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13/05/2009

Témoins du futur de Pierre Bouretz

Crédits photographiques : Alexander Khudoteply (AFP/Getty Images).

31V+zXoh5TL._SS500_.jpgJ'avais déjà évoqué le très intéressant Témoins du futur de Pierre Bouretz (un article remis en une, ci-dessous), qui vient de faire publier, aux éditions Hermann, un recueil d'articles d'inégale valeur évoquant George Steiner, Jacques Derrida ou encore Emmanuel Levinas intitulé Les Lumières du messianisme (dans la collection Le Bel Aujourd'hui, 2008, LRSP). Ce dernier petit ouvrage (tout de même assez mal relu et corrigé) n'a que peu d'intérêt pour les lecteurs d'auteurs tels que Leo Strauss, Franz Rosenzweig, Walter Benjamin et même pour ceux de Pierre Bouretz, hormis le fait de rappeler que la philosophie contemporaine paraît s'être débarrassée de ses deux plus encombrants cadavres, celui de Dieu bien sûr dont Nietzsche se fit le génial dissecteur et celui de l'homme, dont Foucault se fit pour sa part le thuriféraire : «Si l’on jetait un dernier coup d’œil sur la longue trajectoire de la philosophie occidentale comme a tant aimé le faire la pensée contemporaine, on constaterait que le point de vue d’Athènes a longtemps voulu incarner les promesses de l’aube en reléguant dans l’ombre celui de Jérusalem. Le XXe siècle philosophique aura été d’autant plus sombre que les portes d’Athènes semblent s’y être fermées après que les murailles de Jérusalem aient achevé d’être détruites.»

«Quand l’édifice d’un monde s’écroule, les pensées qui l’inventèrent, les rêves qui l’entourèrent, disparaissent sous les décombres. Qui pourrait se hasarder à prédire ce qu’apportera l’avenir éloigné, quel nouveau, quel insoupçonné, quel renouvellement de ce qui fut perdu ?»
Franz Rosenzweig, Hegel et l’État, cité par Pierre Bouretz in Témoins du futur.


«Nous avons perdu toutes les traditions qui faisaient tout simplement autorité auxquelles nous puissions nous fier, nous avons perdu le nomos qui nous donnait avec autorité une direction à suivre, et cela parce que nos maîtres et les maîtres de nos maîtres ont cru à la possibilité d’une société purement et simplement rationnelle.»
Leo Strauss, Qu’est-ce que l’éducation libérale ?, cité par Pierre Bouretz in Témoins du futur.


