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18/03/2004

Le diable probablement... Entretien avec le père Charles Chossonnery, exorciste

Crédits photographiques : Pat Roque (AP Photo).

«Le progrès fait des porte-monnaie de peau humaine.»
Karl Kraus, Pro Domo et Mundo.


Après tout, j'aurais quelque malhonnêteté, puisque j'affirme qu'il faut rendre aux mots leur signification véritable, de ne pas appeler un chat un chat ou, moins prosaïquement, de prétendre que le Mal n'est rien de plus qu'une dommageable moisissure dont un simple désinfectant nous débarrassera à coup sûr, idée ridicule dans laquelle les apôtres du Progrès macèrent depuis des lustres, sans qu'aucun déchaînement d'horreur ne puisse venir, semble-t-il, à bout de leur optimisme béat. Dès lors, il faut bien donner à ce Mal une origine et éviter de prétendre, comme le font nos philosophes (et bien sûr beaucoup, de plus en plus de nos prêtres), qu'il n'est rien de plus qu'un défaut sur la toile provenant du fait que nous, pauvres observateurs, n'avons pas pris suffisamment de recul pour contempler le chef-d’œuvre dans son harmonie. Le problème, mais il est de taille, c'est que je suis de plus en plus certain que ceux-là mêmes qui devraient être assurés de l'existence d'une conscience surnaturellement et tout entière mauvaise ne sont absolument plus certains qu'elle existe, que le démon existe... Il est vrai que nombre de nos prélats auraient quelque difficulté à croire à Satan puisqu'ils ont depuis belle lurette admis que Dieu avait la figure d'un vieux grison pétri de culture démocratico-humanitaire...
Voici en tout cas un entretien que j'eus avec le Père Charles Chossonnery, alors exorciste du diocèse de Lyon, dont je ne sais aujourd'hui plus rien. Me hante encore son malicieux regard d'un bleu délavé qu'il me décochait quand, dans notre dialogue, je tentai de lui faire dire que, finalement, malgré ou peut-être à cause de tout ce qu'il avait vu de ses propres yeux, il ne croyait plus guère à l'ami qui, comme Bernanos l'écrit, ne reste jamais jusqu'à la fin...
Je ne cesse de penser, aussi, plutôt qu'au film de Friedkin où l'on voit tout de même un homme à la foi vacillante donner sa vie pour sauver l'innocente possédée, au mystérieux récit du grand Gustaw Herling sur le thème des voies retorses que le Mal emprunte pour châtier les prétentieux... Il faut d'ailleurs lire et relire, à ce sujet difficile, le remarquable entretien que Herling accorda à Edith de la Héronnière sur la question du Mal et de ses liens avec la littérature dans Variations sur les ténèbres...

Voici, donc, cet entretien.

«L'innommable du mal dessine à jamais le champ dans lequel la pensée ne pourra pas s'arrêter de penser.»
Yves Ledure, L'impossible figuration du Mal, in Le Mal et le Diable. Leurs figures à la fin du Moyen Age (Beauchesne, coll. Culture et Christianisme, n°4, 1997), p. 266.


Je publie ici les réponses à quelques questions auxquelles, naguère, le Père Chossonnery prit, avec une très grande amabilité et patience, le temps de répondre. Ayant égaré l'original de ces questions, elles ont toutes été réécrites de mémoire. Que le Père Chossonnery veuille excuser par avance, les inévitables différences qu'il constatera entre l'original du questionnaire qu'il a lu et cette version publiée; cependant, je pense que l'esprit de mes questions a été respecté, l'essentiel donc.

