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04/06/2009

Paul Gadenne l'oublié, préface à un texte impubliable, et de fait impublié

Crédits photographiques : Ingolfur Juliusson (Reuters).

4ab2a905cbe9f7b60e695db9bdfac087.jpgIl y a quelques mois, une charmante personne venant de terminer sa thèse sur Gadenne, Sophie Balso, me contacta pour me proposer de participer au dossier consacré à cet immense écrivain qui doit paraître dans la revue Europe dirigée par Jean-Baptiste Para. Je lui donnai mon accord, la rencontrai et lui envoyai donc mon article que je pouvais, selon elle, orienter à ma guise.
Un de mes articles dans Europe ?
Je n'y ai jamais vraiment cru, ne pariant d'ailleurs plus guère sur la possibilité d'être publié, en France, par une revue, qu'elle soit prestigieuse ou même confidentielle.
Dans les deux cas, prestigieuse ou confidentielle et même, excellente ou nulle, elle semble régie par deux humeurs qu'elle ne peut manquer de secréter et qui circuleront dans ses veines jusqu'à l'empoisonner : l'esprit de chapelle et le consensus. Voyez, par exemple, la petite bande festivo-branchouille (Bertina, Rohe, Claro, etc.) qui s'abrite comme une seule tête (et un seul cerveau ?) sous le saule pleureur chronicartien d'Inculte.
Mon aveu est aussi banal que sincère. Certains accuseront le ton de mes articles. Ils changeront peut-être d'avis en lisant les quelques lignes qui suivront la publications de cette note. Il faudrait une armée de petits Derrida pour, ayant déconstruit mon texte, lui trouver matière (politique plus que religieuse, on verra que c'est ce qui m'est reproché) à critique. D'autres, qui ne se trompent hélas point, désigneront la trouille qui paralyse les esprits, y compris (surtout) ceux qui se mêlent de diriger des revues de moins en moins rentables, probablement parce que le public de lettrés désireux de les lire se réduit comme peau de chagrin.
Quelques-uns, épris d'idéal, penseront que, une fois de plus, je nourris ma légende noire et que c'est finalement dans l'ordre des choses que je sois réduit à gueuler dans mon in-pace.
Certes, tout le travail accompli sur ce blog pourrait être compris, je crois, comme celui d'un nécessaire désaisissement; il suffit pour s'en convaincre de constater que j'ai supprimé tous les liens qui menaient vers des blogs que de toute façon je ne lisais plus depuis belle lurette (ceux de Ludovic Maubreuil, Pierre Cormary, Bruno Gaultier, Guillaume Orignac, etc.), parce qu'ils ne m'intéressaient plus et ne m'ont probablement jamais intéressé que pour de mauvaises raisons, point strictement littéraires.
Europe donc : les dossiers consacrés à des auteurs sont certes inégaux, ce qui est le lot commun de ce genre d'entreprise mais ce n'est pas encore le reproche essentiel que l'on peut faire à cette revue. Les pages dites de création sont, elles, très souvent navrantes d'insignifiance, ce que j'avais également remarqué à propos d'une très belle revue, Conférence, dirigée par Christophe Carraud, à laquelle désormais Jean-Luc Evard participe. J'espère pour lui qu'il aura trouvé là une tribune non militante, puisqu'il avait l'air de reprocher le militantisme de la Zone, qui certes a le désavantage de passer peu inaperçu lorsqu'il s'agit de se faire publier par quelque respectable confrère...
Que voulez-vous, quand, dans un même numéro de Conférence, la traduction d'un texte de Rachel Bespaloff voisine avec la bluette d'une mère de famille qui se croit encore sur les bancs de sa classe de Lettres supérieures ou avec celle d'un sympathique jardinier qui se pique de composer des alexandrins en langue esquimaude, le ridicule se niche toujours du même côté, celui de la bêtise pontifiante, celui d'une stupidité qui, connaissant ses lettres, est incapable de s'appliquer leur premier enseignement : il faut, pour écrire, avoir quelque chose à dire.
Les auteurs de ces revues, hélas, n'ont bien souvent strictement rien à dire.
Quelques jours à peine après l'envoi de mon texte sur Gadenne, Sophie Balso me fit savoir que l'article ne convenait pas à Jean-Baptiste Para, sans réellement me préciser les points qui indisposaient cette très puissante personne, poète à ses heures. Connaissant la complexion de ces prudents, le derrière toujours assis entre les exigences (supposées) de l'Université et la volonté de toucher un public d'honnêtes hommes qui à mon sens est aussi chimérique que le talent de Florian Zeller, je relus mon texte, supprimai quelques passages acrimonieux qui pourtant expliquaient, mieux que mille thèses, les raisons profondes pour lesquelles Paul Gadenne continuait d'être un quasi inconnu, renvoyai finalement mon texte à Sophie Balso qui, je le suppose après l'avoir lu, me répondit, une nouvelle fois, tout aussi vaguement, que mon texte ne convenant toujours pas à notre Sphinx européiste, mieux valait que je renonce tout bonnement à le voir publié dans notre très prestigieuse revue.
Allais-je si facilement renoncer ?
Non, vous vous en doutiez.
J'écrivis donc à Jean-Baptiste Para, tel un pauvre Champollion demandant au Sphinx impassible de lui communiquer quelques maigres secrets sur la pierre de Rosette dont il avait la garde.
