« Le Grand Soir de Jérôme Deshusses | Page d'accueil
07/09/2026
Norte d'Edmundo Paz Soldán

Photographie (détail) de Juan Asensio.
Saluons l'efficacité avec laquelle Edmundo Paz Soldán entrelace dans Norte (1), publié dans sa langue d'origine en 2011, plusieurs trames narratives, comme il l'avait déjà fait dans Los vivos y los muertos en 2008, s'inspirant d'Agatha Christie (Dix petits nègres comme de William Faulkner (Tandis que j'agonise), chacune de ces trames insérant dans ses voisines les plus proches et mêmes les plus lointaines des motifs plus ou moins discrets, composant donc une toile aux moirures complexes, entretissant différentes thématiques, toutes je crois (comme la présence obsédante et dangereuse de la frontière, la circulation perpétuelle de l'horreur, y compris par les voies artificielles des chemins de fer, la folie dans ses liens avec la création artistique, l'impossibilité de toute communication, les affres de la production littéraire, etc.), toutes donc pouvant être rassemblées dans le foyer où brûle, avec une intensité variable quoique constante, la flamme d'un mal dont la figure principale est celle de l’Innommable, entité contraire, inverse plutôt, de Dieu, au culte démoniaque duquel le tueur en série dont l'auteur nous narre les méfaits est initié, pour le moins douloureusement, en prison. C'est dans un roman postérieur à Norte, traduit (toujours par Robert Amutio, Gallimard, coll. Du monde entier, 2020) par La Vierge du mal, un titre qui s'éloigne franchement du titre original, le trahit donc quelque peu puisque celui-ci évoque la propagation de la peste dans une prison du nom de La Casona, que l'auteur fera de l'Innommable une déesse ayant perdu de son aura satanique, et dont nous est expliquée l'origine du «culte indigène, qui avait survécu comme quelque chose de plutôt marginal parce que son message de vengeance ne s'adressait pas uniquement aux puissants mais à tous les êtres humains» (p. 115). Si la structure de ces deux textes présente d'incontestables similarités, l'architecture d'ensemble diffère car, dans Norte, l'action s'éteint avec la mort du tueur en série, alors que La Vierge du mal ne semble pas vraiment affirmer que la prise d'assaut de La Casona par les forces spéciales va mettre un terme au fléau épidémique, même si les autorités ont décidé d'autoriser de nouveau le culte de l'Innommable; c'est que, comme le dit un des nombreux personnages de ce roman de la prolifération (des échanges de tous genres, de la vermine, des parasites, de l'épidémie) à celui qui lui assure que le pire est derrière eux : «Ça, c'est rien» (p. 396).
Si les récits prolifèrent, ils parviennent «à trouver une colonne vertébrale» (p. 79), à la différence des propos que tient Fabián à sa maîtresse, Michelle, comme si c'est en songeant d'abord à un cœur, évidemment pourri, des ténèbres, qu'Edmundo Paz Soldán avait réussi à bâtir une structure aux excroissances multiples, d'une modernité sordide, malade, contaminée, cette contamination paraissant même s'étendre jusqu'à la langue, plus d'une fois malmenée, mais nous présentant finalement le visage assez rassurant d'un mal diffus, quotidien : enfermement dans des cellules, de prison ou d'asile, viols et meurtres auxquels on finit bien par s'habituer s'ils ne sont relatés que par la presse dans sa rubrique des faits divers, petits boulots vaguement légaux, en tout cas minables et risqués mais payant bien, de chaque côté de l'énorme frontière, agissant comme une pompe animée d'un double mouvement, courant aspirant tout ce qui se trouve à sa portée puis jet d'expulsion et vice-versa : le cœur des ténèbres n'est pas tant double que jumeau, les États-Unis restant bien sûr le grand Attracteur qui engloutit tout.
On pense, du moins selon la quatrième de couverture du roman, bien moins à Bret Easton Ellis qu'à l'ironie grinçante de Roberto Bolaño à l'endroit des universitaires peu orthodoxes (2) collectionnant par exemple «des métacitations sur l'art, des dessins sur des dessinateurs, des textes qui se référaient à d'autres textes» (p. 119) comme si, face à une réalité de plus en plus désespérante, les jeux de mots et les références spéculaires restaient le seul recours pour toute personne quelque peu censée, ou encore à Ernesto Sabato édifiant, souterrainement, son labyrinthe de terreur, où n'osera s'aventurer qu'un élu démoniaque qui, comme le tueur en série de Norte enfermé dans la prison de Starke, se verra confronté à une idole sanguinaire et sortira transformé de son initiation indicible, ou encore à l'extrême âpreté, à la froideur de lame de scalpel de l'écriture des premiers romans de Cormac McCarthy, comme Un Enfant de Dieu, ou même au discours désabusé du Shériff de No Country for Old Men (3).