Juan Asensio
Et, tout d'abord, Père, dans cette première question qui concerne votre ministère, celui de l'exorcistat, — un parmi les quatre mineurs conférés aux prêtres —, un très rapide pointage historique. Les exorcismes, on le sait, ont d'abord été pratiqués par le Christ, certain épisode célèbre, comme celui des pourceaux de Gérasa (cf. Mc 5, 1-20; Mt 8, 28-34; Lc 8, 26-39) en témoigne; par les apôtres aussi, qui, tout comme le Christ, distinguent parfaitement les deux pouvoirs, celui de l'exorcisme et celui de la guérison des maladies — cette précision, pour les tenanciers d'une réduction du phénomène de possession à celui de maladie. Immédiatement, on comprend que l'exorcisme est avant tout une praxis plus qu'une connaissance purement théorique, peut-être non exempte de quelque complaisance intellectuelle. Très vite, l'exorcisme devient la marque de fabrique de la très jeune Église: Justin Martyr, au IIe siècle, écrit dans son Dialogue avec Tryphon (85, 3) que l'expulsion du Démon est pratiquée par la seule profération du nom du Christ, sous la forme de l'adjuration reprise du symbole de foi Au nom de Jésus-Christ crucifié sous ponce Pilate : Si vous adjurez [exorkizête] les démons au nom de n'importe lequel des rois [...], ils ne se soumettent pas. Si, au contraire, l'un de vous l'adjure au nom du Dieu d'Abraham, du Dieu d'Isaac et du Dieu de Jacob, il se soumettra [...]. Saint Irénée (Adversus Haereses, 2, 6, 2), puis Tertullien (Apologeticum, 23, 4) attestent à leur tour cette puissance du Nom, tandis que le rituel de l'exorcisme s'enrichit de nouveaux gestes, comme celui de l'imposition des mains, de l'exsufflation ou de l'onction avec de l'huile. Très tôt également, on relève l'importance du jeûne. De plus, il ne faut pas oublier qu'à cette époque révolue, le baptême était déjà par lui-même un rituel d'exorcisme élaboré (cf. Cyrille de Jérusalem, Procatechesis, 9), alors que de nos jours celui-ci a presque totalement disparu, étant de plus considéré comme facultatif. A l'origine, le don d'exorcisme est parfaitement charismatique; il n'est ni une fonction, ni un titre, surtout pas une dignité ecclésiastique. Il faut attendre le concile de Laodicée (vers 360), pour qu'apparaisse le premier témoignage d'un statut spécifique des exorcistes. Ensuite, le Rituel Romain (1614) a codifié l'exercice très particulier et périlleux de l'exorcisme; resté tel quel jusqu'à une date récente, ce rituel a subi quelques petites modifications en 1926 et en 1952. Enfin, depuis 1990, un nouveau rituel est expérimenté, en toute discrétion, par les prêtres; il est appelé Rituel ad Interim. La tendance générale, nettement précipitée depuis le XIXe siècle, on le constate, est donc à la réduction du rituel de l'exorcisme. Quelle est votre position sur ce point, Père ?

Charles Chossonnery
Ce ministère a son sens, sa référence, sa légitimité en Jésus-Christ. Il importe de recadrer et d'interpréter ce ministère actuel. Il est inséré dans une tradition. Et toute tradition digne de ce nom n'est pas un fixisme répétitif mais une vitalité évolutive qui tisse une histoire. Le ministère actuel ne saurait donc être copie conforme des gestes du Christ mais il s'inspire et découle de l'action, de la parole d'autorité de Jésus-Christ et des pratiques des premiers chrétiens. Hier comme aujourd'hui, l'exorcisme est livré au Baptême. Au Baptême, solennellement, on fait profession de foi en Jésus-Christ, au Père, à l'Esprit Saint. On choisit. Donc aussi on élimine. C'est le mal et l'auteur du mal qui est éliminé, solennellement: d'où l'étymologie du mot exorcisme que vous soulignez à juste titre. Il s'agit bien d'une adjuration venant de l'autorité divine. Aux premiers temps de l'Église, cette pratique allait de soi. Les chrétiens, dans la foulée du premier Testament et surtout suite à la mort et à la Résurrection de Jésus-Christ, vainqueur du péché, du mal et de la mort, ont réussi à se démarquer des croyances polythéistes, superstitieuses, magiques, en condensant la victoire du Christ sur un seul opposant : Satan, le Diable. L'existence de Satan comme obstacle pervers à Dieu, à l'homme, au cosmos, allait de soi. Et cela est attesté par de nombreux textes. Mais tôt ou tard ce qui va de soi se retrouve mis en question par l'évolution de la vie et les influences et pressions extérieures.
C'est ainsi que l'Église a dû préciser et sa doctrine et ses pratiques. En dehors de l'Église l'on continuait à donner une trop grande place à Satan. C'est donc à l'occasion de déviances que l'Église redonne son identité: cette première intervention est relativement tardive, d'ailleurs, et locale, elle s'est faite au concile de Braga (Portugal) en 563. L'autre déclaration importante a été faite au IVe concile de Latran en 1215. Les ouvrages Satan de Georges Tavard (Desclée Novalis) et Le Diable, oui ou non de Pascal Thomas (Centurion) donnent ces indications.
Ces positions prises par l'Église sont motivées par la doctrine manichéiste qui faisait de Satan le symétrique de Dieu. Satan n'est pas principe, ni créateur, mais créature sur qui Dieu a pouvoir. Hélas, il existe toujours certains relents manichéistes !
Les rituels codifiés d'exorcisme, comme vous le signalez, arrivent donc bien après ces positions officielles. Et les rituels, l'histoire le dit — et Vatican II l'a bien montré — ne sont pas éternels. Le rituel en préparation, non encore publié officiellement, n'est pas une réduction des anciens rituels. Je le redis encore : une nouvelle formulation montre que la vie ne peut pas être un automatisme de répétition. On ne peut plus parler du transport comme au temps de la diligence. Attention aux arrière-pensées des fixistes ! Aujourd'hui, officiellement, il est demandé aux prêtres exorcistes d'être en contact avec la médecine et la pensée moderne. S'il en était autrement, que serait le DIALOGUE officiellement pratiqué ?

