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16/05/2026
De la dissolution du langage à la dissolution des rapports sociaux de Jacques Vier

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Langages viciés.
J'ai pu lire ce beau texte, à l'origine celui d'une conférence prononcée à la cinquième session du Centre économique et social de perfectionnement des cadres, le 28 mai 1957, recueilli dans le deuxième volume de sa très riche série de recueils regroupant ses textes critiques, Littérature à l'emporte-pièce (aux éditions du Cèdre, 1961, pp. 161-72), où Jacques Vier analysait, bien avant que je ne consacre plusieurs études à la question des langages viciés, la dévitalisation, à feu couvé puis patente, désormais éclatant comme un bubon gonflé de pus dans nos oreilles et sous nos yeux, de la langue française.Ce texte n'est après tout qu'un commentaire, une apostille à un passage de Cioran extrait de son Précis de décomposition (1) où il évoque «la misère de l'expression, qui est la misère de l'esprit» et qui «se manifeste dans l'indigence des mots, dans leur épuisement et leur dégradation», comme si «les attributs par lesquels nous déterminons les choses et les sensations» gisaient finalement «devant nous comme des charognes verbales». Puisque nous dirigeons, selon le célèbre penseur du pessimisme intégral bien que prolixe, «des regards pleins de regrets vers le temps où ils ne dégageaient qu'une odeur de renfermé», nous ne pouvons qu'éprouver, de plus en plus intensément, du moins à l'époque si lointaine de la nôtre où Jacques Vier pouvait encore parier sur l'existence d'une littérature et d'une véritable critique capable de la commenter et de la juger, «le besoin d'aérer les mots, de suppléer à leur flétrissure par un raffinement alerte», même si ce noble mouvement de notre intelligence et peut-être même de notre âme fatiguée de tout ne peut que finir «dans une lassitude où l'esprit et le verbe se décomposent».
C'est après ce passage, dont Jacques Vier se croit obligé de préciser qu'il «repousse et les analyses et les conclusions», qu'il lance pourtant son J'accuse hélas infiniment moins célèbre que l'autre, et qu'il accuse donc «le langage d'aujourd'hui d'être incapable de nommer, d'exprimer et, par suite, de dominer le drame d'aujourd'hui».
Les choses commencent à se gâter, pour Jacques Vier, dès le XIXe siècle, dont il ne sait «s'il fut stupide ou grandiose», évidente allusion au cher Gros Léon, puisque le siècle qui l'a précédé, lui, a eu «le mérite d'avoir exprimé à la perfection et dans un langage définitif le drame qu'il a vécu», drame de la France mais de l'Europe tout entière, ainsi qu'en a témoigné le Discours sur l'universalité de la langue française de Rivarol.
Avant d'arriver à cette dégradation ou plutôt, à ce divorce précipité entre les mots et les choses, du moins, soyons modestes, entre les mots et les choses de la réalité française, Jacques Vier juge bon de nous livrer ce qu'il appelle «une simple remarque», toutefois de bon sens : «chacun de nos grands siècles littéraires avait créé un type d'homme dont la fonction principale était de s'exprimer, de communiquer aux autres, et sous des formes diverses, non par un trésor de connaissances éparses, mais une sagesse, une culture qui pouvait devenir un mode de vie et développer les relations de celui qui la recevait avec la nature ou avec la société : au XVIe siècle, le professeur humaniste et le collège, au XVIIe siècle, l'honnête homme et les salons, au XVIIIe siècle, le philosophe et les sociétés de pensée».