Une autre thématique semble relier ces différents auteurs, bien des fois exposée dans Norte, dont l'atmosphère générale est pré-apocalyptique, toute vibrante d'une attente des événements terminaux, comme ce sera également le cas dans La Vierge
du mal, telles «visions d'incendies et d'inondations qui en finissaient avec le monde» (p. 112), ou encore ces «visions d'incendies et de pluies, d'abîmes qui s'ouvraient dans la terre» (p. 114), qui favoriseraient l'élection à rebours, puisqu'il serait alors l'unique survivant (cf. p. 131) de cet ultime éventrement du monde, qu'est celui qu'on a surnommé le Railroad Killer même si, ailleurs, il ne semble pas être le dernier hommes traditionnel des histoires post-apocalyptiques comme Dissipatio de Guido Morselli mais l'annonciateur et le témoin de l'Innommable : «Des cendres partout, comme il imaginait que le monde allait se trouver le jour d'après la fin. Ensuite, un prophète à longue et noire chevelure s'incarnait et conduisait les survivants à une terre promise. C'était l'Innommable» (p. 160).Comme le Roi en jaune de Chambers, l'Innommable, une fois qu'il a été intronisé, pour ainsi dire, lors de la mémorable scène où Randy, un des caïds de la prison où Jesús (notre tueur en série) a été incarcéré, l'initie à son culte impie, Innommable qu'il est même possible d'invoquer par le biais d'un Notre Père satanique (cf. pp. 133-4 : Père innommable qui n'es pas dans les cieux, etc.), n'est présenté que par facettes, même si nous apprenons vers la fin du roman qu'il peut à bon droit être considéré comme un archonte, et c'est là un nouveau rapprochement avec Ernesto Sabato, cette fois-ci avec le troisième et dernier de ses romans, L'Ange des ténèbres, puisqu'il semble que Dieu ait déserté notre planète («Le néant était le néant», écrit l'auteur dans La Vierge du mal, p. 196 ou encore : «Quel Seigneur , mon Dieu ? Il n'y avait personne derrière les nuages, rien que l'immensité, le ciel infini, où il est si facile de se perdre», p. 184), pour en confier la juridiction à «un Dieu mineur, un rebelle. L'Innommable. C'était la seule explication à autant d'imperfections sur la terre» (p. 319), lesquelles, curieusement dans l'esprit de ce dangereux illuminé, ne pourront qu'être éradiquées par sa propre action, puisqu'il «parlait de sa mission sur terre et des rêves où il voyageait en train, une épée de feu à la main, faisant régler la justice. Des trains qui naviguaient sur des fleuves de sang, sous un ciel de plomb et une persistante pluie de cendres» (p. 321). Dans La Vierge du mal, identiquement, Dieu semble avoir délégué son rôle éminent à quelque archonte qu'il s'agira de parvenir à implorer, sans beaucoup d'effet apparemment, puisque le fait de rétablir, après l'avoir interdit, son culte, ne freinera guère la propagation d'un mystérieux virus (4) : «Lui, parce que le Supérieur était le seul Lui, n'écoutait pas. Ou bien s'il écoutait, il n'intercédait pas pour nous. Il laissait au Mauvais sa liberté de faire ce qu'il voulait. Il le laissait envahir le corps et détruire n'importe quelle tentative de société dans le monde. Il nous laissait nous défendre avec ce que nous savions, qui n'était pas peu, mais ça en avait l'air» (p. 223).
Note
(1) Ce sont les éditions Gallimard qui en 2014 en ont donné la traduction française, par Robert Amutio. La copie a été bien relue, à l'exception d'un terme manquant dans la phrase suivante : «Si nous l'arrêtons, soyez sûre qu'il aura droit [à] un avocat» (p. 277).
(2) Notons à ce propos que le tueur en série lui aussi écrit, et pas qu'une peu, plusieurs cahiers de textes à l'orthographe approximative qui sont éparpillés «comme des clés secrètes qui, une fois désenterrées, marqueraient les contours de son déchirement» (p.159), l'ensemble de ces cahiers constituant «le Livre des Révélations» à la thématique, on s'en doute, elle-même apocalyptique : «Il savait pas comment ça arrivait, mais il y avait un moment dans l'écriture où apparaissaient des visions de villes incendiées, de bois dévorés par la fumée, d'orages qui noyaient des enfants, de chevaux agonisants, de femmes épileptiques, d'enfants attardés et de fleuves de sang» (p. 160).
(3) Tenu par le Ranger Fernandes : «C'était facile e comprendre que le mal attirait, fascinait, séduisait. C'était plus complexe d'accepter que le mal, l'horreur, l'abîme, soit une part fondamentale de la vie. Significatif, que le FBI ait un type chargé de se fourrer dans la tête des tueurs en série : quelqu'un devait le faire. Mais Fernandez était arrivé à la conclusion que le mieux était de ne pas essayer de les comprendre. Ils étaient, un point c'est tout. il fallait les arrêter et les liquider avec une injection létale» (p. 241, ce qui sera bel et bien le sort qui attendra notre tueur en série.
(4) Pas certain qu'il s'agisse de la peste : "Ce n'était pas la malaria mais quelque chose de plus puissant, une nouvelle version d'un vieux virus ou un virus tout neuf qui attaquait les humains pour la première fois ou une vieille version si oubliée qu'il ressuscitait et c'était comme s'il commençait de nouveau" (p. 213). Notons, mais il ne s'agit là que d'une toute banale remarque, qu'il serait sans doute possible de filer la comparaison entre ce roman et Dosadi de Frank Herbert, précédemment évoqué dans la Zone, l'un et l'autre décrivant, en somme, les interférences entre un milieu clos ou parfaitement clos, prison cité ou cité prison coupée de l'univers par le mur de Dieu, la présence du Mal et celle d'une entité supérieure invisible, l'Innommable ou bien les Gowachins.
Lien permanent | Tags : littérature, critique littéraire, norte, edmundo paz soldán |
|
Imprimer




























