Juan Asensio
Nombre de nos lecteurs, j'en suis certain, ont à l'esprit certaine scènes éprouvantes de rituels d'exorcisme, tels qu'un film comme L'Exorciste, adapté du roman de William Peter Blatty, a pu les populariser. Il y a là, bien évidemment, une nette volonté de frapper les imaginations; cependant, la simple lecture de l'ouvrage que le Père Joseph Surin — qui fut l'exorciste officiel du célèbre couvent des Ursulines de Loudun, et plus particulièrement de Mère Jeanne des Anges — rédigea au soir de sa vie donne des frissons (Triomphe de l'Amour divin sur les puissances de l'Enfer, Jérôme Millon, coll. Atopia, 1990). Rappelons que le Père Surin, considéré par Malley comme l'homme peut-être le plus mystique du XVIIe siècle, sombra dans un déséquilibre mental, à la suite de ses exorcismes, qui jamais toutefois ne lui ôta l'usage de sa raison: il fut interné pendant vingt ans dans le cachot d'une infirmerie, au collège de Bordeaux. Avant que vous ne nous décriviez, mon Père, les modes d'infestation diabolique, détaillons pour nos lecteurs ce que dit le Rituel Romain sur la possession. Tout d'abord, la première consigne donnée à l'exorciste est qu'il ne croie pas facilement à la possession (In primis ne facile credat aliquem a daemonis obsessum esse); la deuxième, que l'exorciste sache quels signes distinguent le possédé de personnes tourmentées par la mélancolie, l'hystérie, l'épilepsie ou toutes autres formes de névroses (Nota habeat ea signa quibus obsessus dignoscitur ab iis qui vel atrabile, vel morbo aliquo laborant); la troisième, sans doute la plus connue du grand public, qui indique trois signes particuliers de la possession : signa autem obsidentis daemonis sunt : 1 — ignota lingua loqui pluribus verbis, vel loquentem intelligere; 2 — distantia et occulta patefacere; 3 — vires supra aetatis seu conditionis naturam ostendere. En bonne traduction française, ces trois signes sont donc : 1 — l'usage ou l'intelligence d'une langue inconnue; 2 — la connaissance de faits distants ou cachés; 3 — enfin, la manifestation d'une force physique dépassant l'âge ou la condition du sujet.

