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« La Terre n'est pas une citadelle ou cinquième partie de la dispute opposant quelques doctes | Page d'accueil | Varia puis Paul Gadenne encore une fois »

02/01/2005

De la terre à l’androïde... et retour puis départ ?

Crédits photographiques : Jason Hawkes 2.

La suite, en effet, n'a pas tardé. Voici donc la sixième partie de notre dispute, rédigée sous la plume de Francis Moury qui affine sa démonstration, exemples cinématographiques (sa spécialité) à l'appui.

Bonne lecture.

Eh bien cher Juan je pensais ne plus répondre puisque j'avais compris la position de Serge Rivron : il a été davantage sensible à l'aristotélisme de saint Thomas, qu'au thomisme lui-même, en somme. Que pouvions-nous nous dire de plus sinon – et nous l'avons fait – te remercier de ce beau et noble débat autant philosophique que théologique que j'ai pour ma part, et Serge aussi je le crois, conçu d'emblée comme une contribution de «solidarité intellectuelle» au malheur moral, au deuil que nous avons ressenti ? Et nous sentir frères en inquiétude, le sentiment le plus authentiquement philosophique de l’histoire de la philosophie
Mais les deux nouvelles contributions alimentent cette «disputatio» – comme tu l'as baptisée médiévalement – d'un sang neuf et non moins sympathique.
L'un des deux lecteurs (K. Bourkache) estime qu'il ne s'agit que de sauver les meubles alors qu'il s'agit tout au contraire, en sauvant les meubles, de sauver le mouvement et l'histoire de l'esprit né autour et avec, bien davantage que les meubles eux-mêmes dont le seul intérêt était justement d'avoir éveillé cet esprit. Je croyais que mes trois textes étaient assez clairs sur ce point.
Le texte de Drieu cité par Bourkache m'a en revanche beaucoup plu et ne me semble pas aller contre ma thèse – aussi parce que, ironie du destin, le rite en l'honneur de la terre qu’il décrit se situe à... Sumatra. Divination poétique ?
L'autre (G. Kevorkian) cite un texte de «Saint-Ex» qui me semble aller non moins dans mon sens que celui de Drieu cité par Bourkache : si les établissements humains doivent périr – et nous savons qu'ils ont péri parfois, puisque certaines civilisations ont disparu totalement de la surface de la terre –, alors la prudence la plus thomiste (donc rationnelle autant que catholique) commande de préserver techniquement, ailleurs, la possibilité d'une continuation du rapport homme-monde, médiateur au rapport homme-sens et homme-Dieu.
Pourquoi les hommes de ce rapport futur seraient-ils «humanoïdes» ou «post-humains» alors que ce rapport futur déplacé maintiendrait l'essentiel tout au contraire, à commencer par la nature humaine et son rapport au monde ? C'est ici je crois que mes lecteurs me font tous deux cette objection : qu’ils relisent leur histoire de la philosophie car mes citations de Renouvier ou de Malebranche ne semblent pas avoir été saisies, ni ma réponse à ton objection phénoménologique. L’essence de l’homme tient dans ce rapport qui est une représentation du réel, compte non tenu de l’idéalisme ou du réalisme auquel ce rapport peut donner sujet.
Par ailleurs, l'un de ces deux lecteurs objecte à Rivron que Bloy et Maistre feraient fi du libre-arbitre ? Serge les a cités et je lui laisse le soin de développer leur défense et illustration : sans libre-arbitre, il n'y a justement plus de religion catholique et Serge comme moi pouvons dénoncer ici un grave contre-sens. La Bible est l’histoire du temps du dialogue entre l’homme et la divinité : le déluge fut un de ces moments et la liberté y a sa part. Noé aurait pu refuser d’embarquer mais il ne l’a pas fait.

Voilà donc pour les réponses en forme de précision aux trois contradicteurs, dont une que le premier appréciera en connaisseur, je le sais.

Le hasard – mais il n'existe pas de hasard dans la vie psychique ni métapsychologique, il n'en existe que dans l'histoire contingente, Freud l'a découvert admirablement – m'a mis en présence de deux éléments nouveaux que je veux verser à ce débat.

1) Le premier est une simple information que je t'avais transmise mais que je veux ici publier tant elle est incroyablement porteuse de sens : Arthur C. Clarke, l'auteur de 2001, A Space Odyssey dont Kubrick tira son film de 1968, a vu l'école de plongée sous-marine qu'il avait fondée et qu'il dirigeait au Sri Lanka (ex-Ceylan) anéantie par le désastre. Lorsque j'ai lu cela, je me suis dit que la coïncidence méritait d'être versée aux pièces de notre débat : elle est véritablement hallucinante. Le héros qui a voyagé au péril de sa vie au-delà des étoiles et revient mourir dans le délaissement d’une chambre Louis je ne sais plus combien, son créateur humain était là-bas, à ce moment-là. Il pensait s’être réconcilié avec la terre, n’avoir plus besoin de la quitter. En harmonie avec la terre, et la mer, la mer d’où est née la terre à moins que ce ne soit l’inverse : qui en fut témoin ?

