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19/05/2026
Le Centre perdu de Zissimos Lorentzatos

Voici une petite note saluant la réédition d'un magnifique texte de Zissimos Lorentzatos, que je redonne telle quelle, initialement parue dans le numéro 37 datant du mois de mars 2022 de l'excellente revue Livr'arbitres.C’est à la fin de l’année 2011 que j’ai mis en ligne sur Stalker un article enthousiaste évoquant ma lecture du Centre perdu de Zissimos Lorentzatos, grand connaisseur d’auteurs comme Dionysos Solomos ou Alexandre Papadiamantis mais aussi de la poésie européenne qu’il était capable de lire en plusieurs langues.
Les éditions Allia ont fini par publier, à l’identique, ce texte aussi bref que fulgurant qui avait initialement paru dans le n°96 de la revue Contacts, en 1976, soit 14 ans après sa première publication à Athènes. Je ne sais plus quel auteur, mort sans doute, m’avait fait découvrir Lorentzatos mais, si je m’en étais souvenu, je l’aurais à coup sûr remercié, selon le principe qu’il faut toujours rendre à César non pas tant ce qui lui appartient que ce qu’il vous a fait découvrir, le chemin qu’il vous a indiqué, dont vous ne saviez strictement rien avant lui, dont vous ne soupçonniez à vrai dire même pas l’existence, et sur lequel vous vous êtes, grâce à lui, aventuré.
Le chemin que Zissimos Lorentzatos nous recommande et même nous commande d’emprunter est censé nous faire revenir sur nos pas, en direction du centre que nous avons perdu non seulement dans l’art poétique, que l’auteur évoque en guise d’exemple principal mais, plus largement, dans tous les domaines du savoir où l’homme occidental, coupé de ses origines, ne cherchant même plus à les retrouver, s’est égaré. Ce centre doit attirer bien puissamment, comme la gueule vorace d’un trou noir, pour capturer dans son disque d’accrétion des auteurs aussi variés que Lorentzatos, David Jones, William Gaddis avec son Agonie d’agapè, László Krasznahorkai avec La Mélancolie de la résistance ou, référence directe au grand poème de William Butler Yeats, Hans Sedlmayr ! Tous évoquent, certes avec des différences manifestes et par des biais qu’il serait ridicule de vouloir uniformiser, une perte de la vitalité, un oubli, volontaire, de la réelle présence ou pesanteur, eût écrit Carlo Michelstaedter, bref : des sources d’eau vive et même, ne craint pas d’affirmer Lorentzatos, de l’arbre de vie.
Il ne s’agit pas tant de s’intéresser à une prétendue crise de l’art ou de la littérature que, constatant que ces périodes de remise
en cause voire de table rase ne sont qu’un signe d’une perte plus grande, d’aller «vers le centre, pour trouver d’abord des modes de vie, et ouvrir ensuite les voies de l’art» car, aux yeux de Lorentzatos, «ce qui nous a manqué est si important que les arts et le reste, laissés à eux-mêmes, sont une dérision». Il semblerait même que la vie que nous menons, les objets et les œuvres que nous produisons, désamarrées – ou, pour filer notre métaphore, désorbitées – de leur centre, ayant perdu leur aura qui s’est enfuie bien au-delà des montages qui furent pour Walter Benjamin le dernier lieu de rencontre avec son destin énigmatique, soient pure fausseté, comme l’ont prétendu Gaddis de nouveau (mais cette fois-ci avec ses Reconnaissances) ou Philip. K Dick lorsqu’il a évoqué, dans chacun de ses romans ou presque, le règne sans partage du simulacre, confondant l’époque moderne avec ce dernier et, même, avec la mise en abyme renouvelée, inscrutable, d’un mensonge non seulement plus vaste qu’un empire mais plus étendu que toute forme de réalité.Il serait alors vain de supposer qu’une telle avancée du nihilisme qui croît nous le savons comme le désert, que Lorentzatos appelle «le néant, le vide impuissant, ce rien qui avec la civilisation occidentale est en train de couvrir les cinq continents», puisse être résorbée par quelque nouveau progrès technique, par n’importe quelle accumulation de progrès techniques à vrai dire, si le
mouvement qu’il nous faut entreprendre est d’anamnèse et, puisque nous sommes chez les Grecs, d’anabase, de remontée, de reconquête. Lorentzatos, à l’instar d’un David Jones, estime lui aussi que, si «la poésie et les autres arts doivent refleurir un jour ou retrouver leur dimension normale», c’est que nous aurons fini par reconnaître comme une nécessité absolue le fait de «renoncer absolument à la ligne qu’ils suivent depuis la Renaissance, loin du centre perdu ou de la racine céleste qui fit s’élever jadis en Occident les grandes Cathédrales du Moyen Âge». Quelle est la chance pour, qu’en France, dans un pays à bout de souffle qui, depuis bien des lustres désormais, a consacré la vision ténébreuse d’un Bernanos dans Monsieur Ouine, a rendu effective la progression pulvérulente du sable et a montré de mille manières quotidiennes ce qu’il en coûte de perdre son centre, autrement
dit, avec Max Picard, de fuir devant Dieu, quelle est donc la minuscule chance pour qu’un tel propos, scandaleusement clair, clair à faire pâlir de trouille les mandarins innombrables («L’art doit être baptisé dans les eaux de la foi») puisse trouver ne serait-ce qu’un écho fragile, à supposer qu’il ne soit rien d’autre qu’un ricanement ?Cette chance, ridicule et peut-être même infinitésimale, je ne parviens pas à imaginer, pour la saisir et la rendre réelle, quel type de solution politique placide, démocratique, comme un fruit blet tombé de la «clasa discutidora» vomie par Juan Donoso Cortés, nous pourrions tenter de mettre en place. C’est à un autre surgissement que je songe, d’ailleurs évoqué par Bernanos dans son roman crépusculaire, lorsque «le pas des mendiants fera de nouveau trembler la terre», et que Lorentzatos lui-même convoque, qui sait, dans sa toute dernière phrase, car il suffit...
Zissimos Lorentzatos, Le Centre perdu (traduit du grec par Jacques Touraille, Allia, 2022 ; revue Contacts, n°96, 1976).
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