Charles Chossonnery
En union avec les exorcistes (car nous nous rencontrons et échangeons), je rencontre beaucoup de personnes qui se dirent possédées, donc privées de leur autonomie par Satan ou un mauvais esprit. Je dis: attention à la surenchère et au simplisme. Il convient d'examiner d'abord si celui qui se dit VICTIME est totalement INNOCENT... Ne peut-on pas ainsi, même si l'on est victime, devenir COMPLICE et même sympathisant du mal et des ses auteurs ? Ne peut-on pas encore, dans un genre de contre-attaque ou de vengeance, devenir AGENT et ACTEUR qui pense, projette, prémédite, exécute une riposte de même nature que celle du mal subi ?
Par analogie avec l'échelle de Richter, il convient de mesurer la gradation des dégâts:
— Ce mal attribué à un agent extra-terrestre, le démon de La Bible et de la Tradition chrétienne ou à un mauvais esprit, n'est-il pas la manifestation de la partie ténébreuse de moi-même ? Saint Paul (Épître aux Romains, 7, 14 et sq.) déplore ne pas pouvoir faire le bien qu'il veut et faire le mal qu'il ne veut pas.
— Ce mal qui m'aliène ne vient-il pas d'un proche, d'un voisin, d'un autre qui a bien les pieds sur terre, avec qui je suis en conflit, ayant mes propres torts ?
— Ce mal ne vient-il pas de l'influence acceptée (et non rejetée) d'un lobby, d'une mafia, d'un snobisme de bas-fonds ?
— Ce mal dépasse-t-il les limites de la perversion humaine connue ? Les tristes exemples d'auteurs de génocides, de tueurs à répétition, de tous ceux qui s'identifient aux législateurs absolus, capables de vouloir DÉCRÉER pour refaire un autre monde qu'ils veulent gérer font-ils tout ce mal d'eux-mêmes, ou se réfèrent-ils à Satan, tel que le désigne La Bible et la Tradition chrétienne ? La question se pose et se posera toujours.
En d'autres termes, termes, on peut dire que l'expression possédé(e) du démon, avant d'être employée avec prudence (parce qu'il met plusieurs réalités différentes à la même enseigne), exige de nombreuses distinctions. Affirmer que l'on n'est plus soi-même relève de différentes situations que l'on peut présenter ainsi:
A — L'Influence
En famille, en société, de par l'histoire et l'historicité, l'environnement, tout être humain subit des influences plus ou moins fortes, superficielles (la mode) ou profondes, état qui oriente plus ou moins vers l'idolâtrie.
B — La Séduction
Qui est toujours artificielle, mensongère, voire théâtrale. C'est le poisson qui mord à l'hameçon, au leurre, au mirage. On trompe par flatterie : Que vous êtes joli ! Que vous me semblez beau. On trompe par l'épouvante, par l'effarouchement qui fragilise, terrorise et diminue jusqu'à l'évacuation du goût et de la raison de vivre. Dire, avec le masque déformant d'une autorité abusive et non fondée : Tu n'es bon à rien. Tu échoueras. Je t'ai à l’œil, est une action assassine. Toute menace abusive et théâtrale est homicide.
On trompe avec le vrai: triste et suprême habilité qui consiste à suréclairer un aspect de la vérité et de laisser dans l'obscurité ses autres aspects. Ce procédé est attesté dans l'Évangile : le démon tente Jésus à partir de l'ÉCRITURE ! C'est ainsi que saint Paul pouvait dire que Satan est ange de lumière. Comme l'ambiguïté est une composante du réel, il est facile, par ruse, de trafiquer n'importe quoi.
C — L'Accaparement
L'occupation du champ de la conscience par un malaise, un manque, une défection, etc. Ceci conduit à l'obsession, à l'idée fixe, lancinante... et donc à la maladie.
D — L'Infestation
Qui est présence d'un virus d'ordre psychologique ou éthique : cet état est du ressort des habitudes, de l'habitus, du péché plus ou moins grave. C'est garder le ver dans le fruit.
E — L'état second
Constaté surtout suite à des expériences présomptueuses de spiritisme. Cet état qui part d'une avidité de faire des exploits ou des prouesses peut aller jusqu'à la volonté de franchir les limites du réel connu (par exemple, le dialogue avec les défunts) et conduire à la GNOSE : la connaissance ABSOLUE... Or, peut-on saisir l'insaisissable ? Une expérience d'état second, une modification d'état de conscience (drogue, manipulation mentale, lavage de cerveau) laissent traces et séquelles longues à se résorber.
F — L'Incorporation
... dont on parle beaucoup, et pas toujours selon la sagesse et la rigueur scientifiques ! Des auteurs sérieux (ainsi Anne Ancelin-Schützenberger dans Aïe mes aïeux ! parlant de fantômes, d'impression d'être habité par un autre) méritent une analyse: je cite, Ce ne sont pas les trépassés qui viennent nous hanter mais les lacunes laissées en nous par les secrets des autres (L'Écorce et le Noyau d'Abraham Nicolas et Török Marie, Aubier Flammarion, p. 429) Peut-être y a-t-il aussi dans cette prétendue incorporation un certain attrait pour la métamorphose...
G — La Possession
Qui elle aussi a son échelle de Richter :
— Il se peut qu'un jour de découragement (prières non exaucées), que quelqu'un, par dépit ou colère, se tourne vers Satan... comme l'on change de fournisseur lorsqu'il n'a pas donné satisfaction. Cette attitude peut engendre un trouble et une culpabilisation : pourquoi ? Parce que appeler et invoquer c'est, d'une certaine manière, donner une consistance, une impression de réalité. Comme le dit l'adage : Il suffit d'y croire pour que ce soit vrai... En réalité, le démon n'est pas venu pour autant, automatiquement. Mais l'appel déviant a créé dans la subjectivité une impression illusoire : il faut s'en dégager par le sacrement de réconciliation.
Dis-moi qui tu fréquentes et je te dirai qui tu es. Si l'on fréquente un sujet pervers, si l'on mise d'une façon ou d'une autre sur les capacités de l'Ennemi de Dieu, il s'ensuit toujours un malaise.
— Vient après la cas où l'on vendrait son âme au Diable par un acte signé de son propre sang et où l'on participerait à une liturgie type messe noire, laquelle est la copie invertie et subvertie du culte chrétien, allant parfois jusqu'à comprendre un meurtre ou des transgressions sexuelles. Un tel degré de perversion relève de l'ÉTHIQUE, d'un orgueil absurde, au plus bas degré. Ce genre d'état est clandestin, dangereux. C'est la rivalité mimétique de l'autorité divine. Une telle perversion dont le lieu se situe dans l'esprit, dans ce qu'il a de plus noble, rejoint ce que disent les Écritures et la Tradition à propos de Satan. Comment en dire plus ? Le lien entre un esprit humain et une conscience extra-terrestre, ni divine ni humaine, ne supporte qu'une subjectivité approchée pour employer un terme de Bachelard. Ici, la foi, la confiance en Dieu qui est Vie, Bonheur, Bonté, Beauté, Bien, est plus important que le savoir scientifique, philosophique, qui est insaisissable. Veillez et priez, dit Jésus, ce qui en dit long !
Vous parlez de Loudun. Le P. de Certeau a fort bien traité de la question. Je vous renvoie à son ouvrage: Les Possédés de Loudun ainsi qu'à La Fable Mystique.
Les critères de possession, connaissance et parler de langues étrangères, la voyance extralucide, la force herculéenne, ne sont plus aujourd'hui retenus comme ils l'ont été autrefois. Le principal critère est la HAINE, la VIOLENCE aveugle, l'orgueil démentiel de vouloir se constituer comme législateur absolu et néo-créateur, le crime subversif. Le péché contre le Saint-Esprit qui est mensonge à soi-même et qui ne va pas sans la trahison de soi.