Le patron d'Europe me répondit qu'il avait le droit de refuser un texte sans même fournir de réponse mais, puisque j'y tenais, il m'expliqua en quelques deux ou trois mots que c'est la mention de la revue Liberté politique dans les quelques lignes de présentation bio-bibliographique que je lui avais fournies qui le fit se rétracter puis décréter que mon texte était, comme dirait Matzneff, im-pu-bli-able.
Je suis tellement peu méchant et rancunier, contrairement à quelque noire légende, aussi noire que fausse, que j'ai pour le coup accepté de publier la traduction faite par Para d'un beau texte de Cristina Campo... consacrée à une revue qui ne vit jamais le jour !
J'envoyai, de guerre lasse, mon texte sur Paul Gadenne, de plus en plus drastiquement réduit à sa portion congrue à un autre prudent, grand amateur des soirées mondaines les plus catho-huppées de Paris et de l'art ô combien subtil du baise-main de rombière : Michel Crépu, qui écrit bien lorsqu'il paraît repu de petits fours et de tournées d'ambassades en cocktails et écrit mal toutes les fois qu'il confond son métier d'écrivain avec celui de premier de raout comme on l'est de cordée.
Fidèle à ses métaphores (c'est même à cette caractéristique que l'on reconnaît un grand auteur), Crépu me répondit qu'il était prêt à me publier à condition que je réduisis, une nouvelle fois drastiquement (mais que restait-il donc à réduire, mon Dieu, de mon pauvre texte aussi étique qu'un loup en maraude ?) la consommation de mon bolide en carburant bloyen, aussi énergétique que polluant.
Je m'exécutai, le croirez-vous !, et envoyai à Crépu un texte qu'eût été capable de composer, les yeux fermés, un professeur de collège, voire un impétrant n'ayant pas même réussi son Capes.
Vous pouvez imaginer ce qu'il m'en coûta de châtrer mon texte, selon le conseil (pardon : l'ordre) qu'un paltoquet du nom de Philippe Verdin, autrefois puissant aux éditions du Cerf, me donna si je voulais que mon texte consacré à George Steiner passât sous les fourches caudines (sic) de sa prestigieuse maison...
À ce jour, soit près de trois ou quatre mois après la date de mon texte déplumé, Michel Crépu, certes occupé puisqu'il doit inaugurer la Maison Festive et Catholique de l'Écrivain Raouteur (soit la MFCER, imprononçable je le crains) ne m'a point communiqué son très précieux sentiment sur cet article peu gourmand en essence plombée par ce vil pollueur qu'est Léon Bloy.
Incapable de m'avouer vaincu, je décidai d'envoyer ce texte décidément maudit à Lakis Poguidis de L'Atelier du roman qui me donna la singulière réponse suivante, dont je résume l'esprit : mon cher Juan, votre article aurait sans problème trouvé sa place dans un dossier tout entier consacré à Paul Gadenne (que nous n'envisageons pas de publier pour le moment), pour l'excellente raison qu'il eût présenté à nos lecteurs la dimension religieuse de ses romans, aspect qu'il ne m'intéresse aucunement de développer par le biais d'un seul article qui serait, dans ma revue, aussi visible qu'un nez au milieu d'une figure, voire encore plus visible.
Ces prudentes circonlocutions étaient, tout du moins c'est ainsi que je les ai comprises, synonymes d'un définitif (mais, pour une fois, raisonné) avis négatif.
L'aventure, pardon, la non-aventure de ce petit texte que je donnerai à lire dans quelques jours sera presque close lorsque j'aurais précisé que, à tout hasard, j'ai envoyé son manuscrit (parce que, voyez-vous, les textes envoyés par courriel, chez nous, ce n'est ab-so-lu-ment-pas-pos-si-b-l-e, cher Môhnncieux...) à telle prestigieuse revue dirigée par celui que j'ai surnommé le meilleur de nos plus mauvais écrivains, vous avez deviné ?
Mais oui, il s'agit de L'Infini de Philippe Sollers, me croirez-vous ?
Nul ne me reprochera, je l'espère, de n'avoir pas, au moyen de toutes les rames disponibles, tenté de faire avancer quelque peu mon pauvre esquif gadénien !
Devinez quelle fut la réponse de l'ancêtre antédiluvien des jumeaux les plus célèbres d'Europe voire du monde après les Bogdanoof, Yannick Meyronnis et François Haënel ou l'inverse, je les confonds toujours ?
Décidément, c'est toujours une trop forte visibilité (comme disent les ânes, donc à peu près tout le monde hélas) que l'on me jette à la face !
Visibilité, trop grande visibilité de Liberté politique dans mon parcours selon Jean-Baptiste Para, alors que je n'ai dû y écrire que deux ou trois fois, et que cette revue du reste s'honore par sa grande qualité de réflexion.
Visibilité, trop grande visibilité des échardes bloyennes dans le corps tout maladif de ce pauvre Gadenne selon Michel Crépu (le Nez absolu !), qui reniflerait du Léon Bloy jusque dans les lignes transparentes, sans odeur et sans saveur d'un Éric Chevillard.
Visibilité, trop grande visibilité de la thématique bien évidemment religieuse (quel autre nom lui donner, messieurs les amateurs de visible ?) des magnifiques textes de ce romancier.
Seulement, on pourra le disséquer un bon milliard de fois, voire le tordre et le distendre dans tous les sens, scruter l'Infâme dans le dernier quark de sa pauvre chair martyrisée, rien à faire : Paul Gadenne est un auteur hanté par Dieu.
Que cela emmerde tous les imbéciles, prudents, universitaires et écrivains qui taisent notre romancier parce qu'il est incontestablement plus grand qu'eux ne le seront jamais, ma foi, Paul Gadenne, tout humble qu'il fût, doit bien s'en amuser...