Si le drame du XIXe, qui tient au fait que «l'immense échec de la Révolution de 1848, l'épreuve cruciale, provoqua la réaction de la matière, et en particulier celle du déterminisme scientifique qui inaugurait l'âge positif», l'on y voit encore de grands esprits, «qu'ils viennent des lettres, des sciences, de la foi, ou des arts, communiquer sur les sommets». Ainsi, «Claude Bernard, Henri Poincaré, Pasteur, Bergson, Bourget, Barrès, Maurras, jusque dans leurs désaccords s'entendent pour donner un style et un langage qui ne s'achève qu'en 1914», comme si le Premier Conflit mondial, consacrant l'irruption des orages d'acier desquels Ernst Jünger semble s'être miraculeusement extrait, annonçait non seulement la Seconde Guerre mondiale, que traversera une fois de plus l'auteur des Falaises de marbre, mais les guerres de l'avenir, de notre avenir, «à supposer, écrit Jacques Vier, que le drame d'aujourd'hui doive être recherché dans la menace d'une guerre qui pourrait dégénérer en extermination totale, ou dans le sentiment humiliant et chaque jour plus accentué d'une décadence imméritée», hypothèse de plus en plus probable qui ne peut que donner plus de force à ce sentiment si difficilement définissable que pointe l'auteur : «Il me semble que nous éprouvons une gêne supplémentaire à convenir que ce drame, nous sommes incapables de le formuler. Un miroir même déformant nous soulagerait. Où est-il ? Tant de bavards, tant de discours, et pas un mot juste ! Beaucoup de médecins, aucun diagnostic. Les mots déracinés de leur terroir sont devenus interchangeables; l'impropriété verbale confinerait à la malhonnêteté intellectuelle, si l'on avait au moins le réconfort de déceler la préméditation chez le coupable». Notre drame, selon Jacques Vier, est donc celui de la formulation car en somme, ce que nous sommes bien incapables de formuler, voire, tout bonnement, de formuler de façon correcte, n'existe donc pas. Le nihilisme qui caractérise notre époque, depuis bien des lustres désormais, comme le Démon avance non seulement masqué mais à vrai dire sans réel visage une fois que nous nous serions avisés de lui ôter sa multitude de masques, comme le montre Bonaventura dans telle scène mémorable de ses Veilles.
Hélas, face à l'horreur qui menace, plus que jamais, de nous submerger, «la vérité c'est que notre langue a perdu, ou est en train de perdre, ses rares aptitudes à discerner et à fixer les problèmes, à passionner l'abstraction et à épanouir la synthèse. Si les guetteurs abandonnent leur poste parce qu'ils sont trop myopes ou parce qu'ils n'ont plus de voix, les populations ne se contenteront pas de retourner à l'état grégaire, car les troupeaux ont des chiens pour les garder, elles en viendront à la décomposition finale». Qui garde nos troupeaux ? Qui les guide, vers un autre destin que celui, réifié au possible, des abattoirs ?Ainsi, «la décomposition de la prose française» (nous sommes à la fin des années 50, je vous le rappelle...) qui se poursuit à grande allure depuis la fin de la dernière guerre était déjà commencée dès l'époque où André Thérive ne craignait pas d'intituler l'un de ses livres : Le français, langue morte», et Vier, qui au passage semble avoir oublié que Thérive avait ajouté un point d'interrogation au titre de son étude, preuve qu'il était ironiquement optimiste malgré le nombre de textes qu'il a consacrés à l'étude du mésusage de plus en plus courant du langage, est en train de se demander, comme lui-même le note juste après ce propos, «si les catégories du bien et du mal, comme celles du beau et du laid, n'ont pas été si rapidement vidées de leur contenu que parce que les mots eux-mêmes ne voulaient plus rien dire.»
Si, «jadis, le lecteur était un juge», il est «aujourd'hui devenu un complice, car «on lui a fait croire que la littérature ayant comme premier devoir d'exprimer la modernité, même et surtout quand celle-ci était scandaleuse, la langue devait être elle-même soumise à cette exigence «d'authenticité», jusqu'à s'accommoder du «rififi chez les hommes». Et le lecteur ne s'est pas aperçu qu'un écrivain qui altère ou méconnaît le sens des mots, qui introduit dans le vocabulaire, à la faveur d'une réussite littéraire, une incertitude ou une ambiguïté, sabote l'instrument de la pensée et outre-passe ses droits. Car il est faux que l'on enrichisse la sensibilité et à plus forte raison l'intelligence en détruisant des moyens d'expression laborieusement édifiés au cours des âges et qui sont les vraies richesses de l'humanité».
De fait, il est évident, déjà à l'époque où Jacques Vier posait ce constat amplement dépassé, et fleure bon, dirions-nous, une certaine naïveté qui n'est vraiment plus de mise, que «le lecteur d'aujourd'hui n'attend qu'un choc ou qu'une image», et «cette image doit être simple, brutale, répétée» car, «formé par le cinéma et bientôt par la télévision, il est naturellement incapable d'endurer une description de Balzac ou de George Sand, à plus forte raison de Proust qu'on aurait tort de considérer comme un précurseur du style moderne».