2) Le second est un film, Androïd [Androïde] (États-Unis, 1982) d'Aaron Lipstatd, distribué en son temps par la New World Pictures de Roger Corman, film que j'ai revu l'autre nuit. On y raconte l'histoire d'une station spatiale du futur où vivent Max 404, un androïde devenant peu à peu humain, travaillant comme domestique pour un Daniels (joué par... Klaus Kinski !) savant fou que l'on croit humain – mais qui s'avérera être lui-même un androïde – qui mène pour le compte d'une multinationale des expériences interdites sur Terre et qui a notamment détourné le financement qui lui a été octroyé pour créer une nouvelle race, féminine, d'androïdes. Les choses se précipitent lorsque trois criminels évadés de la terre se réfugient sur la station spatiale et la race humaine est dès lors condamnée d'avance. Max 404 et la nouvelle créature, se faisant passer pour humains, vont conquérir la terre. Inutile de dire que Max 404, lorsqu'il tombe amoureux de l'évadée féminine, passe son temps à visionner... Metropolis de Fritz Lang ou bien une vieille comédie dramatique où il apprend ce qu'est un baiser. En somme le propos d'Androïde est celui – constant – d'une impossibilité de nier l'humanité, d'un désir d'humanité, d'une dénonciation d'un homme devenu machine, d'une glorification de machines rêvant d'accéder à l'humanité. Et la terre est donnée comme référent constant bien qu'on en soit physiquement loin.
Ces deux éléments m’inspirent ces réflexions complémentaires que voici et que je vous livre.
Cette préfiguration dialectique du futur – comme toutes celles de l'histoire de la littérature et du cinéma de science-fiction – pose le problème de la perversion de la culture humaine ayant abouti à un monde inhumain, et appelle une renaissance ailleurs d'une humanité régénérée ou l'inverse : le remplacement d'un homme inhumain par un plus humain que lui. La terre y est constamment un objet non plus physique mais symbolique : nullement d'elle-même comme objet mais d'elle-même comme «mère de l'idée d'humanité».
La terre notre mère à tous ? On connaît l'histoire latine mémorable relatée par Valère-Maxime selon laquelle un jeune homme fut sacré roi lorsqu'il comprit qu'il devait embrasser, en guise de mère qu'il ignorait, la terre pour donner un équivalent de réponse à une énigme. Moderne Œdipe qui avait trouvé la réponse à l'énigme du monstre ailé à tête de lion.
Mais il est clair que la terre est une mère qui dévore ses enfants, un Moloch inhumain. Que cette «dévoration» soit le fruit de la volonté de Dieu ou de l'histoire de la raison au sens hégélien ou même du pur hasard géologique, ne change rien au fait de la liberté admise par ces deux premières positions, religieuse ou philosophique, puisque l'idée d'un déterminisme absolu de l'homme semble passée de mode depuis le XVIIIe siècle, si j'en juge par les contributions que tu reçois, cher Juan.
La liberté commande de persévérer dans son être non seulement d'un point de vue spinoziste (qui n'est pas le mien mais est certes rationnel) mais aussi humaniste. Si Dieu a crée le temps humain, l'accident historique et temporel que serait la disparition de la terre ne remet pas en question l'humanité de l'homme ni la suite nécessaire de son dialogue avec son histoire ni avec ses œuvres .
Une eschatologie absolue serait la fin des temps, la fin du temps quelle que soit l'interprétation qu'on en donne. La disparition de la terre étant géologiquement possible pour de multiples causes ne signifie donc pas la fin du monde ni la fin de l'homme, encore une fois, à condition d'abord que les religions, les philosophies, les lettres, l'histoire, les arts et les sciences soient sauvés ! Et que quelques hommes soient sauvés afin qu’ils les transmettent à leurs descendants : ni plus ni moins. Je ne vois pas un tel projet contraire aux religions ni aux raisons existantes : il permet à la médiation de se poursuivre intacte en ses tenants et aboutissants. Car nous ne croyons plus à une âme du monde ni à une éternité du monde comme Platon, Aristote ou Plotin. Nous sommes passés dans le temps grâce justement au christianisme. Mais un temps non moins rationnel que toute l’histoire de la philosophie médiévale a voulu allier à la sagesse grecque. Si notre terre devenait inhumaine, il faudrait faire nôtre une nouvelle terre, si artificielle ou petite soit-elle, en attendant d’en trouver une nouvelle, plus commode et naturelle.
Du monde clos à l'univers infini, pour reprendre le titre du livre si populaire de Koyré (disciple de Meyerson, soit dit en passant) vers un océan pour lequel nous avons à présent des barques et des voiles (pour reprendre l’expression de Littré dans son étude sur Auguste Comte) : ni Noé, ni Littré, ni Meyerson, ni Koyré ne refuseraient d'être du voyage je pense, si on le leur proposait aujourd'hui, dans une telle hypothèse désormais vraisemblable.

PS : Il faut à présent que je tente de revoir au plus vite When Worlds Collide[Le Choc des mondes] (États-Unis, 1951) de Rudolph Mathé car il concerne directement notre sujet…

Francis Moury, ce dimanche 2 janvier 2005.