Juan Asensio
Vous devez sans doute le constater bien plus évidemment que quiconque, mon Père : il y a actuellement, dans nos sociétés, une vogue d'un satanisme que nous pourrions qualifier de bon-enfant — dessins animés, films, etc. —, qui ne serait qu'amusant s'il n'était, d'abord, fondamentalement dangereux, s'il n'était que la partie visible d'un fond bourbeux : je songe à ses odieux crimes rituels, — le plus célèbre est celui de la compagne de Roman Polanski, Sharon Tate, par le très médiatique Charles Manson —, à ces profanations de sépulture qui naguère ont défrayé la chronique en juin 1996 à Toulon, à l'assassinat d'un prêtre, récemment, en Alsace. Je pourrais encore mentionner, comme signe d'une évidente banalisation du satanisme — voire institutionnalisation — les très célèbres églises anglo-saxonnes, celle dite de Satan d'Anton La Vey, Le Temple de Set fondé par Michael Aquino (lequel rompit avec son maître, La Vey, en 1975), mouvements influencés par une grande figure du satanisme contemporain, Aleister Crowley (1875-1947) qui fréquenta l'Ordre hermétique de la Golden Dawn (fondé en 1888 par deux médecins maçons ), avant de créer, en 1910, l'Ordo Templi Orientis (O.T.O.). Comme le dit l'adage, l'arbre cache la forêt, car, derrière ces grands massif d'un satanisme qui a pignon sur rue, se tapit une pléthore de groupuscules, une confuse nébuleuse d'individus interlopes (à ce sujet, peut-être faut-il remarquer que cette vaporisation du culte de Satan ne fait que mimer — car le Démon n'est que le singe de Dieu, selon Tertullien — la profusion des sectes d'inspiration plus ou moins catholique). Quelles raisons donner à cette montée en puissance du satanisme ? Faut-il écrire, avec Michel de Certeau (voir son article intitulé L'altérité diabolique, dans la revue Études, mars 1975, p. 409) : «Toujours est-il qu'aujourd'hui une certaine résurgence du satanisme est liée au déclin des idéologies, des philosophies et des religions, c'est-à-dire des grands repères symboliques. La vacuité qui s'ensuit et, partant, la multiplication des militants sans cause constituent une prédisposition pour entendre l'appel de Satan».

