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28/10/2026
Entretien avec Le Cri du Peuple

Je donne ici l'intégralité de ma réponse à la première question de l'entretien avec Loup Viallet et Nina Pravda récemment paru dans le premier numéro, prometteur s'il en est, de la revue Le Cri du Peuple qui, alors que nous échangions, s'intitulait encore Contre-poison, un titre ma foi explicite !
1. Dans 1984, George Orwell décrit une langue mutilée, conçue pour rendre certaines pensées littéralement impensables. Comment percevez-vous aujourd’hui l’emprise du sabir managérial sur la pensée ? Peut-on assimiler l’absence de style, l’écriture plate et sans aspérités à une forme de novlangue littéraire ?Juan Asensio
Le mécanisme inventé par Orwell dans 1984 est encore plus retors que vous ne le dites puisque, prononçant, écrivant voire pensant à un mot, on prononce, écrit ou pense à un autre, son contraire bien sûr. Il y a donc, en plus d’une réduction drastique de la palette, disons du nombre de mots mis à notre disposition, un pervertissement de leur signification. C'est dans ses fameux Principes de la novlangue que George Orwell évoque les caractéristiques d'un langage mécaniquement appauvri, censé triompher aux alentours de 2050, une fois qu'il aura remplacé complètement l'ancilangue, et appauvri au point de parvenir à «réduire l'être humain à quelque chose qui tiendrait du cerveau enfermé dans un bocal», comme l'écrivait le romancier lui-même. Selon le génial Anthony Burgess dans 1984-1985, auteur, je vous le rappelle, d’un roman mondialement célèbre, qui lui aussi figura dans L’Orange mécanique un langage altéré, le nasdat, véhicule de l’ultra-violence, Orwell n’aurait à vrai dire pas eu beaucoup d'efforts d'imagination à déployer pour inventer ce langage rabougri puisque son modèle se trouvait sous ses yeux ou plutôt, dans ses oreilles : «Nous avons déjà un langage auxiliaire mondial : l'anglais. C'est la langue du commerce et de la circulation aérienne, par exemple. Dans les années 30, Ogden et Richards fabriquèrent une forme d'anglais réduit, limité à environ huit cent cinquante mots, et qu'ils appelèrent le basic. Le gouvernement britannique en acheta les droits, et c'est là qu'Orwell entrevit la possibilité d'une langue claire, simple et orthodoxe, imposée au peuple par l’État». Burgess poursuit sur sa lancée, et cette prévision, on me l'accordera, convient parfaitement au délire de purification linguistique qui agite les mégères et viragos féministes désireux de transformer la langue française en un parc pour enfant (bien évidemment asexué) javellisé jusqu'à son dernier atome de non-conformité sémantique, en affirmant qu'il ne doute pas que, «en Grande-Bretagne, l'on voie poindre un jour une loi sur des restrictions du langage. Certains termes racistes comme kike (youpin), sheeny (youtre), wog (bicot) et wop (macaroni) et, le plus terrible de tous, nigger (nègre), sont déjà tabous, comme autrefois les obscénités de quatre lettres. La prochaine mesure sera de les mettre hors la loi». Mais ce mouvement de purification du champ lexical ne s'arrêtera évidemment pas là, ajoute Anthony Burgess, puisqu'il s'agira très vite de faire interdire des termes tels que « poofter (empaffé), fag (pédé), pansy (lopette), etc.», ce qui signifie qu'à ce rythme-là, « même votre bouquet de pensées (pansies) disposé sur un guéridon du salon risque de tomber sous le coup de la loi, à moins que vous ne le baptisiez bouquet de géraniums».