Ainsi, le lecteur moderne, poursuit Jacques Vier, «est promené de la suggestion brutale à l'étalage complaisant» alors que le mot, «créé pour le besoin immédiat, disparaît avec l'assouvissement», qui par sa nature annihile toute complexité étymologique du mot, qui est «un héritier» puisqu'il «est solidaire d'un organisme complexe, d'une phrase, solidaire elle-même du discours» que l'on a grand tort de confondre avec «une juxtaposition de jargons» qu'il est assez vite impossible de considérer «dans son ensemble», étant donné que «la complexité vraie ou simulée» exténue l'éloquence, et «que rien d'humain, de cohérent, de tangible» n'en sortira.Le discours censé être strictement informatif, qu'il soit prononcé devant une assemblée d'actionnaires, à l'Assemblée nationale ou devant un parterre de scientifiques, n'est que l'une des modalités de ce qu'Armand Robin, génialement, appelait la monotone ondée du sous-langage et que Jacques Vier désigne comme étant «une sorte de fumier ou de guano linguistique, carrefour de décompositions comme le fut le latin à l'époque gallo-romaine et qui prépare dans une nuit visqueuse la langue des siècles futurs», puisque si l'éloquence véritable «se nourrit de chaleur humaine», «les signes sonores de la vie moderne», eux, que Jacques Vier n'ose pas qualifier de mots, «ne sont plus que des fantômes glacés» ou des cadavres de mots selon l'expression de Jean-Richard Bloch dans son Destin du siècle, auteur et livre à peu près oubliés, dans lequel nous trouvons ce passage significatif : «La période que nous traversons offre l'exemple d'une crise verbale et d'une anémie du vocabulaire. Une partie de notre inquiétude vient de ce que nous ne détenons pas encore les mots de passe de l'époque. Cette inquiétude, quelques-uns la poussent jusqu'au malaise et à l'angoisse.»
Assez logiquement, l'analyse de Jacques Vier nous conduit vers le monde de la Machine, et «nous voici amenés à comprendre les raisons pour lesquelles le XXe siècle demeure impuissant à définir, à nommer son propre drame. Mécanisé, dépersonnalisé, discontinu, notre langage issu du rythme même de notre vie, médiatise toutes choses et les fait apparaître sous le
Il serait bien sûr faux d'invoquer «l'usage qui représente, nul n'en doute, la vitalité de cette langue», illustrée, parmi tant d'autres études imaginant ce que pourrait être (ou plutôt : aurait pu être) le futur de la langue française, par une brève méditation de Léon Bollack se demandant, en 1903, ce qu'elle aurait pu être un siècle plus tard (2), mais il n'en faut pas moins constater que le «mariage de raison sinon d'amour du style et de l'usage s'est rompu, submergé par l'invasion du néologisme», laquelle «provient, prenons-y garde, d'un éparpillement de l'être, d'un vertigineux tourbillon de l'existence; l'argot, le sport, la technique, la science, représentent des manières diverses de s'exprimer, simplement juxtaposées, entre lesquelles aucun accord n'est possible, et qui
Conscient du fait qu'il eût peut-être semblé plus logique d'intituler sa conférence De la dissolution des rapports sociaux à la dissolution du langage, puisque «le langage ne fait, en règle générale, que traduire l'affaissement ou l'élévation des mœurs» et parce qu'un «thermomètre enregistre la température et ne la provoque pas», Jacques Vier, et cela d'entrée de jeu, opère un retournement saisissant qui l'éloigne de la rigueur universitaire ce mastic malodorant avec lequel les imbéciles colmatent les lézardes de leurs petites chapelles intellectuelles, pour rejoindre un bord nettement plus mystique : «Mais enfin, écrit-il ainsi, pourquoi le monde, œuvre de la parole divine, ne se déferait-il pas aux vibrations malfaisantes ou incohérentes de la parole humaine ?», ce propos entrant en étrange résonance, par-delà les années et les langues, avec la saisissante peinte que Cormac McCarthy a donnée dans La Route d'une dissolution du monde faute de mots pour le dire.
Notes
(1) Un ouvrage que Jacques Vier intitule Traité de décomposition.
(2) Lequel, faisant la balance entre les éléments de conservation et les éléments transformistes, comme il les appelle, travaillant plus ou moins visiblement toute langue, pouvait raisonnablement conclure que, «Si nous voulons que la langue française soit encore choisie par d'autres peuples dans leurs rapports mutuels, si nous sommes possédés du désir impérieux de propager notre idiome bien-aimé, nous devons utiliser avec acharnement tous les moyens employables pour le doter de toujours plus de logique, de toujours plus de précision, de toujours plus de clarté.»
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