Charles Chossonnery
Cette recrudescence est indéniable. À cause du désarroi actuel. Pourquoi ce retour à Satan ? Parce que, pour une par de l'humanité, Satan, qu'il soit figure mythique ou entité mensongère toujours cachée, est intéressant et utile: hélas, c'est un fait !
Face aux échecs scandaleux, au mal polymorphe, face aux énigmes non encore résolues et toujours débattues, face à l'ambiguïté, l'ambivalence, les hommes s'interrogent. La morosité aidant, comme aussi, hélas, la délectation morose, autrement dit l'intérêt porté au sang à la une, fait que beaucoup rejettent un Dieu parfait, juste, bon... Ou bien ils mettent l'origine du mal en Dieu même (Janus à deux têtes), ou bien ils orientent leurs recherches vers un ailleurs..., un substitut, l'anti-Dieu du Judéo-christianisme. Satan alors, qu'il soit traité comme figure mythique ou comme entité entre Dieu et l'homme, peut être pris en considération, voire honoré, voire adoré et pourvu d'une toute-puissance. Il fonctionne alors, et il fait fonctionner la vie... il devient support de rechange... ! Quand on n'est pas content de son fournisseur, on s'adresse à son rival d'en face !, c'est ainsi que l'on parle de la beauté du Diable, du Diable dans la musique, du Diable promoteur de la liberté et du progrès, caution de la transgression et de toutes les escapades perverses : pour légitimer une profanation de cimetière, on se réfère au Diable, ce qui donne une certaine noblesse à la transgression et à la perversité. Le Prince de ce monde tel qu'on en parle dans l'Écriture est alors le Prince des bas-fonds du monde.
À propos de l'Église de Satan en Californie, le fondateur auquel vous faites allusion a précisément voulu mettre en valeur un substitut à tout ce qu'il conteste et rejette, Dieu, l'ordre social. Très vite il y eut dans cette Église des dissensions, puis un déclin. Il faut savoir que le principal tenant de cette institution est à 10% un anticonformiste violent et à 90% un père tranquille sachant se couler dans la société! Pour que l'Église de Satan soit reconnue comme Église aux USA, il fallait bien qu'elle respecte l'ordre établi. Habile manœuvre, et cas typique où un beau rôle est donné à Satan, comme pour relever un défi et se faire une place honorable dans l'Histoire.
La recrudescence du satanisme vient du désarroi actuel: elle durera tant que les grandes mutations en cours n'auront pas trouvé leur équilibre, leur homéostasie. Elle est fortement alimentée — comme dans le commerce et le libéralisme — par un besoin de consommation : on veut sortir de la réalité trop prosaïque pour connaître des impressions inédites, fortes, la connaissance de l'inconnu ! Il se trouve que les demandeurs trouvent des offrants... qui fassent de la publicité (il y a alors comme une réversibilité causes-effets). Les médias ont une énorme responsabilité... Immense problème... Que de fausses réponses données à de vraies questions ! Peut-on honorer un désir légitime par n'importe quel substitut ou n'importe quelle illusion ?