Pardonnez-moi d’avoir été un peu long en effectuant ce détour mais il faut bien poser les termes de notre débat, et revenir, donc, au plus fameux modèle de ce sabir managérial comme vous le nommez, qui fut plus récemment complété par une analyse que je tiens pour remarquable, Défense et illustration de la novlangue française de Jaime Semprun : la novlangue ne peut s'opposer, logiquement, qu'à la langue qu'elle vise à remplacer, langue que l’essayiste baptise, fort logiquement là encore, l'archéolangue, dont la suppression bientôt totale ne pourra constituer qu'un heureux événement et avènement, ceux d'une société dont l'effondrement «si bien agencé de nos commodités techniques» pourrait seul faire renaître «d'anciennes pratiques» condamnables, comme celle consistant à croire, douce folie réactionnaire, que «cette langue périmée était une sorte de dépôt sacré, voire qu'en elle résidait quelque chose comme une âme immortelle, l'Esprit, le Verbe et autres chimères métaphysiques». Nous pourrions ajouter, à la liste non exhaustive de ces chimères, le style. La voici donc, cette novlangue managériale, que quelque courageux rédacteur des débats comme c’est mon cas en me rendant au siège de grandes entreprises, entend et retranscrit plusieurs heures par jour, pour laquelle il faudrait proposer quelque version française du Dictionnaire de l’inhumain, langage transparent, efficient, techniciste en diable, inhumain donc, réduisant les personnes, vous et moi, à des ressources humaines, elles-mêmes dénombrables en ETP (ou équivalents temps plein) ! On ne peut pas dire que ce langage privé d’émotion, tout entier orienté par et vers l’amélioration de la production et de la rentabilité, cache ses intentions, n’est-ce pas ? Et pourtant, et cela bien au-delà de la seule sphère entrepreneuriale, nous l’entendons et l’employons quotidiennement, sans nous soucier, comme ne cessa de le répéter le grand Karl Kraus, cet incorrigible grogneur (norgler, en allemand), du fait que toute attaque répétée constamment contre le langage finit, bien plus vite qu’on ne le pense, par devenir une attaque contre les êtres qui l’utilisent.
Pour répondre à votre dernière question, je ne suis pas certain que l’absence de style qui caractérise la presque totalité des écrivains contemporains vous avez raison sur ce point, soit une espèce de novlangue parce que celle-ci, d’abord, se veut l’efficacité même, a un but et un seul : accroître l’empire et l’emprise de la Machine sur le règne du vivant, en réduisant ce dernier à n’être qu’une variable d’ajustement dans une longue suite de calculs dûment effectués par un logiciel comme Excel. Or, que veulent nos écrivants, comme ils le répètent à l’envi dès qu’on leur en donne la moindre occasion journalistique ? La liberté pardi ! Le bonheur, cette carcasse de chien crevé mimant la bête fauve qu’est la joie ! L’harmonie, que sais-je encore de beau, de grand et de fort ; en tout cas absolument tout ce qui n’intéresse pas la Machine, l’inverse tout bonnement de ce pour quoi elle accroît quotidiennement son règne qui bientôt, si nous n’y prenons garde, sera sans partage. Regardez-les donc, osez, même, les écouter, à longueur de propos convenu, relayés qu’ils sont par des présentateurs et des journalistes généralement profondément incultes, s’extasier sur la radicalité paraît-il inouïe de leurs explorations romanesques d’orifices plus ou moins propres, je parle bien sûr, n’est-ce pas et avant tout, de leur nombril, même s’ils ne dédaignent jamais s’aventurer ailleurs, puisqu’ils sont, comme Baudelaire, à la recherche de nouveau, qu’ils iront chercher en plongeant dans des gouffres creusés pour leur ambition lilliputienne ! Ma parole, ils sont absolument persuadés, pour le coup, qu’ils n’ont absolument, résolument aucun point commun avec un robot ou une intelligence artificielle, déjà capable, du reste, d’écrire un français plus correct, voire bien plus beau et littéraire, que le leur, alors allez donc leur dire que leur langue n’est finalement guère plus inventive, sans doute beaucoup moins d’ailleurs, que le sabir managérial !
Il faudrait donc, si nous parions sur le triomphe de cette langue littéraire qui n’en est pas une, de ce style sans style et de cette écriture plate, décolorée, directement trempée dans un préservatif comme l’écrivait Philippe Muray ou diluée dans les pertes qu’une sorcière formolisée comme l’est Annie Arnaux a passé son temps à filtrer pour nous en livrer, avec des roulements d’yeux extasiés, le nectar, il faudrait supposer qu’une telle langue se voulant et se disant littéraire est non seulement inefficace mais totalement puérile et stupide, puisqu’elle s’obstine à rechercher tout ce que la novlangue managériale si justement analysée par les travaux de Baptiste Rappin dédaigne. Vous me direz, et vous aurez raison, qu’il n’est absolument pas anormal de parier sur la stupidité de nos écrivains ou plutôt, comme je l’ai dit après d’autres, écrivants, et je ne pourrai bien sûr pas vous contredire, car nos imbéciles, nos ignorants sont, aussi, des optimistes béats, des ravis de la crèche dont le plus illustre poupon est l’affreux Augustin Trapenard, qui, je m’en réjouis tout de même pour sa si sensible complexion, lit chaque livre comme s’il s’agissait systématiquement de jouir, de jouir mécaniquement, sur commande.
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