medium_bouretz.jpgQuelque trois cents pages de notes et d'index divers donnent assez il me semble l'idée du travail monumental accompli par Bouretz dans ce remarquable ouvrage sous-titré Philosophie et messianisme (Gallimard, coll. Nrf essais, 2003, les pages entre parenthèses renvoient à cette édition) et consacré aux principaux philosophes juifs du siècle passé. Quelques noms tels que Herman Cohen, Franz Rosenzweig, Walter Benjamin, Gershom Scholem, Leo Strauss, Hans Jonas, Martin Buber ou enfin Emmanuel Levinas, au travers de longs chapitres qui, parfois, à l'exemple de ceux consacrés à Benjamin, Scholem et Strauss, de loin les plus passionnants à mon sens, peuvent être considérés comme de véritables essais. Pourquoi Bouretz parle-t-il de «témoins du futur» ? Lui-même l'explique dans son introduction : si, «dans les temps les plus sombres» écrit-il, ces auteurs «demeurent nos contemporains», c'est en premier lieu parce qu'ils «protègent l’idée d’un horizon» qui demeure «lointain» (p. 22), à vrai dire, aujourd'hui, bien oublié : celui de l'attente et de la réparation messianiques. Toutefois, si l'étude de ces noms immenses de la pensée est par elle-même source d'une profonde jubilation intellectuelle, lorsque l'on constate justement que tous, peu ou prou (à l'exception toutefois de Herman Cohen), ont tenté de contrebalancer la toute-puissance de la Raison («A l’inverse, c’est un rationalisme dont il reconnaît les sources anciennes dans la tradition juive que Scholem récusera chez Cohen, attestant de ce fait que celui-ci joue à son époque une partition qui était celle de Maïmonide dans la sienne : la défense d’une intellectualisation de la Loi qui satisfait l’esprit mais risque d’éteindre la ferveur», p. 102), l'intérêt de ces études est autre. Il réside je crois dans la continuité que Bouretz s'efforce de tisser entre ces auteurs qui, tous, se connurent (je n'insiste pas sur l'amitié, exceptionnelle et discutée d'abondance, qui a uni Benjamin et Scholem), en tout cas se lurent les uns les autres. Significativement, Pierre Bouretz écrit d'ailleurs : «[…] comme si le travail de la pensée construisait des fidélités sans emprunt, des accords qui n’ont pas besoin de preuves, des idées qui se répondent mieux que les textes» (110-1). Cette lecture perpétuelle ou, mieux, ce commentaire infini si typiquement juif nous permettent de traverser les siècles («Lorsqu’il le discute [Scholem discutant Cohen], c’est toujours au sommet, en le considérant comme le successeur moderne de Maïmonide. C’est aux deux représentants du rationalisme qu’il reproche d’altérer le sens de la Halakhah pour la rendre compatible avec la philosophie» (115)), traversée qui est elle-même volonté, en sondant le chaos du présent, de trouver, je l'ai dit, les ferments de l'espérance, parfois les traces apocalyptiques d'un messianisme diversement pensé par ces auteurs : «Indifférent aux séductions des royaumes de la terre, étranger à leurs guerres qui fixent le battement des heures de l’histoire, le peuple juif se tient donc impavide et intact face aux structures illusoires de l’expérience du monde, vivant déjà dans l’éternité de la promesse la proximité de Dieu» (199).
Cette enquête sur les métamorphoses du sacré ne peut avoir lieu, on s'en doute, que lorsque la question même du divin, ou plutôt sa disparition, se pose. D'où la présence, par le biais des pages consacrées à Benjamin et Scholem, d'auteurs tels que Kafka. Bouretz cite ainsi (p. 247), dans le chapitre intitulé Walter Benjamin : l’ange de l’histoire et l’expérience du siècle, cette remarque troublante de Scholem : «Il ne suffit pas de dire, comme Kafka, que le maître de maison s’est retiré à l’étage supérieur. Il a bien quitté la maison et il est devenu introuvable. C’est là un état d’insondable désespérance. Mais c’est là, comme l’enseigne la religion, que l’on découvre Dieu». Du reste, alors que les écrits de Walter Benjamin sont depuis quelques années devenus la coqueluche de tout ce que le monde des petits penseurs compte de matérialistes, Pierre Bouretz rappelle utilement (p. 260) que, pour cet auteur, l'horizon eschatologique était une nécessité vitale bien plus qu'une commodité intellectuelle : «Jamais je n’ai pu chercher et penser autrement que dans un sens, si j’ose ainsi parler, théologique, c’est-à-dire conformément à la doctrine talmudique des quarante-neuf degrés de signification de chaque passage de la Torah» (W. Benjamin, lettre à Max Rychner du 7 mars 1931, avec copie pour G. Scholem, Correspondance II (1929-1940), trad. G. Petitdemange (Aubier, 1979), p. 44). Je pourrais multiplier, sur cet auteur fascinant, les passages du livre de Bouretz qui tous affirment la profondeur, parfois, il faut bien le dire, les contradictions flagrantes desquelles pourtant se nourrissait la pensée de l'auteur de Sens unique : «Quant à Walter Benjamin, ce n’est sans doute pas la moindre étrangeté de son œuvre que de pratiquer mieux que nulle autre cet art visant à percer l’intimité de la Tradition : en l’entourant encore, mais sans toujours le savoir» (249). Cet autre extrait encore (tiré de Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des passages), à la métaphore saisissante : «Ma pensée se rapporte à la théologie comme le buvard à l’encre, elle en est totalement imbibée. Mais s’il ne tenait qu’au buvard, il ne resterait rien de ce qui est écrit».
Gershom Scholem à présent (dans un chapitre remarquable intitulé La Tradition entre connaissance et réparation), dont Pierre Bouretz affirme avec justesse qu'il est «l’un des plus beaux esprits du temps» (302). L'auteur écrit : «La force de l’œuvre de Scholem tient au fait qu’elle sait à la fois dessiner de vastes structures et les remplir de miniatures, déceler des origines jamais entrevues et saisir des débouchés mal perçus, pratiquer la dialectique sans imposer une logique à l’histoire. Son charme procède quant à lui de la manière dont l’impulsion savante et l’intuition métaphysique se relaient, s’épaulent pour poser des questions, se détachent lors du travail visant à les résoudre, se coordonnent à nouveau au moment de conclure» (464). De Scholem encore, il faut lire le superbe recueil d'essais publié aux éditions de L'Éclat, intitulé Le prix d'Israël.
Je n'évoque point, faute de place, les longues études sur Martin Buber (dans un chapitre intitulé L'humanisme à l’époque de la mort de Dieu), Emmanuel Lévinas (L’histoire jugée) ou encore Ernst Bloch (Une herméneutique de l’attente, chapitre contenant des pages superbes sur la musique, notamment celle de Schoenberg) mais m'attarde par contre sur Leo Strauss, sur les ouvrages duquel Pierre Bouretz développe une thèse bien argumentée : «En parfaite similitude avec le projet de Maïmonide tel qu’il le comprend, celui de Leo Strauss consisterait donc moins à trancher le conflit des interprètes pour apporter une solution définitive aux questions controversées, qu’à sortir de l’oubli où l’ont enfermé les Modernes le problème fondamental que les Médiévaux affrontaient en toute conscience : celui de la tension entre Loi et raison, philosophie et Révélation» (730, je souligne). Dès lors, le testament de Leo Strauss peut être ainsi défini : «un éloge de la philosophie où doit pourtant s’entendre la reconnaissance d’une limite de la philosophie attachée au mystère ultime des choses ; un plaidoyer en faveur de la redécouverte du sens authentique de la Loi qui suppose que l’on préfère la fidélité à la probité ; un appel au retour qui se nourrit d’une critique radicale de l’assimilation tout en dessinant son horizon au-delà de la terre retrouvée (770)».