Juan Asensio
Ma dernière question va tenter de cerner quelque peu le mystère final auquel toute réflexion chrétienne sur le Mal se trouve confronté, je veux parler de Satan. À vos yeux, mon père, qu'est-ce qui se cache derrière ce nom commun — le satan des Hébreux est un accusateur, comme il apparaît dans le quatrième chapitre de Zacharie — devenu nom propre — ce long et complexe processus de cristallisation par et autour d'un nom est analysé par un bon ouvrage de vulgarisation de Bernard Teyssèdre, La naissance du Diable (Albin Michel, 1985). Faut-il évoquer, à propos du Démon, un symbole ou, beaucoup moins, d'une simple image commodément inventée pour évoquer le mystère d'iniquité dont parle Paul, à moins qu'il ne nous faille nous contenter de cette prudence craintive dont témoigne l'ouvrage de Pascal Thomas (pseudonyme) intitulé Le Diable, oui ou non ? (Centurion, 1989), ou de la non-réponse donnée par certains philosophes à la question de l'existence du Diable (voir par exemple l'article d'Antoine Vergote intitulé Anthropologie du diable : l'homme séduit et en proie aux puissances ténébreuses, Figures du Démoniaque hier et aujourd'hui, Facultés universitaires de Louvain, Bruxelles, 1992) ? Faut-il même, à l'exemple de l'ouvrage de Herbert Haag intitulé Liquidation du Diable (DDB, coll. Méditations théologiques, 1971), affirmer la caducité théologique du Mauvais en écrivant, par exemple: Satan est la personnification du mal, du péché. A chaque passage du Nouveau Testament où survient Satan ou le diable, nous pourrions tout aussi bien mettre à la place le péché ou le mal. La personnification sert seulement à rendre plus clair et plus impressionnant ce dont il s'agit (op. cit., p.66). D'ailleurs, cette dernière phrase soulève la difficulté, redoutable pour celui qui essaie de concevoir ce que pourrait être une personne du Diable, de forger des outils de langage capables de rendre compte de l'innommable et de l'ireprésentable : faut-il parler, avec le cardinal Joseph Ratzinger, (voir l'extrait de son article paru dans la revue Christus, n° 168, octobre 1995) d'une “non-personne” du Démon, se caractérisant par les qualités adverses et opposées à celles qui président à l'instauration de la personne (le partage, la communication, le don, l'amour, etc.) ? Faut-il, avec Jean-Luc Marion (dans son superbe article intitulé Le Mal en personne, qui demeure, à mon sens, l'effort le plus soutenu d'un philosophe qui pense le Mal dans sa logique délétère, Prolégomènes à la Charité, La Différence), tenter d'évoquer le paradoxe absolu d'une accrétion de la matière mauvaise autour du noyau absent d'une personne qui serait, bien que vide ontologique, une entité angéliquement perverse, indéfinissable et inconnaissable pour la seule raison, un peu comme le titre d'une nouvelle de Joseph Conrad le donne à voir, Cœur des Ténèbres, qui par son oxymore concilie chair et mal ?

Charles Chossonnery
Prêtre catholique, je fais crédit à la Révélation biblique et à la Tradition chrétienne qui donnent des noms (Satan, Démon, Diable) à l'Adversaire de Dieu, à celui de l'Homme, à celui de l'ordre du monde. En cela l'une et l'autre laissent entendre qu'il n'y a pas d'effets sans causes, que le mal suppose un malin, la perversion un pervers, etc. C'est laisser entendre qu'une intelligence (même si elle n'est pas définie avec précision) d'ordre angélique (même si un flou caractérise la notion d'ange), pense, prémédite, organise le mal sous toutes ses formes. Ceci dit, dans la fidélité et le respect de la Révélation et de la Tradition, il faut constater que la métaphore est employée chez les croyants comme chez les incroyants: quand Jésus dit à saint Pierre, Retire-toi, Satan, il emploie cette métaphore, puisque, en toute rigueur épistémologique, saint Pierre n'est évidemment pas le démon !
Affirmer l'existence de Satan comme entité relève de la FOI. Celle-ci n'est pas une connaissance, un savoir absolu. La foi est créance à une Parole donnée par une autorité qui est de l'ordre de la Transcendance. Elle n'est pas la gnose qui est recherche acharnée du fin fond du réel ! Or, ce fin fond est insaisissable, et les réponses données, dans leur multiplicité, ne résolvent pas l'énigme du mal par quelque formule ou équation. Quand on a admis la limite de la recherche scientifique et philosophique, est-ce que la foi nous permet d'aller plus loin que la science exacte ou la philosophie ? Je dis ceci : il n'est pas irrationnel de penser que le mal, que la décréation poussés à leur paroxysme émanent non pas seulement des forces cosmiques ou d'états psychologiques. Il n'est pas irrationnel d'admettre qu'une intelligence, non réductible à la personne humaine, mais se situant ENTRE, dans ce quelque part hors de nos catégories de représentation, soit responsable de tous les dégâts que nous constatons expérimentalement.