandonner les élans de son cœur. Dans le même temps, parallèlement à ses tribulations amoureuses, ce qu’il observe à Josefov le terrasse. La misère qui s’est installée ici à la suite des tueries aggrave le scepticisme de Jacob vis-à-vis de l’existence de Dieu, mais aussi vis-à-vis de sa capacité à tenir la distance au sein d’une ascèse olympienne. Faut-il donc tout sacrifier à Dieu ou s’octroyer un droit de disposer de sa propre personne en nouant la foi à la dangereuse flamme de la passion ? Pour Jacob, le tableau des souffrances humaines inhérentes aux pogroms l’incite à récupérer Wanda, car, à ce moment-là, il ne parvient pas à combiner la bonté absolue du Créateur avec la malignité relative des créatures (cf. p. 151). Le repli supposé de Dieu doit ainsi appeler une volonté de se prendre en main indépendamment d’une éducation dogmatique – il faut improviser quand les textes de référence ne fournissent plus aucun repère sur la situation exceptionnelle de la vie.
Ces raisons bien pesées, Jacob fonce vers les montagnes de son ancienne servitude pour reprendre Wanda (cf. pp. 154-6). Cela coïncide avec une espèce de réintégration de l’état de nature tant la dissonance avec Josefov est énorme. Revenu au pied des sommets exaltants et au contact des riantes prairies, abstraction faite des inimitiés qu’on lui voue par ici, Jacob ressent le souffle altier de la nature qui dissipe les vices de la culture. On se croirait dans l’Île de France de Paul et Virginie, protégé de tous les détournements de la vertu, immunisé contre les ambitions qui nous font passer à côté de la vie bonne. Après tout, c’est là que l’amour de Wanda et Jacob s’est cuirassé, aussi peut-on présager de sa pureté inouïe, de sa nécessité à être entretenu malgré l’adversité. Et de nouveau réunis, les deux amants cavalent dans les alpages, fuyant le village des bilieux et respirant le grand air de ces espaces infinis (cf. pp. 161-5), montés «sur la divine mère nourricière qui nous porte sur son dos» (3). Ils rejoignent ensuite une communauté juive persécutée par un seigneur polonais qui accuse les israélites d’avoir «fondé une nouvelle Palestine» (p. 194). Cet énième faisceau d’antisémitisme contraint Jacob à la prudence et aux ruses de la mise en scène : dorénavant Wanda répondra au doux prénom de Sarah et elle jouera le rôle d’une sourde-muette (cf. p. 174). Elle se trahira pourtant deux fois – d’une part en craignant pour la vie de Jacob (cf. p. 197), d’autre part en accouchant, n’étant pas suffisamment solide pour retenir ses cris de douleur (cf. pp. 252-4). La première fois les témoins croient à un miracle, mais, la seconde fois, la superstition s’unit à l’évidence et les esprits échauffés invoquent la démonopathie de Sarah, probablement sous l’emprise d’un dibbouk (cf. pp. 255-261). Cela ne fait qu’alimenter les rumeurs qui ont couru en amont, lorsque plusieurs détectives improvisés ont soupçonné que Sarah était une «énigme» à résoudre, un écheveau à démêler, voire une «simulatrice» (cf. pp. 240-6).
Cette succession d’infortunes accable évidemment Jacob. Il se voit comme un imposteur de la foi, semblable à un prince du mensonge manœuvré par Satan (cf. p. 205). Les bruits qui circulent à propos de Sarah et de sa voix recouvrée d’un coup de baguette magique contribuent à faire de Jacob «l’époux d’une sainte femme» (p. 207). Sachant à quel point cet homme est fervent, soucieux de ne pas offenser le Seigneur, on subodore facilement les tourments de Jacob et son impression d’être cerné par les puissances de «la sorcellerie» (p. 226). D’ailleurs, l’enfant aussitôt venu au monde, la communauté souhaite excommunier Jacob pour «concupiscence» parce qu’on a découvert les nombreuses mystifications de Sarah (cf. pp. 268-9). Quant à elle, désormais confondue, il ne lui reste plus qu’à traverser le fleuve de la honte et à relever le défi du Mal qui paraît la hanter durant les jours post-partum. On dirait qu’elle est exposée à un maléfice acharné qui la rejette autant dans la vie que dans la mort, l’astreignant à un ballottage terrible où elle connaît toutes les formes du bannissement, plus juive que les Juifs en définitive (cf. p. 276). Sa mort tant espérée compte tenu de ses gémissements la soulagera de ce roulis démoniaque, mettant fin à neuf ans d’amours enthousiastes avec Jacob. Et lui, outre qu’il continue de flairer la présence du diable (cf. p. 280), ne peut s’empêcher de penser que ses accusateurs ne sont pas moins fautifs ou irréprochables que sa femme et qu’ils retardent par conséquent la seconde venue du Messie (cf. p. 271).
Derechef, la matrice de la persécution atteint Jacob de plein fouet, avec cette désolante nuance cette fois-ci qu’elle provient de son peuple. S’échappant de justesse de l’ambassade punitive qui le conduisait à l’échafaud de l’excommunication, Jacob prend la fuite, conscient d’avoir laissé son fils en nourrice et le cadavre de Sarah aux mains de quelques fossoyeurs rancuniers (cf. pp. 285-302). Un émissaire de la Terre Sainte rencontré au hasard, durant son esquive, écoute son histoire et a pitié de lui (cf. pp. 297-302). À cette occasion rêvée de confession, Jacob se rassure et il trouve l’énergie de revenir discrètement à la communauté, arpentant ce domaine devenu inamical jusqu’à ce qu’il appréhende la tombe de Sarah et murmure le kaddish libérateur (cf. pp. 307-8). Puis, dans la même boucle d’affranchissement, il recueille son fils auquel il donne le prénom de Benjamin, à savoir «Ben-Oni», celui qui est «né dans la douleur» (p. 315). Cet enfant, par la grâce de Dieu, sera professeur à Jérusalem et il fera étudier les arcanes de la Torah et du Talmud (cf. p. 324).
Après vingt ans de retraite en «Terre d’Israël» (p. 324), Jacob, éternel Juif errant, paradigme de l'opprimé, réapparaît dans la communauté qui l’a violemment évincé. Son objectif est de ramener les ossements de Sarah en Terre Sainte, en quoi il est permis de distinguer le projet d’un saint, d’un homme «qui [a] pour règle de préférer la difficulté à la facilité» (p. 335). Il ne peut cependant accomplir cette mission car la maladie subitement le renverse et l’exile sur le continent des morts (cf. pp. 344-9). Et là où l’on creuse à l’improviste son tombeau, on identifie le corps de Sarah, comme si Dieu avait voulu ultimement réunir ce binôme longtemps affligé à travers les voies d’un hermétisme bienveillant (cf. pp. 349-351), façon d’offrir à ces deux justes une reconnaissance posthume, façon de dire aussi, pour Isaac Bashevis Singer, quelque chose de ces amours inviolables qui ont été prétendument détruites pendant la Shoah et qui survivent tant par le mystère du divin que par la persévérance de la mémoire littéraire.

Notes

(1) Isaac Bashevis Singer, L’esclave (Éditions Stock, 2008), traduit de l’anglais par Gisèle Bernier.
(2) Francis Scott Fitzgerald, La Sorcière rousse.
(3) Giordano Bruno, Le banquet des cendres.